La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

troisieme jour

Le jour se levait. Le soleil se fit attendre, timide devant le nombre de spectateurs. Le sommet de son crâne de lumière se devinait sur les roches de l’horizon. Puis il sauta d’un coup pour faire admirer ses rondeurs. A l’entrée de la piste du cirque, Monsieur Râ était encore d’un jaune orangé évanoui. Pourtant une douce chaleur se dégageait, dissipant les derniers frimas de l’aurore.

Le café était brûlant. Jeuh réalisa qu’il avait laissé sa gamelle à la maison. Une bouteille d’eau coupée en deux ferait l’affaire. Il la rinça comme la veille, en la plongeant dans le sable. Habitude locale, succédané du savon, le sable confirmait sa place centrale dans l’univers qui les entourait.

Jeuh s’éloigna de la foule. Il préférait vagabonder tant il était vrai que cette journée n’avait ni queue ni tête. Rien n’était prévu dans l’organisation. Le but était de se reposer et de s’acclimater avant les épreuves de la semaine. Une faible colline s’étirait paresseusement au sud du campement, lui dévoilant ses charmes. Les cailloux firent place au sable profond qui cédait le terrain aux rochers noirs. Jeuh y trouva un siège panoramique, quelques empreintes de moutons et de dromadaires. Un acacia fourchu, échappé de l’enfer, lui offrit l’hospitalité. Meilleure amie de l’homme, la mouche titillait les oreilles et se collait dans la peau.

« En définitive, on doit donc se préoccuper de ce qui crée le bonheur, s’il est vrai qu’avec lui nous possédons tout, et que sans lui nous faisons tout pour l’obtenir. » Epicure à Ménécée.

Jeuh n’était plus que regard et esprit dans l’oasis d’Isselmou Ould Hamdi Ould Weddad. Ouadane, aux murs sables, se laissa surprendre au-dessus des palmiers qui tendaient leurs bras vers un ciel à la clarté pétrifiée. Quelques cris saluèrent le matin ; passereaux, chiens, gens. Le vent reprit son souffle. Les ânes, qui broutaient dans un coin, regardaient les nouveaux arrivants, personnages inutiles, lesquels ?

Temps minéral comme tout ce qui les entourait ; rien ne passait, tout était là.

Les ombres se réduisaient le soir pour s’allonger le matin dans ce milieu qui défie le temps et les hommes.

Que cherche l’homme, temporel ou intemporel ?

Qui est LA, où est LA, seul l’harmattan* répond.

Epictète… Jeuh décida de retourner fourmi dans le monde des fourmis. Debout, il vit quelques coureurs s’entraîner dans le sable du Slil. M’Baye, sénégalais et wolof, était amplement reconnaissable. Ses pieds d’impala volaient dans l’oued asséché. Une traînée de poussière au lointain annonça la venue de quelque voiture.

Un mauritanien de taille gigantesque était accroupi devant le feu mourant du campement, une valise en carton posée devant lui. Mohamed, puisque c’était son nom, était l’homme à tout faire de Hon et, ce matin, le banquier proclamé. Plusieurs touristes s’agglutinèrent. Il fallait en effet quelques ouguiyas pour flâner dans le marché improvisé à l’entrée du campement. Déjà, plusieurs familles nomades déballaient bijoux, tabatières et chèches colorés. Jeuh laissa l’ouragan se calmer puis demanda à Mohamed de lui fournir trois paquets de cigarettes. Il attendait les impressions des premiers acheteurs pour se faire une idée de l’inflation créée par les visiteurs. La nasse se resserrait sur eux. Jeuh observa la technique des chasseurs :

Le fils, en général le plus européanisé, vient au contact de la proie potentielle. Il utilise tous les charmes appris lors des battues précédentes : sourires, tutoiement d’amitié, main sur les épaules, questions vagues sur la qualité du voyage et remarques sur la beauté du paysage. Le gibier est effarouché. Il faut rester prudent, dissimuler son odeur en restant sous le vent. Le jeune se détourne brutalement en saluant un autre touriste. La bête souffle un peu. Mais le chasseur est là. Il revient d’un pas posé. Il est sûr de l’avoir apprivoisé. Il l’entraîne sans difficulté vers ses parents. La petite fille l’amuse et lui fait oublier ses peurs en restant assise devant les babioles colorées de son petit étal. La maman le console en lui montrant de magnifiques tissus brodés et quelques ustensiles qu’un homme n’achèterait pas de prime abord. La proie croit qu’elle est encore libre de reculer. A ce moment, le fils l’appelle pour lui présenter son grand frère, si sympathique et très compréhensif sur les difficultés financières du nouvel arrivant. L’animal ne peut résister. Son instinct de survie est anesthésié, annihilé. Le déballage est rapide, profitant du trouble de l’esprit. Les prix sont exorbitants comme une première salve. Le condamné est ficelé sur son poteau et ne peut que crier son désarroi. Le petit frère lui tapote l’épaule et prend son parti. Bourreau, ne sois pas méchant avec cet innocent ! Une discussion s’ensuit entre l’avocat de la défense et le procureur général. Le coupable assiste à son procès comme un somnambule. Victoire, le grand frère baisse les prix. Il faut vite payer la caution pour recouvrer la liberté. Le gibier est plein de reconnaissance pour son libérateur. Celui-ci montre la fuite au milieu de ces dangereux braconniers. Il faut suivre aveuglément le guide mais la traque continue. La maman se montre soudain plus agressive, ayant tant de bouches à nourrir alors que le blanc fait des voyages. Quelques ouguiyas servent de rançon pour un chèche inutile. La petite fille se dit vexée. Elle sera la honte de sa famille si le gibier ne lui laisse aucun trophée. La bourse se délie sur les sages conseils du cicérone. Revenu dans son troupeau, la peur au ventre fait place à la honte de s’être laissé piéger. Tartarin donne des conseils aux futures victimes, sur la meilleure manière de monnayer et de rouler les vendeurs. Ali Baba présente aux crédules les joyaux qu’il a réussis à dérober à la bande des quarante voleurs. Le travail du petit frère semble achevé. Il lui suffira d’accompagner la prochaine proie. Le moulin à rouler dans la farine a trouvé son eau.

Jeuh, impertinent et imperturbable fumeur devant l’éternel, surveillait le cours des tabatières, sans bouger de son poste. Brigitte l’avait rejoint avec une bague en argent achetée pour la fille de son copain de galères. Encore un geste délicat, un pétale dans la fleur de leur amitié. Elle déboucha le Thermos pour lui offrir une tasse de café brûlant. Car, en plus de la cigarette, l’infirmière se perfusait au café lors des missions. Elle trouvait toujours le moyen d’en fabriquer quels que soient le lieu et l’heure.

« Tu fais quoi avec ton magnéto ? »

«  La même chose que toi avec ton appareil photo. J’imprime. Merci pour le café. »

Les instantanés, au moment du café, étaient si subtils que ces deux anciens étudiaient tous les moyens d’en retenir la quintessence. Pour alimenter leur future nostalgie, leurs prochains rêves d’évasion, les mirages d’une vie entrevue. Pas pour la raconter, ils savaient qu’aucun interlocuteur ne pourrait jamais comprendre leurs émotions, l’indicible et intangible bien-être qui les accompagnait dans ces instants. Aucun mot, aucune peinture, aucune musique ne pourrait jamais refléter les minutes vécues dans le sable ou le vent. Les images ou sons étaient de simples tatouages gravés à tout jamais dans leur âme.

Raphaël leur rappela que c’était aujourd’hui la fête de l’indépendance nationale. Il serait intéressant d’aller faire un tour dès ce matin dans la ville d’Ouadane. L’animation devait être à son comble et justement un Toyota était disponible. Les deux amis suivirent les conseils du cameraman et sautèrent dans le véhicule. Sur une lieue, le paysage se déshabilla. Le draa* du campement s’évanouit, laissant apparaître les dessous du village. Ouadane reposait les pieds dans l’eau du Slil, en pleurant sur sa minuscule oasis.

Le lit fut vite traversé. De pauvres chadoufs* s’éreintaient depuis des siècles. Quelques oiseaux de boubous blancs ou bleus s’approchèrent des intrus. Le chauffeur suivit la foule qui se dirigeait en masse vers une butte où l’on commençait à deviner un drapeau. La population était assemblée sagement devant deux édifices récents. Ahmed expliqua qu’il s’agissait de la sous-préfecture. Jeuh et ses camarades descendirent du pick-up pour s’approcher. Un militaire féroce s’approcha de Raphaël en hurlant.

« Je vais te casser le nez ! »

Raphaël reposa sa caméra sur le siège arrière. Les présentations étaient faites. L’indépendance était pour qui ? Pour les militaires qui pouvaient assener leur vérité à une foule tenue docilement sous les armes. La démonstration fut rapide mais confirma la qualité de ces interlocuteurs, rencontrés sous tant de latitudes. Le groupe décida de s’éloigner et retraversa le Slil.

Ksour à la magnificence passée, Ouadane était assise sur une colline déchiquetée, la dune noire aperçue la veille.

Ouadane, ruines de pierres parmi les pierres, installée sur les rochers, se souvenait des caravanes d’ors et d’esclaves. La fourmilière avait laissé un squelette desséché pour l’éternité. Jeuh grimpa le sentier abrupt pour atteindre les premières maisons. Un groupe de femmes les regardait. Pas un mouvement, pas un geste de surprise ou d’intérêt. Le temps passait aussi sur leur visage. Un regard en arrière pour embrasser l’oued et son draa : La vue impressionnait Jeuh. Le drapeau, qui flottait au pas de l’alizé, apparut bien prétentieux.

Rues droites, maisons récentes au ciment clair, détritus modernes sous les pieds, Jeuh réalisa que les habitants étaient pratiquement tous partis pour les bons discours. De là à imaginer que les femmes entrevues étaient aveugles ou muettes…Un angle de pierres taillées servait de tuteur au seul mimosa rencontré. Une fleur salua l’imprévu, délicat bijou oublié d’une bourriche de chamelier. Jeuh s’assit pour digérer le spectacle qui emplissait ses yeux. Immense ruche aux alvéoles de pierre sépia, Ouadane présentait ses regrets éternels. Les fantômes se promenaient libres dans le dédale des ruelles écrasées par un soleil sans pitié. Ouadane pleurait sa sécheresse comme une femme âgée devant le miroir. Les rides étaient profondes, trop profondes. Le temps avait réalisé son ouvrage, son outrage. Jeuh n’avait aucune révolte, pas de bras accusateur. Pourquoi et d’ailleurs contre qui ?

Tout à ses réflexions sur la vacuité humaine, il sursauta au son d’un bonjour.

« C’est beau ? Hein ! »

Posé sur un caillou, Jeuh fut surpris par la taille de son interlocuteur. Un escargot devant le héron du rieu. De l’échassier, il possédait deux interminables et maigres jambes ainsi qu’un bec digne de Cyrano. Un blouson d’aviateur, bien rembourré, remplaçait le plumage. Jeuh ne voulut pas servir de proie et se leva d’un bond.

« Disons que c’est surprenant pour un premier contact. »

L’oiseau semblait plus humain.

« Je m’appelle Joseph. Ca fait un mois que je vous attends. Hon m’avait dit que vous seriez là, aujourd’hui. Vous êtes seul ? »

Un peu décontenancé de se retrouver en plein salon mondain, Jeuh chercha du regard ses compagnons migrateurs. L’arrivée de ce singulier personnage avait rameuté Brigitte et Raphaël, qui déboulèrent d’un porche en ruines.

La politesse était de mise comme un alibi soudain nécessaire.

« Voici Brigitte et Raphaël. Nous encadrons la course. Le campement est à l’est de l’oued. »

« Voulez-vous visiter ? J’habite ici depuis un mois. En attendant votre venue, je loge chez l’habitant et connais tout le monde. »

« Combien d’habitants à Ouadane ? »

« Environ 1000 à 1500 personnes. Ca vous dit d’aller voir le dispensaire ? »

Le chemin était aride mais Joseph l’agrémentait d’une diarrhée verbale qui deviendrait cataclysmique dans les heures suivantes. Jeuh apprit que cet individu avait échappé à l’internement grâce à Hon.

Les gendarmes de l’aéroport de Roissy avaient été un peu choqués par la discussion que Joseph avait entamée avec un pitbull couché aux pieds de sa maîtresse. Le dérangement évident de l’individu avait justifié la fuite de sa femme et de sa fille au retour d’une escapade dans le désert algérien, où il avait failli disparaître pour de bon. Une semaine après l’ensablement de son véhicule, un avion de tourisme l’avait retrouvé par un heureux hasard. Cette déshydratation involontaire lui avait donné soif. Ayant abandonné père et mère, femme et enfants, Joseph avait créé une base de Pédalos sur la rive méditerranéenne. Il exhibait encore fièrement de son portefeuille racorni une photographie de Trintignan.

La boite ayant coulé, il se lança ensuite dans la revente aux pays sahéliens de véhicules d’occasion. Achetés à Paris, Joseph les conduisait un à un à travers les déserts. C’est ainsi qu’il faillit en mourir. Paranoïa de solitude et vie de nomade, Joseph avait trouvé en Mauritanie le meilleur asile. La fuite serait impossible.

L’embrasure d’un porche au chapiteau orné cracha trois petites têtes brunes qui pouffèrent sur leur passage. La mère vérifia l’objet de la distraction et salua les visiteurs. Un archaïque damier était gravé sur l’ancien pavage. Un seuil offrit la vision d’un passé mirifique. Les planches étaient rafistolées d’une vieille corde qui remplaçait les gonds désagrégés. D’une faible hauteur, car non remplaçable par la rareté du matériau, la porte étalait en collier un cadenas de bois d’une extrême ingéniosité. La clé avait une forme de brosse à dent. Un nombre précis de clous était disposé en un dessin secret correspondant aux orifices de la gâche. Une pression vers le haut permettait de libérer le pêne, qui représente la partie mobile de la pièce de bois ouvragé. Objet d’une technicité poussée mais d’une simplicité suprême, la serrure continuait seule son combat contre les siècles.

Jeuh ralentit son pas, prolongeant ses rêveries de dormeur éveillé au milieu de ce musée, de cette ville à l’agonie. Le groupe fit halte devant un portail. Joseph s’avança pour faire les présentations.

« Voici Issa, l’infirmier du dispensaire. »

Celui-ci invita les visiteurs à boire le thé. Jeuh ôta ses chaussures pour pénétrer dans l’ombre de la pièce de vie et s’assit sur un des coussins. Raphaël, Brigitte et Joseph firent de même. Un moment trouble s’installa, une paralysie réciproque devant l’autre qui vivait sous des horizons différents. Madame Issa tenait son jeune garçon de quinze mois dans les bras. Issa attendait.

Le groupe attendait. Un coffret de bois arriva. Le couvercle s’écarta pour laisser échapper une théière et trois verres. Les sachets plastiques se dénouèrent. Un pour le thé, l’autre pour la menthe fraîche. Un réchaud à gaz se réjouit sous la flamme. Le mélange d’eau et de thé fut porté à ébullition. La théière se leva pour décanter une première fois le breuvage qui coulait, sans perdre une goutte, dans le verre. Ainsi par trois fois, le même geste fut répété dans une mélopée ancestrale. La main dansait en prenant les feuilles de menthe dont l’odeur envahissait la pièce. Une poignée fut immergée dans le liquide brûlant. La magie s’opérait. Le refrain reprit par trois fois.

Issa tendit le plateau avec les trois verres à demi pleins d’un or mousseux. Jeuh apprécia, par trois fois, le cadeau de ses hôtes. Les langues se délièrent et la conversation s’anima sur l’organisation du système de santé. Issa, en bon soignant, évitait toute polémique sur les options de cette jeune république islamique. Il devint plus loquace dès que Brigitte ou Jeuh parlèrent des malades.

Il vivait dans sa solitude, croisant parfois le médecin du district qui apportait les médicaments commandés sur de grandes feuilles par une main maladroite mais appliquée. Tous les produits étaient payants. Issa s’occupait de facturer l’ordonnance au patient après avoir posé son diagnostic. Jeuh pensa à sa propharmacie des Baronnies. Un confrère en sorte. La sympathie prit son élan en carburant au thé.

Remue-ménage devant la porte. Les regards se tournèrent. Personne ne bougea. Une jeune fille entra puis salua les invités. Elle s’assit négligemment entre Madame Issa et Raphaël. Un paquet de Malbourough gicla de la gandoura. Dire que Jeuh évitait de fumer. Le sentiment de gène, déclenché par l’arrivée de cette adolescente à la provocation dévergondée, s’évanouit sur les paroles d’Issa.

« Voici Zaïrra, ma fille. Elle vient d’avoir quinze ans. »

Jeuh sourit. Cette irruption théâtrale lui rappelait sa propre fille. Zaïrra forçait le trait pour paraître à son aise face aux occidentaux dont elle admirait la liberté en copiant leurs plus gros défauts. Elle dévisagea Raphaël d’un air effronté. Quelques réprimandes jaillirent entre la mère et la fille. Issa ne put cacher son amusement.

« Zaïrra aime beaucoup Raphaël. Elle veut bien devenir sa femme. Pardonnez-la. »

Jeuh et Brigitte se proposèrent comme témoins du mariage annoncé, sous le regard ahuri de Joseph qui errait toujours dans ses dunes et n’avait pas saisi l’instant. Raphaël, toujours à l’affût, proposa une série de portraits. Les photographies seraient faites en extérieur ce qui permettrait d’allumer la cigarette de l’amitié.

Le petit groupe, ainsi reconstitué, quitta la maison d’Issa pour déambuler de nouveau en cette fin de matinée. Une place s’ouvrait devant eux. Une carcasse de 4×4 remplaçait la statue centrale. Vaines vanités.

Un marchand ouvrit son échoppe devant l’occasion. La braderie était lancée. Il posait fièrement devant son étal, bric-à-brac de plantes séchées, de légumes et de chaussures. Une pince multiple embrassait une carotte dans la pénombre accueillante. Brigitte ne put résister au plaisir de faire un petit marché et utilisa ses rudiments d’arabe pour obtenir le nom local des graminées exposées.

Une nuée de garçons voletait dans les jambes des européens. Leur trop forte curiosité leur avait fait oublier les recommandations des anciens qui veillaient sous un porche. Raphaël et Jeuh s’approchèrent de leur banc. Un pépé semblait terrorisé. Affligé d’une cataracte majeure, les ombres lui parurent menaçantes. Il se mit à hurler quand Raphaël chargea la caméra. Ses conscrits éclatèrent de rire et les quolibets fusèrent devant sa panique. Son visage se ridait. Les yeux s’agrandirent démesurément. La salive coulait goutte à goutte. La nuque était raide sur des épaules rejetées en arrière dans un mouvement de fuite que les vieilles jambes ne pouvaient suivre. Masque grec pour théâtre d’enfer.

« Photo, photo, photo. »

Les indigènes chantaient l’hallali. Jeuh posa la main sur l’épaule de Raphaël qui baissa son arme. La foule déçue insistait. Du pain et des jeux, comme partout. Jeuh s’approcha du meneur et lui parla posément. La clémence des touristes envers un pauvre vieux lui montrait que le respect devait être mutuel. Involontairement, les Français gagnèrent leur passeport sur cette sagesse affichée. Ils pouvaient, et pourraient par la suite, circuler dans le village sans être le centre des rares préoccupations des habitants.

Le soleil au zénith leur signala qu’il fallait rentrer au camp. La chaleur plombait les rochers noirs. Les murs hourdés* craquaient devant cette nouvelle attaque. Un arbre, un squelette d’arbre, implorait la clémence. Des peaux séchaient sur ses bras atrophiés. Aucun repos avant la mort.

« C’est la boucherie. »

Ahmed n’avait pas besoin de donner un nom à l’odeur lourde couronnée de milliers de mouches qui envahissait tous les pores de Jeuh. Une carcasse gonflée lui souhaita un bon appétit.

Un coup de sifflet mit en place la file indienne devant les fourneaux improvisés du cuistot. Il avait travaillé dur pour leur offrir un ragoût de mouton agrémenté de riz et carottes. Ces légumes étaient énormes ressemblant à des courgettes filandreuses. Interrogatif devant ce plat, Jeuh en demanda l’origine. Le cuisinier montra fièrement l’oasis voisine. Ainsi ce coin aride, inhospitalier à la première vision, arrivait à nourrir ses habitants.

La chaleur s’installait. Imitant les bédouins, les coureurs se réfugièrent sous les tentes. Le silence répondit aux rayons brûlants.

Joseph tournait en rond. Ses cellules nerveuses commençaient à bouillir. Il lui fallait s’aérer, relâcher la pression de sa Cocotte-Minute. Il ne tenait plus, les caoutchoucs fondaient. Il proposa au petit groupe d’aller faire un tour dans le djebel avec le Toyota affecté à l’équipe médicale. Jeuh se mit à rêver de LA.

Un guide local les accompagnait. Le sable était encore chaud. Les khaïmas s’éloignèrent. Le 4×4 turbinait au milieu d’un T formé par deux vallons perpendiculaires. Il longea la falaise pour s’arrêter près d’un épineux. Un passage s’ouvrait entre les grès bleus nuit.

Jeuh avait repéré un deuxième véhicule qui vint les aborder. Un petit asiatique rondouillard leur sourit. Ce quinquagénaire avait l’allure joviale d’un Robinson découvrant son Vendredi. Il leur tendit les bras pour une accolade sincère et décida de les suivre dans leur ascension. Attiré par le nouvel arrivant, Jeuh demeurait à ses cotés. Il remarqua que celui-ci boitait et lui en demanda la cause. S’en suivit la description d’un accident lors d’une prospection.

Il était évident que Jeuh voulait en savoir plus. La curiosité était ici un divertissement, une rupture du quotidien. Murahashi, de son prénom, était un ingénieur hydraulicien détaché par son gouvernement afin de réaliser des forages dans le désert. Pour la première année, sa quête de l’eau était restée vaine. Sans jamais perdre espoir, il s’éloignait petit à petit des régions les plus propices géologiquement.

Son optimisme escorta les deux nouveaux compagnons au sommet de la colline. Le guide les promenait dans un dédale de sentiers, où chaque pas devait être pesé. Les cailloux étaient en équilibre sur des arêtes coupantes, véritables pièges pour cheville distraite. Jeuh soutenait un Murahashi bancal qui peinait sans mot dire. Les discussions s’effaçaient devant le danger permanent.

Puis un cri, un hourra et la troupe se figea. Une girafe les attendait depuis mille ans. Les dessins, faits au silex par des mains de bergers, se révélèrent comme des pièces de puzzle. Un plaisir enfantin envahit les visiteurs qui s’éparpillèrent dans les recoins du site. Chaque découverte fut ponctuée d’un joyeux appel. Gazelles, moutons, chasseurs avec arc et flèches, étoiles, ânes, le bestiaire ancestral éclatait de sa splendeur. Les gravures rupestres foisonnaient. Les appareils photographiques flashaient à tout va. Le choc fut tel que Jeuh s’éloigna du groupe. Il lui fallait encaisser cette vague, ce flot. La digue des émotions était trop faible. Assis sur un dolmen, Jeuh contempla le panorama. A ses pieds, la hofra* grossissait d’un affluent de sable qui dévalait les pentes du tassili. Quelques palmiers survivaient en témoins de cette période heureuse où l’homme gardait les troupeaux et chassait un abondant gibier.

« Le temps hémophile, coule. »

Où est LA ? Qui est LA ?

Le voisinage de Théodore Monod était perceptible. Jeuh aimerait bien le croiser. Chacun vit son imaginaire.

Le retour baigna dans une béatitude empêchant toute parole. Les voiles gonflées des khaïmas invitaient à un nouveau départ. Le guide, assuré de ce visible émoi, leur proposa de continuer la découverte de la ville par une pause dans l’auberge, dont il avoua, avec fierté, être le propriétaire. Situé en dessous des bâtiments officiels, l’hôtel était aussi le lieu de résidence de l’ingénieur japonais. Brigitte en profita pour lui demander s’il connaissait l’association humanitaire pour laquelle elle travaillait. Murahashi, en répondant par l’affirmative, gagna un verre de Coca-Cola, breuvage qui suinte dans toutes les contrées. Et c’est assis à l’ombre d’une tonnelle, qu’en sirotant les bulles, les néo-camarades réinventèrent leur journée puis se séparèrent en chimère d’au revoir.

Nuage de poussière en trompette sur l’horizon, soleil mourant qui blondit la vision, les 4×4 parisiens approchaient.

Comme les anciens de la caserne, le groupe, arrivé de la veille, dévisageait les nouveaux arrivants. Ces bleus éclataient de tous leurs défauts et les remarques désobligeantes ou cyniques jaillirent. Jeuh pouvait se croire au Club-Med. Il ne manquait que les colliers de fleurs et les embrassades.

Hon trônait au milieu de son cheptel enfin assemblé. Alfred papillonnait en glapissant. Le chapiteau était monté, la piste de sable fin prête, les cachous distribués. Le cirque pouvait débuter. Le spectacle était bien réglé. Hon se présenta avant de citer les principaux voltigeurs. Jeuh, Brigitte et Raphaël eurent droit aux applaudissements. Les numéros présentés étant d’une difficulté sans précédent, Hon en expliqua le déroulement et les règles à respecter.

« Pas d’intervention médicale de confort. Les toubibs sont là uniquement pour les urgences. Tout recours à leurs services sera considéré comme un abandon. »

La position de Marc et de la pharmacienne était précisée comme appoint de l’équipe médicale officielle en cas d’évacuation sanitaire. Cependant, Marc fut présenté comme spécialiste des urgences et Jeuh comme simple médecin généraliste. Jeuh avait l’habitude de ce genre de remarque et ne releva pas la polémique. Il attendait les faits pour enlever le trouble qui pouvait s’installer dans les esprits.

Jeuh fut rassuré quant à l’utilisation de perfusions intraveineuses de dopage, fréquentes dans d’autres compétitions. Certains sportifs l’avaient déjà sollicité depuis le matin et il avait pu esquiver les réponses par de vagues et prétendus alibis.

Ce soir, la file d’attente fut longue pour le repas. Les nouveaux arrivants subissaient l’assaut des marchands. Le brouhaha dansait avec la cohue. Puis tout retomba comme un soufflet. Jeuh en profita pour aborder un vendeur qui rangeait son baluchon. La surprise aidant, il n’eut pas à marchander la tabatière entr’aperçue. Cadeau facilement gagné pour Jeuh, dernière vente d’une bonne journée pour le mauritanien, chacun regagna son havre avec bonheur.

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

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Serge Billard Baltyde