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Mauritanie : Lexique

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 Mauritanie: Lexique des termes les plus fréquents

Mauritanie avec l'ONG ARA

Abaya : surplis, sur le vêtement touareg.

Adrar : zone administrative de la Mauritanie

Agweidir : fortin probablement construit par les Portugais au dix-septième siècle puis occupé par les Français. Situé à dix kilomètres environ à l’est de Ouadane au Nord de la Mauritanie.

Amogjar : Sur le rebord occidental de la cuvette de Taoudenni qui traverse la Mauritanie du nord au sud, site à la géologie exceptionnelle situé sur l’ancienne route allant d’Atar à Chinguetti.

Atar : point de départ de l’empire almoravide. Capitale de l’Adrar, région du nord de la Mauritanie. Ville de 42.000 habitants.

Avoridé : arbre des forêts pluviales de Côte d’Ivoire dont on extrait une essence célèbre, comme l’azobé du même pays ou l’okoumé du Gabon.

Barkhane : dune en forme de croissant.

Céraste : vipère d’Afrique, appelée aussi vipère à cornes, à cause des excroissances au-dessus des yeux.

Chadouf : système d’extraction de l’eau dans les oasis.

Chinguetti : septième ville de l’islam. Ville de 6000 habitants classée patrimoine mondial par l’Unesco.

Daman de rocher : Procavia capensis. Longueur : 50 à 60 cm + 1 à 3 cm de queue

Selon certains auteurs, il existerait 4 espèces du genre Procavia, alors que d’autres n’en comptent qu’une avec plusieurs sous-espèces répandues en Afrique, en Palestine, en Syrie et en Arabie. Tous les damans se ressemblent et il est très difficile d’en distinguer les différentes sous-espèces. Ils ont tous un pelage allant du jaune gris au fauve avec un ventre clair ainsi que deux taches au-dessus des yeux et autour de la bouche. Leurs oreilles sont petites et arrondies, les poils entourant la glande dorsale sont jaunâtres. Les damans vivent parmi les rochers des montagnes ou des collines et se déplacent avec une agilité surprenante.

Djebel : partie montagneuse des déserts.

Draa : forme de dune ou autre nom du boubou, tenue traditionnelle des hommes.

Euphorbes : acacia, palmier dattier (phœnix), coloquinte, Zilla spinoza, plantes rencontrées dans les zones désertiques.

Géophytes : plantes qui vivent au ralenti grâce à des organes souterrains (bulbes, rhizomes).

Guelb er (el) Richât : particularité géologique située à 40 kilomètres à l’est de Ouadane. Par ses formes concentriques, dessinée en cible, certains y voient le résultat d’une chute de météorite, d’autres un ancien volcan. Le point culminant est à 485 mètres d’altitude.

Hadj : ou hadji : musulman qui a fait le pèlerinage à La Mecque

Hamada : plateau pierreux interrompu par ravins et falaises.

Hamadryade : nymphe des bois identifiée à un arbre, naissant et mourant avec lui.

Haouli : ou chèche. Pièce de tissu rectangulaire qui sert de turban.

Harmattan : alizé continental qui souffle de l’est.

Hassanya : langue berbère arabisée.

Hofra : singulier hofra ou hovra, pluriel h’fer. Mais s’il est suivi par un autre mot, il devient hofrat car le t est possessif pour le mot qui vient après. ( exemple: hofrat Ouadane.)

explication: hofra veut dire

-1- trou dans le sable peut aussi vouloir dire dépression.

-2- hofra de palmier est l’unité dans une palmeraie: un palmier accompagné de ses rejets.

Hourd : maçonnerie grossière.

Hum : nom donné à des reliefs rocheux isolés(témoins karstiques), lambeaux résiduels d’anciennes surfaces topographiques.

Keffieh : coiffe en triangle.

Khaïma : tente nomade.

Ksar : pluriel = ksour : lieu fortifié, fortin.

Lapiaz ou lapié : ciselures superficielles de formes et de profondeurs variées creusées par les eaux dans des roches hydrosolubles.

Naïls : sandales en peau de gazelle ou en peau de mouton, d’origine touareg.

Ouadane : ville construite sur une colline dominant une oasis, halte célèbre pour les caravanes. Actuellement en ruines, elle compte environ 2000 habitants.

Ouguiya : monnaie locale, 1 franc = 35 ouguiyas en 1999.

Reg : étendue de gravier, cailloux, sable et limon.

Sadhu : ou saint homme dans la religion hindoue. Légalement, le sadhu est décédé, libéré de toutes dettes et obligations. Armé d’un bâton, il erre sur les routes à la recherche de sa réalisation spirituelle et de sa libération du cycle éternel de la vie, la mort et la réincarnation.

Sclérophyte : plantes capables de vivre dans les milieux secs grâce à certaines adaptations de leurs feuilles qui sont qualifiées de coriaces.

Sebkha : dépôt de sel.

Siouf : dune haute à avancée rapide, en forme de sabre.

Tarente de Mauritanie : Tarentola mauritanica, reptile de l’ordre des squamates, sous-ordre des sauriens ou lézards. La tarente mesure environ 15 cm de long, mais est habituellement plus petite. Elle vit dans les fissures des rochers et dans les vieilles bâtisses. La nuit, elle hante en grand nombre les parages des sources lumineuses. Sa peau, abondamment recouverte de granulations et de tubercules, est gris brunâtre, diversement tachée de brun et de blanc sur la face dorsale ; la face ventrale est blanc jaunâtre. Cet animal inoffensif est dépourvu de tout organe producteur de venin. Il est donc considéré à tort comme venimeux et persécuté. Il ne capture que des insectes.

Tassili : plateau limité par de grandes falaises.

Tourja : ou calotropis ; Plante très résistante qui pousse dans le sable.

Zibar : type de dune.

Mauritanie : Abaya

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Merci de bien vouloir laisser un commentaire. Serge Billard Baltyde

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale: Deuxième jour

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

deuxieme jour

Marseille, aéroport, zone d’embarquement, sixième top de la montre.

Jeuh avait fait la route avec Brigitte, compagne fidèle de ses aventures humanitaires. Infirmière à ses heures, Brigitte avait, dans les yeux, un horizon d’océan et, dans son cœur, l’appel du large. Au fond de leur connivence, ils n’avaient pas besoin de se parler pour communiquer leur plaisir. Euphorie de partir, plaisir de découvrir, joie de fuir, extase des rencontres, oubli des tracas quotidiens ou simple plaisir pour plaisir, chacun savourait ses arguments et gardait sa propre histoire mais les deux aimaient se retrouver la main dans la main sur un quai de gare ou dans la file d’enregistrement.

Leurs bagages étaient toujours aussi rudimentaires et légers. Ils n’emportaient que le minimum vital ; savon, effets vestimentaires, cigarettes, couteau, cordelette et appareil photo. Chaque mission ramène un peu d’expérience dans la constitution d’un sac de base pour le voyage. La personnalité du voyageur remplit le superflu. Brigitte avait prévu des stylos et des cahiers d’écoliers pour les jeunes enfants. Jeuh emportait quelques jeux de piles pour son magnétophone miniaturisé et deux tee-shirts au blason de son village. Pouvait-on, dès ce moment, dire que l’infirmière était tournée vers autrui ?

Jeuh poursuivait visiblement sa quête de LA.

Une cigarette blonde grillait aux lèvres d’un petit homme. Une femme jeune, un bébé dans les bras, l’attendait avec des yeux de pierrot lunaire. Ses lèvres imploraient, le visage criait la sujétion. L’homme finit tranquillement d’absorber la nicotine dans l’espace fumeur puis rangea son briquet tempête dans une des poches de son blouson. C’est par ce vêtement que Jeuh confirma son impression. Le petit homme était un de ses compagnons. Jeuh avait appris à les reconnaître dans tous les aéroports, ces corridors des humanitaires, véritables havres pour perpétuels migrateurs.

Il est de ces oiseaux un plumage caractéristique : chevelure rase mais mèche en désordre, œil vif, muscles saillants, joues dévorées par une barbe de trois jours, chemisette banalisée ou tee-shirt de couleur claire, anodin, chaussures de sport ou de randonnée aux pieds, besace en bandoulière renfermant secrets et souvenirs épars.

Mais leur comportement est encore plus révélateur pour un œil averti. En perpétuel mouvement, ils fuient le regard, et encore plus le contact avec autrui, non par mépris mais par instinct de préservation. Un journal ou un livre d’auteur à la main, ces étranges personnages hantent les couloirs, ne se posant sur un siège que loin de tous. Ils ne sont pas inquiets mais préfèrent, de prime abord, la solitude et le calme.

Leur nid est tressé de songes, d’amitiés égarées et de paysages nostalgiques. Quand une reconnaissance mutuelle s’opère, après une danse rituelle permettant à chacun de découvrir l’autre, son appartenance, sa destination et une classe tribale commune espérée, un léger sourire apparaît sur les commissures tendues. Une conversation s’engage, dans une langue connue, sur des petits détails de la vie quotidienne dans un aéroport : le café, le distributeur de cigarettes et la meilleure place pour acheter des pellicules photographiques. Ces quelques propos servent de jauge. Il leur est alors facile de prendre la mesure de leur interlocuteur sorti tout droit de ses nuages. L’analyse permet soit d’éviter cet individu qui heurte leur mentalité et bouscule leur soif de repos, soit d’approfondir ce qui pourra déboucher sur une amitié aéroportable.

La parade nuptiale s’est bien passée. Le couple s’installe sur les sièges, de préférence les plus confortables pour leurs postérieurs et pour la discrétion de leurs échanges. La conversation s’égaie sur les destinations à venir, le but de leurs nouvelles missions. La connivence s’établit sur d’anciennes connaissances communes, du Rwanda, de Somalie ou du Cambodge. Ils se calent dans leur fauteuil, les pieds sur leur sac et s’endorment en salle d’embarquement. Les cris, remarques, flashes ou va-et-vient des touristes ne les dérangent plus. Ils n’ont besoin de rien de plus, fantômes dans les halls.

Jeuh fit un signe discret à Brigitte qui se détourna pour donner son propre avis sur l’appartenance entomologique de ce petit homme tabagique. Elle s’avança sans hâte vers le personnage, confirmant par ce pas l’impression de Jeuh.

« Bonjour, moi c’est Brigitte, voici Jeuh. »

« Bonjour »

« Tu pars en Mauritanie avec nous. Dans ton sac, un peu gros et rigide, c’est quoi ? »

« Je m’appelle Raphaël. Je suis le caméraman de l’expé. »

« Dans le style grosse caisse, le traîneau à roulettes que nous tirons, c’est les médocs. »

En quelques onomatopées et raccourcis fulgurants, les présentations furent faites. Raphaël, accompagné de sa femme et d’un de ses enfants, les invita à fumer le calumet tribal autour d’un pot de café brûlant. Les regards de Jeuh et Brigitte suivaient d’un bord d’iris ce rite de séparation du couple, qu’ils connaissaient si bien. La pudeur s’évasait dans l’au revoir qu’ils firent à la jeune maman.

L’hebdomadaire d’informations de gauche gisait au milieu des baves de café en servant de buvard aux petites cuillères exténuées par les incessants tourbillons liquides. Les cendriers pouvaient établir un nouveau recensement, les tasses étaient plus nombreuses qu’à la foire du temple. Les langues étaient éteintes, l’esprit errait sur les tenues des nouveaux arrivants. Sportifs, ils l’étaient visiblement tous, par leurs vêtements et leur bagage, mais aucun samouraï ami ne s’était égaré en leur compagnie. La tablée restait immobile affirmant, sur un accord intangible, son territoire secret.

Jeuh, comme ses frères d’arme, fut choqué par l’arrivée impromptue d’un jeune impoli.

« Salut, je m’appelle Michel. Je peux m’asseoir ? »

Sans attendre, ce dernier tira une chaise qui tentait d’échapper à son labeur quotidien et lui imposa obéissance.

« Je pars en Mauritanie et vous ? »

Qui allait répondre ? Que dire ? Pouvait-on être sourd et muet ? Le réveil était-il obligatoire ?

Jeuh fut intéressé par le coup direct reçu en plein mirage.

« Voici Brigitte, infirmière, Raphaël, caméraman. Je suis Jeuh, le médecin. »

Le sac à dos «vieux campeur » s’écrasa sur quelques mégots, l’index se leva pour commander une nouvelle tournée de caféine. Michel alla droit au but.

« On est combien à partir de Marseille ? »

Jeuh ne savait pas plus que les autres ci-présents donner de chiffres. Le troupeau augmentait de façon raisonnable mais remplirait quand même un charter et comment savoir la taille de l’avion affrété.

« Attends l’embarquement. »

La brièveté de la réponse offrit à chacun un répit de quelques instants. Jeuh en profita pour inspecter le nouvel arrivant. Son allure n’était pas sans rappeler certains compères mais Michel semblait bien jeune.

« Et toi, tu viens faire quoi ? »

Jeuh n’avait pu résister et brisa le miroir. L’ultimatum de présentation sonnait pour ce jeune intrigant.

« Je suis de Marseille. Je me suis décidé, il y a peu de jours, à participer. J’ai envie de voir ce pays avant de retrouver mes collines. »

Ainsi, Michel était un coureur de fond. Jeuh ne se faisait pas d’image précise sur les participants avant de le rencontrer. Il semblait de la trempe des solitaires, de ceux qui cherchent LA. Des rêves pleins les yeux, un franc parler, l’avantage de sa vingtaine d’années, Michel attirait la sympathie du groupe. Il avait passé avec succès les barrières du sphinx.

Le calme revint et Jeuh se concentra sur les autres participants qui faisaient le yo-yo d’un comptoir à l’autre. Ils étaient quand même plus âgés mais puisque cela était admis. Le billet d’avion en main, le porte-cartes autour du cou, les sacs à dos mâchant les épaules fatiguées, les sportifs ahanaient dans un ordre apparent. Jeuh chercha le berger de ce troupeau du nouveau siècle. Habitué à soigner les corps et éponger les âmes, Jeuh eut peu de difficultés à découvrir une espèce de cerbère qui s’époumonait. Aussi haut qu’un caniche, l’homme tenait plutôt du basset artésien par son volume et du carlin par sa tête. Pour un simple passant, la sueur qui dégoulinait de son front pour rejoindre la salive qui suintait de ses lèvres évoquerait une attaque d’apoplexie. Le faciès rougeaud traduisait, ou une grande anxiété et, dans ce cas là, il était vrai que Jeuh lui donnait peu de temps à vivre, ou un problème de goitre qu’il allait falloir soigner rapidement. Dans les deux hypothèses, le cas passionnerait tout chercheur. Un regard vers Brigitte et ses voisins confirma à Jeuh que ses préoccupations étaient partagées.

« On y va ? »

Tel un seul homme, le groupe déglutit l’ultime gorgée, avança la main vers l’urne pour y jeter leur dernière herbe à Nicot. Tous se dirigèrent vers l’espèce de bouledogue qui trottinait tel un nain de jardin devant son moulin. Pour rester dans le domaine canin, Jeuh ne portait pas de jugement avant d’avoir pu approcher la bête.

« C’est toi qui t’occupes des Mauritaniens ? »

La forge de métal en fusion ouvrit son four pour émettre quelques mots d’un éclat cristallin.

« Bonjour, je m’appelle Alfred. Je m’occupe de tout. Vous arrivez juste. Vous avez failli être en retard. Heureusement que je suis arrivé tôt car personne ne peut gérer ça et c’est moi le responsable désigné par Paris. Dépêchez-vous d’enregistrer tous vos bagages au comptoir n°4. N’oubliez pas de payer votre taxe d’aéroport avant de fournir votre billet à l’hôtesse qui prend vos sacs en soute. C’est 245 francs. J’espère que vous avez prévu…

Ah, il en manque encore ! Pourvu qu’ils arrivent dans les temps ! »

La cascade vocale s’éloigna du groupe de Jeuh, encore sous le choc de cette rencontre avec une sorte de griffon korthal qui humait au loin le gibier d’eau. Tranquillement, Jeuh suivit Brigitte pour perdre quelques francs supplémentaires et obtenir un tampon administratif en fait peu décoratif.

Il est vrai que, parfois, le passeport peut s’enorgueillir de quelques visas historiques ou cachets multicolores qui sont montrés ensuite comme autant de médailles sur les plastrons d’anciens poilus. Mais là, c’était une pauvre bavure d’encre, non pas créée, mais tâcheronnée pesamment par quelque obscur rond-de-cuir au bord d’une table poussiéreuse. La vie est ainsi faite de travaux qu’il faut respecter.

Une brave fille, juchée sur de hauts talons, dépassait avec peine le comptoir. Ses chefs lui demandaient d’encaisser par client 245 francs ce qui, il faut le reconnaître, dénotait une bonne productivité dès l’aurore. Cependant la hiérarchie, encore molletonnée et endormie, ne lui avait pas confiée de monnaie. L’initiative la plus sage étant de ne pas troubler la sérénité de ses supérieurs, la demoiselle empruntait des pièces au premier passager pour rendre la monnaie au suivant. Il s’ensuivait une belle pagaille car chacun interpellait son voisin en pensant reconnaître créditeur ou débiteur. En y réfléchissant, Jeuh imaginait que cette jeune femme était en fait la meilleure organisatrice de meeting qu’il n’eût jamais connue. En un temps record, Mademoiselle Loyal avait réussi à faire monter les décibels dans le hall d’attente. Jeuh retrouvait les chaudes soirées de Naples ; il ne manquait que le linge aux fenêtres. Pourvu que personne ne passât à la fouille…

Jeuh fila dans la salle d’embarquement où avaient déjà échoué Brigitte et Raphaël, et sur leurs pas, Michel.

Un maghrébin posait ses orbites agrandies sur le panneau d’information. Jeuh reconnut en lui un nouveau Howard Carter. Les hiéroglyphes alphabétiques restaient une énigme et la main de Jeuh l’invita à le suivre dans les couloirs de ce temple dédié aux modernes Horus. Une inclinaison vers les mains jointes en signe de remerciement, le passager perdu avait enfin trouvé le dernier portail avant le retour auprès de sa famille.

Michel avait déjà acheté du chewing-gum à la menthe, celui que préférait Jeuh. Ce jeune marquait des bons points sans le savoir. Bon, il se posa quand même sur le siège voisin sans voir qu’il y en avait des libres plus loin mais Jeuh était dans un bon jour et ne retint aucun handicap à ce jeune poulain. De plus, il venait de découvrir qu’ils allaient être assis l’un contre l’autre dans le Boeing.

Quand vous savez ce que veut dire « charter », vous comprenez que les liens deviennent plus intimes au fil des heures. Vous suivez une leçon sur le comportement alimentaire de votre vis-à-vis, sur la capacité digestive et ses effets soporifiques. Les effluves qui se dégagent de l’aisselle offerte titillent, ou torturent, vos narines, traduisant parfois une peur de l’envol, du premier décollage, de la suite du voyage, parfois une délicatesse dans le choix des parfums qui évoque involontairement des souvenirs plus personnels et vous permettent de vous évader à la suite d’une subtile essence. La lecture est aussi un repère utile pour affiner le personnage qui vous frôle. Attention cependant aux journaux étrangers tenus en sens inverse par de grosses têtes ornées de lunettes griffées « Rabanne ». Il est évident qu’un livre sur les armes de poing, un catalogue de lingerie fine, les tribunes financières ou politiques ou une bible classent facilement son lecteur. Une revue sportive calme les dysesthésies que vous ressentez et abreuvent les fourmis qui s’attaquent à vos mollets. Son propriétaire peut vous apporter un certain confort et propose ainsi un abord convivial. De même, le lecteur d’une compilation de reportages aventureux devient une proie pour l’espace qu’il absorbe.

Jeuh tomba dans une torpeur bienheureuse et bienvenue, respectée par Michel qui mâchouillait consciencieusement sa pâte. Deux heures dans les bras de Morphée étaient bien meilleures que les vicissitudes affichées des touristes excités par leur escapade.

Il était 9 heures sur l’horloge quand une voix suave les invita à se présenter à la porte d’embarquement. La meute se déchaîna. Le troupeau d’ovins se jeta vers les barrières abaissées, encadré par de solides cow-boys en tenue bleu marine. Jeuh adopta la pose lascive de ses coreligionnaires, suivant d’un œil distrait le tsunami des voyageurs. Il savait que chaque place est numérotée ; au rang 4, sièges A, B et C pour lui, Michel et Brigitte. Avec Raphaël, ils formaient les quatre naufragés d’un espace devenu brutalement désert. Seul, l’homme du désert n’avait pas bougé. Il s’étalait près d’un sac plastique bleu ciel translucide, panacée pour tout viatique sur les terres africaines. Par défaut de communication, par un sommeil qu’il avait abyssal ou par solidarité avec le groupe, Jeuh ne le saurait jamais.

La foule s’égrenait dans le corridor. Jeuh fit les quelques pas nécessaires pour recoller immédiatement au chapelet irrégulier des candidats au départ. Les sièges miniatures furent vite découverts. Jeuh s’installa entre Brigitte et Michel qui plaquait sa joue au hublot. Le sas fut fermé. L’hôtesse fit le discours habituel.

Il est amusant d’observer, pendant ces explications, les attitudes de chacun. Jojo la Frime trouve des rimes entre gilet et poil au nez. Léon, le vertueux employé d’une usine d’outillage, vérifie l’état de la ceinture et son lieu de fabrication. Paulette se tourne vers ses voisins, tord le cou par-dessus son dossier pour imposer, d’un rictus coincé, le silence devant la gravité des risques que des inconscients semblent ignorer. Robert, l’échevelé en préretraite, dévisage, en étalon averti, le bel animal qui s’expose aussi impudemment devant lui. Les deux amoureux ne peuvent se séparer. La salive a séché, ils ne peuvent pas suivre les démonstrations du masque à air.

Les détails sur le vol conclurent l’intervention de la fille de l’air. Le groupe apprit que ce véhicule avait été loué pour l’occasion à une compagnie régionale et que l’équipage était salarié de l’agence organisant ce genre de convoyage. Par chance, aucun nom égyptien ne fut formulé mais la location n’était pas faite pour rassurer Paulette qui poussa un petit cri d’effroi avant d’apprendre par cœur le dépliant sur la sécurité, plaqué sur l’avant du siège.

Quatre heures de contritions, morales pour les uns, physiques pour les autres, avant la délivrance et chacun s’installa du mieux qu’il le put sur son calvaire. Michel fouillait dans ses poches profondes, dépotoir d’objets hétéroclites sinon insolites. Il en sortit un papier dactylographié, mode d’emploi pour une boussole GPS, achetée quelques heures auparavant. Le franglais computérisé fit sourire Jeuh qui pencha la tête pour mieux lire. Au bout d’une dizaine de minutes de concentration, Michel chiffonna le formulaire.

« Tu as des renseignements sur ce que nous allons faire ? Je n’ai pas eu le temps de regarder le programme et j’ai laissé la brochure dans la salle de bains. »

Jeuh se contorsionna sans mot dire pour atteindre le container qui le surplombait. Il en tira les quelques documents collectés les derniers jours.

« Voilà tout ce que j’ai. La course va être longue, mais on va bien se marrer et, en plus, il y a des choses à ne pas louper. »

Tel un vieux hamster velu, vorace et vicieux, Michel se jeta sur les morceaux de papier. Ses cils et sourcils prirent une ligne horizontale, quelques rides étoilaient les paupières.

« Je peux relever les longitudes et les latitudes de ton guide ? C’est pour remplir la mémoire de mon GPS. »

Jeuh adopta une attitude latitudinaire mais restait circonspect devant le besoin de technique de certains de ses congénères.

Le pouce appuyait lentement sur les touches minuscules de l’appareil. L’effort cérébral culminait dans les hautes sphères du «on-off ». Jeuh respecta la concentration car il se savait, comme dans beaucoup de sports, bien inférieur.

L’acte fut achevé, Michel aussi. Les formules mathématiques, l’hébreu de l’algèbre dégageaient peu à peu de ses hémisphères.

« J’ai du me tromper de voyage car je ne me souviens pas que j’allais dans ce coin du pays. »

Jeuh fut heureux. Il jubilait devant la linotte, tel un enfant. Enfin, on allait s’amuser ! !

Brigitte intervint pour confirmer qu’ils partaient assister une course de fond en plein désert en compagnie d’une soixantaine de participants.

Michel souffla un peu.

« Ca va. Je ne cours pas. Je ne fais que de la randonnée. »

« Mais il y a aussi une dizaine de marcheurs qui feront ce qu’ils peuvent. »

« Je peux relire le programme ? »

Un léger tremblement accusait l’émoi du jeune homme. Il fallait avouer que le réveil était un peu dur pour un début de vacances.

« J’ai trouvé ! Ce n’est pas la même organisation. Il doit y avoir d’autres groupes dans cet avion. »

Un rapide sondage périphérique permit de confirmer les dires de Michel qui retrouva spontanément son entrain.

Jeuh put se recaler dans son fauteuil et penser à LA.

Une pesanteur à droite, une main qui se tenait à l’accoudoir et Jeuh réalisa que le vol se terminait. Les heures étaient passées sans bruit. L’avion entreprenait sa descente. La position médiane et l’étroitesse du hublot laissaient Jeuh à ses imaginations sur le reste de l’atterrissage. Les roues collèrent dans un dernier cahot, les turbines calmèrent leur rugissement, la voix de l’hôtesse demanda une certaine discipline. Mais déjà, les touristes étaient debout dans les allées, serrés comme des asperges au marché, s’agrippant au moindre support, ouvrant les coffres pour en extraire leurs précieux bagages. Ils rangeaient maintenant leurs lainages car 29 degrés Celsius les épiaient.

« Bienvenue en Mauritanie ! »

Comme l’ami Jean-Paul, Jeuh eut envie d’embrasser cette nouvelle terre. Un sentiment de joie envahissait les viscères et lui montait à la tête. Encore un nouveau pays à son actif, calé dans son armoire à souvenirs, penserez-vous devant cet impertinent collectionneur géographique. Mais Jeuh sentait qu’il y avait plus dans les premiers pas sur le tarmac : Une imperceptible victoire dans son pèlerinage, une porte qui s’ouvrait sur des perspectives prometteuses, un premier coffre d’or sur la piste du trésor caché, un indice précieux dans la quête de LA.

Les deux bâtiments blanchis récemment à la chaux avaient du voir passer Saint-Exupéry et les équipes de l’Aéropostale. Jeuh se prit à chercher le célèbre biplan et les sacs de jute compostés. La nostalgie enceignait cet aérodrome. Une tonnelle canissée protégeait les arrivants devant le comptoir où étaient délivrés les visas. Sur la porte des toilettes, un panneau manuscrit indiquait la présence d’une buvette. Un faible mur séparait les touristes de l’extérieur où l’oreille devinait déjà une foule pressante et avide de curiosité et de cadeaux. Les chariots vidèrent les soutes et vinrent décharger les bagages aux pieds des nouveaux venus. Jeuh reconnut sans peine la caisse médicale, ornée d’une sangle bleu ciel comme ses émotions.

Alfred, encore plus transpirant sous cette canicule hivernale, remuait ses minuscules bras en moulin à vent. Ce Sancho Pança tentait de rameuter son troupeau afin de donner les dernières consignes et demander un billet de 200 francs pour couvrir les frais de visa. Le groupe «extrem-runer », que Jeuh était chargé d’encadrer, se regroupa pour discuter. Un vent d’insoumission se leva devant cette gabelle supplémentaire et inédite. Brigitte rejoignit Jeuh dans un angle ombragé.

« Comme d’habitude ? »

Jeuh traversa la marée humaine pour se poster au premier rang. Un lointain mais insistant relent d’urine lui confirma qu’il était bien situé dans la file d’attente pour les contrôles. Cinq minutes de pied de grue et Jeuh présenta les deux passeports sans mot dire. Le douanier, dépassé par cette arrivée tumultueuse d’européens, tendit la main sans lever la tête. Jeuh restait muet, regardait par la fenêtre grise les passants en souci. Les noms étaient enregistrés sur un grand livre à l’écriture appliquée, rappelant les cahiers d’écoliers de son enfance. Les passeports changèrent de main. Jeuh suivit d’un œil détaché l’interrogation affichée de ce nouveau préposé. Une discussion en hassanya* s’engagea entre les deux uniformes. Quelques longues minutes d’hésitation, puis le chef, assis comme tout homme supérieur, ouvrit un carnet à timbres multicolores, si africains. Le subalterne déroula une langue usée et humecta les deux marques nécessaires pour un visa en bonne et due forme. Quand Jeuh pensa au nombre de touristes qui attendaient sur la piste, il ne put que plaindre cet homme qui remplissait consciencieusement son devoir. La buvette voisine était justifiée. La médecine du travail occidentale s’en offusquerait. Un coup de tête pour remerciement et Jeuh se retrouva dehors sans avoir déboursé un centime. Brigitte récupéra rapidement son passeport et le glissa dans la banane pendue à la ceinture. C’est un système éprouvé que de bénéficier des groupes de touristes agglutinés autour de leur guide chargé de toutes les démarches. Les douaniers sont le plus souvent débordés par l’ampleur de la tâche et la manne financière. Quelques poissons s’échappent de leurs filets.

Jeuh vérifia toutefois l’économie réalisée et découvrit ainsi la monnaie locale. Deux timbres de 1000 ouguiyas* ornaient un tampon ovale ce qui ne faisait qu’une somme de soixante-dix francs. Le reste allait sûrement aux orphelins de la police.

Brigitte et Jeuh avaient maintenant tout le temps de contempler leurs assistés. Les autres randonneurs, dont Michel, s’assemblaient sous les banderoles tendues par des mains impatientes. Ils reconnaissaient les habituelles compagnies proposant du rêve à moindres frais aux parisiens en panne de macadam. Dans chaque aéroport, ces tour-opérateurs adoptent le comportement du caméléon, ce qui les rend encore plus facilement reconnaissables parmi la population indigène. Ce jour, les guides avaient chaussé, au-dessus de leurs lunettes noires, le chèche local, aux teintes criardes et neuves. Ils tutoyèrent la viande fraîche qui arrivait, comme des grands frères avant un jeu de cache-cache.

« Tu as fait bon voyage ? »

« Ca va. »

« Il fait froid à Paris ? »

« J’habite Marseille. »

Alfred, tel un gibbon, se mit à sauter en remuant les avant-bras. Cette danse jubilatoire intrigua suffisamment Jeuh qui se retourna afin d’en vérifier l’heureux destinataire. Une tête, couronnée d’un bandeau d’un bleu de ciel capricieux, émergeait, tel un iceberg, de la foultitude massée devant le muret. Une main de bâtisseur se dressa en signe de reconnaissance envers le bon animal qui rapportait le gibier. L’homme devait être immense à en juger les segments que Jeuh pouvait distinguer. Cela se confirma quand il franchit d’un pas volontaire la barrière dressée en toute hâte par les gendarmes locaux. Les cheveux étaient longs, retenus par un bandana vif qui mettait en exergue la canitude. Le regard était perçant, l’iris clair, en perpétuel mouvement. La tenue était, à l’inverse des guides, d’un classicisme déconcertant. Jeuh retrouvait le jean traditionnel et la chemisette à revers aux poches indispensables.

Alfred piaffait devant son maître en sautillant de droite à gauche. Un mot le calma et le rassura sur sa pâtée du soir. Simultanément, l’homme s’enquit de la bonne arrivée de la marchandise. Brigitte et Jeuh s’approchèrent de la haute stature. Il était vrai que cet homme évoquait tout à la fois un saint Bernard breton, un personnage de Michel Fauré, Long John Silver et le capitaine courageux de Kipling. Raphaël se décrocha d’une grappe de coureurs pour le saluer.

« Salut, Hon »

Voilà donc Hon, jusqu’à présent entendu mais jamais entrevu. L’image première se fit plus précise. Le modèle était conforme au phrasé synthétique capté quelques jours auparavant. Les présentations d’usage furent faites mais l’esprit de Hon était déjà sur un autre nuage.

« Raphaël, vous en êtes où ? »

« On attend les visas. »

« Donnez-moi tout ça. Je sais comment il faut faire dans ce pays. C’est toujours pareil. »

Jeuh et Brigitte restèrent en arrière, évitant d’expliquer le raccourci utilisé devant l’administration. C’est de façon circonspecte que Jeuh suivit les pas de Hon. Il était curieux de connaître les méthodes utilisées par ce chef autoproclamé. Hon se planta en menhir devant une petite assemblée, interrompant toutes les conversations.

« Alfred, appelle les autres. »

Le chien rassembla le troupeau aussi vite qu’il avait appris. C’est qu’Alfred faisait partie du personnel encadrant, de là à dire qu’il était cadre…plutôt cadré.

« Les gars, il faut me croire. C’est un pays sympa mais difficile pour vous qui venez la première fois. Vous n’avez pas trop chaud ? Tiens, Jean-Claude ! Tu vas bien depuis la Guyane ? Salut, Etienne ! Ton reportage, sympa. Eh ! , Sylvain, bravo encore pour ta dernière perf. Bon, c’est pas tout. On ne va pas rester à discuter là. On a du travail, les gars. Donnez-moi vos deux cents francs. »

Chacun s’exécuta sans se mémoriser les instants de doute précédents. Les bourses se délièrent et tous tendirent les sous que les mains de Hon amassèrent rapidement.

« Bon, maintenant, il faudrait savoir si tout le monde est là. Alfred, la liste ! »

Jeuh sentit qu’il fallait intervenir discrètement car Hon allait vouloir présenter le paquet de billets aux yeux brillants des douaniers et le compte serait logiquement faux.

« Tu évites de parler de Brigitte et moi. C’est fait pour les visas. »

« Comment ? »

« Avec les guides de Noland et de Africaterre. »

Jeuh était content de voir Hon afficher brièvement sa surprise. C’était en fait une petite démonstration, prouvant qu’au moins deux personnages de son groupe n’étaient pas dupes. Jeuh ne voulait pas en tirer un orgueil bien vaniteux. Il préférait marquer son indépendance et se poser en témoin sur le bord de la touche. Il assisterait au spectacle de son balcon, sans renier le chef d’orchestre et en lui souhaitant les applaudissements. Ce message passa en un clin d’œil et Hon s’éloigna vers l’office. Peu de temps après, Hon revint, le travail accompli, mais confirmant qu’il conservait les passeports jusqu’au retour. Brigitte regarda Jeuh et ne bougea pas du gros caillou qui lui servait de siège.

Le muret blanc fut enfin franchi. La nudité était aussi vaste que celle de l’unique piste. Jeuh ne distinguait aucun bâtiment environnant. Atar*, cette capitale de l’Adrar* mythique, devait se situer à quelques kilomètres. Décidément, ce lieu lui rappelait beaucoup les pistes de Mig utilisées par les contrebandiers de qat entre la Somalie et l’Ethiopie : Un ruban goudronné peint dans le reg*, la mort, puis la vie brutale à l’arrivée d’un Fokker, telle la marée.

Des gamins piaillaient en s’accrochant aux bras chargés de bagages. Des mères, allaitant, tendaient leur nourrisson en réclamant des stylos-billes. Les petites filles virevoltaient autour des jambes en jouant et chantant, ce qui est leur façon de mendier. Les hommes observaient stoïquement le travail de leur famille en restant appuyés sur le capot des quelques véhicules présents. Ils ne faisaient aucun geste, se contentant de se frotter les dents avec le classique bout de bois. Hon était partout, omnipotent, omniprésent, omnitout.

« Jeuh, viens avec moi. Il faut charger les sacs qui restent sur la piste. »

Jeuh se délesta de son bagage dans un pick-up sous l’œil vigilant de Brigitte. Cela lui remit en mémoire sa première sortie de spéléologue. La grotte était profonde, peu hospitalière et trop technique pour des néophytes. La majorité d’entre eux avait laissé choir matériel divers et cordes dans les méandres de la cavité. Les moniteurs ne pouvaient à la fois assurer les vires difficiles et trop se charger. Jeuh avait du assumer seul, dans le noir muet, ses peurs et sa première expérience de sherpa. Une simple poignée de main avait servi de reconnaissance profonde à la sortie de la trémie.

La confiance était établie entre les deux hommes et ils retournèrent dans l’enceinte récupérer les colis abandonnés par la troupe en transe devant l’inconnu. Ces cartons sanglés de kraft brun sale ne laissaient aucun indice quant à leur contenu que Jeuh devinait important. Chargés sur les épaules, Jeuh et Hon revinrent aux voitures déjà bondées. La place dans les coffres fut difficile à faire. Il fallut pousser la valise rouge, soulever le sac à dos bleu et tirer en arrière la toile brune d’une sacoche.

« C’est des cadeaux pour Ouadane*. »

Jeuh chercha des yeux Brigitte qui fumait une cigarette en compagnie d’un des chauffeurs. Comme d’habitude, elle était déjà en train de prendre contact et mesurait l’air du temps, les impressions premières d’une telle arrivée dans l’imagination des autochtones. Ses affaires et celles de Jeuh étaient tassées bien au fond d’un pick-up et sanglées par un filet araignée.

Jeuh grimpa dans une voiture et se tassa contre les jambes d’un voyageur muet d’extase. Poussières et cris d’enfants saluèrent le convoi qui s’ébranlait sur la piste.

La route menait tout droit vers un hôtel aux murs hérissés de tessons de bouteille. Le passage était étroit mais l’approche agrémentée de jolies pancartes de bienvenue. Les 4×4 s’engouffrèrent dans la place et vomirent leur contenu.

Toutes les couleurs s’extériorisaient, toutes les langues se déliaient. Le spasme de l’arrivée était levé. La détente revint sur les visages et dans les gestes. Chacun reprenait ses marques et son baluchon. De plus, ce palace revêtait des allures occidentales avec son hall d’accueil aux fauteuils larges et profonds au style club de la période «arts Déco », avec des tentures colonialistes, des trophées de chasse et des tables basses en bois lustré. Le maître d’hôtel, dans son uniforme strict, ne démentait pas cette impression. Il semblait sortir de la meilleure école anglo-saxonne et les reçut avec déférence. Le directeur s’approcha, dans sa veste gris perle, pour présenter l’établissement. La touche exotique était apportée, comme une cerise sur le gâteau, par une tente nomade richement décorée d’arabesques bariolées. Elle trônait en joyau dans la cour principale, reposant sur un écrin de fin sable blond. Mais Hon intervint en Prof, comme dans le conte de Blanche Neige.

« C’est pas tout, les gars. Ca, c’est pour le retour. Les gagnants en profiteront plus longtemps que les autres. Heureux veinards ! Remettez vos sacs dans les 4×4. On boit un coup. On charge l’eau et on file à Ouadane car il est déjà tard. »

Jeuh regarda sa montre et recula la grande aiguille d’une heure.

A 16 heures, la horde des moteurs grondait de nouveau dans les rues d’Atar dont Jeuh regrettait le bref frôlement.

Il se mit à rêver de déambulations dans Trivandrum, Djibouti, Tégus, M’Bour ou Berlin. Le pas suit l’esprit qui brode des histoires merveilleuses sur le quotidien. Les rues cachent des secrets, les pavés et caniveaux recèlent des souvenirs, les embrasures pleurent des images, les murs suintent de regrets, espoirs ou révoltes. Quelle délectation de ralentir à l’angle d’une rue inconnue et de tenter d’en percevoir l’âme ! Jeuh se remémorait «la porte des Larmes » de Guillebeau et Depardon. Tous chaussés de semelles de vent, ils ont cherché LA.

Jeuh s’était installé, comme Brigitte, à l’arrière du Toyota. Entre les deux, se tortillait un participant à l’épreuve. Peu bavard au début, il excitait un peu la curiosité de Jeuh qui l’examina discrètement. Queue de cheval et moustache, grand et charpenté, la peau mate mordorée, les yeux clairs, l’individu regardait de droite à gauche les dernières maisons de la grande rue.

« Moi, c’est Jeuh. »

« Italiano. »

« Toi, Georgio ? »

Brigitte fit irruption avec son tambour.

« Si, ma nomé est Georgio. »

Jeuh écarquilla les yeux. Brigitte éclata d’un grand rire. Le charabia méditerranéen fonctionnait encore une fois à merveille. Et l’infirmière avait encore tapé juste. C’était bien le prénom de leur voisin.

Georgio devint volubile. Les médicaux découvrirent qu’il était donc italien, mais émigré depuis quelques années sur Boa-Vista, deuxième île de la république du Cap-Vert après Santo Antão. Il venait même d’obtenir sa naturalisation. Il vivait seul mais s’occupait d’une association de réinsertion des alcooliques par le sport. Lui-même participait régulièrement à des compétitions mondiales et, en particulier, au Marathon des sables. Jeuh découvrit, ce jour-là, que cette course était mythique dans la légende de tous les grands coureurs de fond.

Ses paroles emplirent d’une douce musique l’habitacle du véhicule. Il était impossible de l’arrêter dans ses histoires et Jeuh se mit à revivre de longues soirées d’hiver au coin du feu avec les anciens. Georgio se saoulait de ses souvenirs, parfois incompréhensibles pour autrui, comme les vieux du village. Puis, il se tourna vers Brigitte qui avait eu le flair de trouver le prénom.

« Tous les Italiens devraient s’appeler Georgio ! »

Charmeur napolitain d’origine, il l’envoûtait de ses mots au langage réinventé. Les autres passagers, exclusivement masculin, passaient au second plan. Il n’y avait aucun geste ou attitude équivoques mais la nature reprenait ses droits et Jeuh pria pour qu’il n’y eut pas, sur la piste qui débutait, un fleuriste ou un marchand de glace.

La piste ; poussière de sable, sables et poussières. Les vitres du Toyota étaient remontées pour mieux respirer et continuer à voir clair. Le chauffeur tira son chèche. Il ne lui restait que les yeux. De toutes manières, la bouche ne lui avait pas encore servi et pourtant Jeuh savait qu’il comprenait les discussions, même si celles-ci n’avaient rien de bien académique.

Un silence s’insinua lentement entre les passagers. Chacun regardait par les fenêtres les cailloux de la piste. Les véhicules se suivaient, tous de marque Toyota sauf un Mercédes flambant neuf. Ils zigzaguaient sans ordre précis, d’un bord à l’autre de la route, prenant une déviation, s’attendant au nœud mais dans un ordre visiblement immuable. Le reg était là avec ses granits gris lewis et ses quatre branches d’épineux. L’immense chenille se courbait et se déformait pour se mouler dans une foire de Luna Park. Le chauffeur leva la main pour indiquer la montagne noire dont Jeuh devinait la frange.

«  187 kilomètres de piste pour aller à Ouadane par la passe d’Amogjar*. 4 heures. »

« Quel est votre nom ? »

« Ahmed. »

Jeuh avait conservé le vouvoiement qui est une marque de politesse importante dans cette contrée. Le tutoiement est rarement toléré car souvent trace de mépris. Il valait mieux laisser venir les choses.

Ahmed, peut-être plus à son aise, se pencha vers l’autoradio. Une mélopée de guitare mauritanienne répondit à l’écho des essieux lombalgiques qui crissaient sous les fesses.

Dans la cuvette du tassili*, arbrisseaux rabougris ou touffes de graminées vert clair s’échappaient de grès roses, verts, blancs, gris et noirs. Paupières au sommeil de plomb dans un désert de plomb sous un soleil de plomb.

La route devint plus chaotique. Il ne s’agissait pas de tôle ondulée, mais de fréquents nids de poule sur un revêtement qui s’était amélioré subrepticement. Les passagers furent secoués de leur torpeur pour voir apparaître une énorme pelleteuse accompagnée d’un camion de chargement aux roues grosses …comme dans les films.

«Ce sont les Chinois qui font la nouvelle route pour aller à Ouadane. »

Ahmed coupa le son de la guitare pour profiter des décibels détonants de la ruche au travail. Jeuh remarqua que, partout, l’homme est attentif à ce qui lui manque. Le touareg rêve de bruit, le citadin de calme. Mais cherchent-ils tous LA ?

Amogjar…

Hamada* de l’Adrar…

Ces mots, aux consonances gutturales et sauvages, évoquaient pour Jeuh solitude et plénitude, le deuxième indice de sa quête. Quel homme résisterait à l’appel de ces noms ? Quel sommeil sans songe ?

La passe évoquée par Ahmed se révéla être dangereuse. Le véhicule ralentit pour frôler le ravin profond. La montée était rude, les rochers immenses, tels des caries tombées d’une mâchoire de géant. Imaginaire cauchemardesque et attirant, krak de templiers ou pyramides inachevées, tout concourait dans ce paysage à confirmer la puissance du monde minéral. Les bulldozers avaient tracé la voie entre un coulis de roches brunies par le soleil et une explosion de grès rose clair, dégoulinant de tout leur sang après la dynamite. Jeuh ne pouvait qu’admirer le chatoiement des ocres et ors de ce fabuleux diadème. La magie s’opérait. Toutes les fibres sensitives étaient en alerte pour capter l’extraordinaire tableau.

Un dernier pierrier et le col fut atteint. Fourmis, quelques indigènes lissaient à la truelle le ciment étalé dans un oued. Photographie dérisoire après avoir senti la pesanteur d’un tel djebel* ou victoire finale de l’homme à l’orée du tassili qui s’ouvrait si grand ? Jeuh opta pour la première hypothèse. Ses rétines garderaient à jamais le souvenir de cette passe.

Le jour tombait. Le soleil disparut rapidement. Les voitures se firent plus pressées, comme un animal voulant rentrer au refuge. Quelques arrêts furent nécessaires pour soulager les passagers. Les conversations reprirent alors entre les différents véhicules. Tous étaient fatigués, avaient trop bu, avaient la gorge et les yeux secs, les lombes meurtries, les muscles raides. Le froid les engourdissait dans une somnolence cotonneuse. La nuit était là. Les dunes aussi. Ces dunes du désert leur revenaient enfin, eux qui les avaient rêvés en prenant leur billet à Marseille et qui avaient souffert si longtemps pour en fouler une. Mais la voiture s’enlisa et il fallut beaucoup de patience au chauffeur pour manœuvrer sous les remarques des passagers. Une dune plus noire que les autres, quelques palmiers, un bâtiment neuf, une piste correcte et enfin les khaïmas* espérées.

Le convoi tourna autour du puits avant de caler de tous ses moteurs. Tous se précipitèrent hors de leur prison de métal et, après quelques pas récupérateurs, débâchèrent les pick-up. Chacun reconnut son sac sous le sable et l’entraîna vers les tentes. Jeuh rejoignit Raphaël et Brigitte pour une cigarette bien méritée.

« Bienvenue à Ouadane ! »

Hon se plaçait au centre de la ronde des 4×4, entre le puits et le feu, éléments de vie.

« Je vous laisse. Installez-vous. Je retourne à Atar chercher les Parisiens. On se revoit demain soir. Tout est prêt pour le repas du soir. »

Hon, personnage qui avait égaré son âme sur les côtes mauritaniennes lors d’un Paris-Dakar en tractant une carriole, laissa le groupe à ses réflexions. La poussière des roues recouvrait les joues des trois compères. Chacun restait sur ses interrogations.

Jeuh repartit vers sa tente où Raphaël avait déjà installé son duvet et le matériel de prise de vue. Il posa son unique sac et entreprit de déballer le strict minimum pour la nuit qui les coiffait. La veste polaire servirait d’oreiller en attendant de voir la fraîcheur du petit matin. Le duvet, tout neuf, fut étalé sur un matelas de faible épaisseur, dans un coin éloigné de l’entrée de la khaïma. Il se recréait ainsi un «sweet-home », avec en prime la montre accrochée aux lacets des chaussures de montagne posées en tête de lit. Afin d’économiser sa lampe frontale, Jeuh alluma une des deux bougies plantées dans le sable. Devant ce briquet inopiné, Raphaël proposa une nouvelle cigarette. La discussion reprit de bon train sur la première impression de la journée écoulée.

Un éclat de voix, un premier baluchon, un deuxième et une tête apparut dans l’embrasure de leur tente.

« Salut, j’ai pas de place ailleurs. Mon nom est Marc. Je peux m’installer ici ? »

L’intimité se brisa comme un cristal. La réalité de la promiscuité fit irruption dans ce nouveau «chez-soi ».

« T’as de la place au fond à droite. »

Jeuh l’avait envoyé inconsciemment, peut-être, à l’opposé de sa couche. Un vieux réflexe.

« Moi, c’est Jeuh. Voici Raphaël. »

« C’est toi le toubib ! Moi, aussi. Je travaille aux urgences d’Aix. On va bosser ensemble. »

Pas un mot pour Raphaël, mais surtout une belle surprise pour Jeuh qui découvrait un acolyte imprévu.

« C’était prévu ? »

« Je suis simple accompagnateur, mais Hon m’a demandé de te filer un coup de main. J’ai pas dit non. »

« T’as du matos ? »

« Perf et tubulures, Ambu, quelques drogues et des seringues. »

« OK, on va s’organiser. »

Jeuh était un peu étonné mais ne pouvait refuser une aide pareille la veille d’une course aux risques inconnus. Il se pencha vers la malle d’urgence et leva le capot plastique.

« Voici le listing de tout le contenu, médocs et autres. 23 Kilos. Vois si quelque chose te manque. »

C’était un bon moyen pour tester un type qui travaille aux urgences et pour doser son expérience sur des missions humanitaires. Quelques médicaments sont souvent utilisés de façon détournée dans ce genre de médecine. Jeuh en profita pour surveiller les réactions de Marc pendant sa lecture. Celui-ci ne sourcillait pas, ne plissait pas les lèvres, ne disait mot.

« Alors ? »

« Ca me va. On verra demain pour l’organisation pratique ? »

« T’as vu Brigitte ? »

« C’est qui ? »

C’était vrai qu’il lui manquait des éléments. Jeuh ne se serait pas laissé embarquer dans une telle aventure, seul et sans une personne de confiance. Hon avait donc oublié un gros détail.

« C’est l’infirmière. Efficace. »

« Ben, moi, j’ai Juliette qui est pharmacienne. »

Jeuh en perdit ses bras et eut du mal à retenir ses paupières. Il allait y avoir plus de personnel médical que de compétiteurs. Il allait être possible d’ouvrir un véritable hôpital ! Hon était soit un grossier personnage qui ne donnait pas sa confiance, soit un farfelu qui avait oublié la première équipe. Dans les deux cas, Jeuh se promit d’éclaircir le rôle qui lui avait été attribué. Raphaël s’approcha de la chandelle afin de sortir de la tente.

« Hon a oublié de t’en parler. C’est bien de lui ! »

Jeuh était un peu rassuré. C’était vrai que Hon et Raphaël avaient l’air de se connaître depuis longtemps.

« Au fait, t’as signé un contrat en cas de problème médical ? Si t’as une «evasan » ou un décès, qui est responsable ? »

Le système de la douche froide fonctionna très bien avec Raphaël qui avait du suivre un stage chez les Lapons.

« Bon, allez, viens. On va voir les Italiens. »

Jeuh se leva malgré le dernier coup d’estoc assené. Il se jura de mettre les choses au point quand Hon reviendrait.

La khaïma italienne était marquée par un drapeau aux couleurs écarlates. Georgio avait retrouvé trois comparses qui participaient à la course. Brigitte se joignit aux visiteurs et alla s’asseoir au milieu des matelas.

«  Voici Ricardo, Philippo et Amérigo. Son tous dé Carrara. »

L’ambiance était chaleureuse autant que les méditerranéens savent l’entretenir. Amérigo parlait encore un meilleur français que les autres et cela permit à Jeuh d’éviter l’anglais qui lui hérissait le poil. La bande se connaissait depuis quelques années. Les trois toscans s’entraînaient ensemble toute la semaine. En dépit de leur jeune âge, Amérigo confirma que Ricardo et Philippo étaient deux véritables champions. La soirée se termina sur un air convivial au dernier cri de «forza Italia ! ».

Raphaël et Jeuh regagnèrent leurs pénates. La bâche frontale de la tente fut rabattue. Juste au dernier pli, un Jean-Claude la retint pour demander asile. Cela faisait en tout quatre locataires, ce qui était peu, comparé à la surpopulation de certaines guitounes.

La nuit fut lourde et les tracas vite oubliés dans la maison d’Hypnos et ses fils. Quelques ronfleurs, originaires de Villedieu les Poêles ? , ou pisseurs nocturnes se prenant les pieds dans les cordes entre les tentes, avaient tenté sans succès de troubler le repos de Jeuh.

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

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Serge Billard Baltyde

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale: Troisième jour

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

troisieme jour

Le jour se levait. Le soleil se fit attendre, timide devant le nombre de spectateurs. Le sommet de son crâne de lumière se devinait sur les roches de l’horizon. Puis il sauta d’un coup pour faire admirer ses rondeurs. A l’entrée de la piste du cirque, Monsieur Râ était encore d’un jaune orangé évanoui. Pourtant une douce chaleur se dégageait, dissipant les derniers frimas de l’aurore.

Le café était brûlant. Jeuh réalisa qu’il avait laissé sa gamelle à la maison. Une bouteille d’eau coupée en deux ferait l’affaire. Il la rinça comme la veille, en la plongeant dans le sable. Habitude locale, succédané du savon, le sable confirmait sa place centrale dans l’univers qui les entourait.

Jeuh s’éloigna de la foule. Il préférait vagabonder tant il était vrai que cette journée n’avait ni queue ni tête. Rien n’était prévu dans l’organisation. Le but était de se reposer et de s’acclimater avant les épreuves de la semaine. Une faible colline s’étirait paresseusement au sud du campement, lui dévoilant ses charmes. Les cailloux firent place au sable profond qui cédait le terrain aux rochers noirs. Jeuh y trouva un siège panoramique, quelques empreintes de moutons et de dromadaires. Un acacia fourchu, échappé de l’enfer, lui offrit l’hospitalité. Meilleure amie de l’homme, la mouche titillait les oreilles et se collait dans la peau.

« En définitive, on doit donc se préoccuper de ce qui crée le bonheur, s’il est vrai qu’avec lui nous possédons tout, et que sans lui nous faisons tout pour l’obtenir. » Epicure à Ménécée.

Jeuh n’était plus que regard et esprit dans l’oasis d’Isselmou Ould Hamdi Ould Weddad. Ouadane, aux murs sables, se laissa surprendre au-dessus des palmiers qui tendaient leurs bras vers un ciel à la clarté pétrifiée. Quelques cris saluèrent le matin ; passereaux, chiens, gens. Le vent reprit son souffle. Les ânes, qui broutaient dans un coin, regardaient les nouveaux arrivants, personnages inutiles, lesquels ?

Temps minéral comme tout ce qui les entourait ; rien ne passait, tout était là.

Les ombres se réduisaient le soir pour s’allonger le matin dans ce milieu qui défie le temps et les hommes.

Que cherche l’homme, temporel ou intemporel ?

Qui est LA, où est LA, seul l’harmattan* répond.

Epictète… Jeuh décida de retourner fourmi dans le monde des fourmis. Debout, il vit quelques coureurs s’entraîner dans le sable du Slil. M’Baye, sénégalais et wolof, était amplement reconnaissable. Ses pieds d’impala volaient dans l’oued asséché. Une traînée de poussière au lointain annonça la venue de quelque voiture.

Un mauritanien de taille gigantesque était accroupi devant le feu mourant du campement, une valise en carton posée devant lui. Mohamed, puisque c’était son nom, était l’homme à tout faire de Hon et, ce matin, le banquier proclamé. Plusieurs touristes s’agglutinèrent. Il fallait en effet quelques ouguiyas pour flâner dans le marché improvisé à l’entrée du campement. Déjà, plusieurs familles nomades déballaient bijoux, tabatières et chèches colorés. Jeuh laissa l’ouragan se calmer puis demanda à Mohamed de lui fournir trois paquets de cigarettes. Il attendait les impressions des premiers acheteurs pour se faire une idée de l’inflation créée par les visiteurs. La nasse se resserrait sur eux. Jeuh observa la technique des chasseurs :

Le fils, en général le plus européanisé, vient au contact de la proie potentielle. Il utilise tous les charmes appris lors des battues précédentes : sourires, tutoiement d’amitié, main sur les épaules, questions vagues sur la qualité du voyage et remarques sur la beauté du paysage. Le gibier est effarouché. Il faut rester prudent, dissimuler son odeur en restant sous le vent. Le jeune se détourne brutalement en saluant un autre touriste. La bête souffle un peu. Mais le chasseur est là. Il revient d’un pas posé. Il est sûr de l’avoir apprivoisé. Il l’entraîne sans difficulté vers ses parents. La petite fille l’amuse et lui fait oublier ses peurs en restant assise devant les babioles colorées de son petit étal. La maman le console en lui montrant de magnifiques tissus brodés et quelques ustensiles qu’un homme n’achèterait pas de prime abord. La proie croit qu’elle est encore libre de reculer. A ce moment, le fils l’appelle pour lui présenter son grand frère, si sympathique et très compréhensif sur les difficultés financières du nouvel arrivant. L’animal ne peut résister. Son instinct de survie est anesthésié, annihilé. Le déballage est rapide, profitant du trouble de l’esprit. Les prix sont exorbitants comme une première salve. Le condamné est ficelé sur son poteau et ne peut que crier son désarroi. Le petit frère lui tapote l’épaule et prend son parti. Bourreau, ne sois pas méchant avec cet innocent ! Une discussion s’ensuit entre l’avocat de la défense et le procureur général. Le coupable assiste à son procès comme un somnambule. Victoire, le grand frère baisse les prix. Il faut vite payer la caution pour recouvrer la liberté. Le gibier est plein de reconnaissance pour son libérateur. Celui-ci montre la fuite au milieu de ces dangereux braconniers. Il faut suivre aveuglément le guide mais la traque continue. La maman se montre soudain plus agressive, ayant tant de bouches à nourrir alors que le blanc fait des voyages. Quelques ouguiyas servent de rançon pour un chèche inutile. La petite fille se dit vexée. Elle sera la honte de sa famille si le gibier ne lui laisse aucun trophée. La bourse se délie sur les sages conseils du cicérone. Revenu dans son troupeau, la peur au ventre fait place à la honte de s’être laissé piéger. Tartarin donne des conseils aux futures victimes, sur la meilleure manière de monnayer et de rouler les vendeurs. Ali Baba présente aux crédules les joyaux qu’il a réussis à dérober à la bande des quarante voleurs. Le travail du petit frère semble achevé. Il lui suffira d’accompagner la prochaine proie. Le moulin à rouler dans la farine a trouvé son eau.

Jeuh, impertinent et imperturbable fumeur devant l’éternel, surveillait le cours des tabatières, sans bouger de son poste. Brigitte l’avait rejoint avec une bague en argent achetée pour la fille de son copain de galères. Encore un geste délicat, un pétale dans la fleur de leur amitié. Elle déboucha le Thermos pour lui offrir une tasse de café brûlant. Car, en plus de la cigarette, l’infirmière se perfusait au café lors des missions. Elle trouvait toujours le moyen d’en fabriquer quels que soient le lieu et l’heure.

« Tu fais quoi avec ton magnéto ? »

«  La même chose que toi avec ton appareil photo. J’imprime. Merci pour le café. »

Les instantanés, au moment du café, étaient si subtils que ces deux anciens étudiaient tous les moyens d’en retenir la quintessence. Pour alimenter leur future nostalgie, leurs prochains rêves d’évasion, les mirages d’une vie entrevue. Pas pour la raconter, ils savaient qu’aucun interlocuteur ne pourrait jamais comprendre leurs émotions, l’indicible et intangible bien-être qui les accompagnait dans ces instants. Aucun mot, aucune peinture, aucune musique ne pourrait jamais refléter les minutes vécues dans le sable ou le vent. Les images ou sons étaient de simples tatouages gravés à tout jamais dans leur âme.

Raphaël leur rappela que c’était aujourd’hui la fête de l’indépendance nationale. Il serait intéressant d’aller faire un tour dès ce matin dans la ville d’Ouadane. L’animation devait être à son comble et justement un Toyota était disponible. Les deux amis suivirent les conseils du cameraman et sautèrent dans le véhicule. Sur une lieue, le paysage se déshabilla. Le draa* du campement s’évanouit, laissant apparaître les dessous du village. Ouadane reposait les pieds dans l’eau du Slil, en pleurant sur sa minuscule oasis.

Le lit fut vite traversé. De pauvres chadoufs* s’éreintaient depuis des siècles. Quelques oiseaux de boubous blancs ou bleus s’approchèrent des intrus. Le chauffeur suivit la foule qui se dirigeait en masse vers une butte où l’on commençait à deviner un drapeau. La population était assemblée sagement devant deux édifices récents. Ahmed expliqua qu’il s’agissait de la sous-préfecture. Jeuh et ses camarades descendirent du pick-up pour s’approcher. Un militaire féroce s’approcha de Raphaël en hurlant.

« Je vais te casser le nez ! »

Raphaël reposa sa caméra sur le siège arrière. Les présentations étaient faites. L’indépendance était pour qui ? Pour les militaires qui pouvaient assener leur vérité à une foule tenue docilement sous les armes. La démonstration fut rapide mais confirma la qualité de ces interlocuteurs, rencontrés sous tant de latitudes. Le groupe décida de s’éloigner et retraversa le Slil.

Ksour à la magnificence passée, Ouadane était assise sur une colline déchiquetée, la dune noire aperçue la veille.

Ouadane, ruines de pierres parmi les pierres, installée sur les rochers, se souvenait des caravanes d’ors et d’esclaves. La fourmilière avait laissé un squelette desséché pour l’éternité. Jeuh grimpa le sentier abrupt pour atteindre les premières maisons. Un groupe de femmes les regardait. Pas un mouvement, pas un geste de surprise ou d’intérêt. Le temps passait aussi sur leur visage. Un regard en arrière pour embrasser l’oued et son draa : La vue impressionnait Jeuh. Le drapeau, qui flottait au pas de l’alizé, apparut bien prétentieux.

Rues droites, maisons récentes au ciment clair, détritus modernes sous les pieds, Jeuh réalisa que les habitants étaient pratiquement tous partis pour les bons discours. De là à imaginer que les femmes entrevues étaient aveugles ou muettes…Un angle de pierres taillées servait de tuteur au seul mimosa rencontré. Une fleur salua l’imprévu, délicat bijou oublié d’une bourriche de chamelier. Jeuh s’assit pour digérer le spectacle qui emplissait ses yeux. Immense ruche aux alvéoles de pierre sépia, Ouadane présentait ses regrets éternels. Les fantômes se promenaient libres dans le dédale des ruelles écrasées par un soleil sans pitié. Ouadane pleurait sa sécheresse comme une femme âgée devant le miroir. Les rides étaient profondes, trop profondes. Le temps avait réalisé son ouvrage, son outrage. Jeuh n’avait aucune révolte, pas de bras accusateur. Pourquoi et d’ailleurs contre qui ?

Tout à ses réflexions sur la vacuité humaine, il sursauta au son d’un bonjour.

« C’est beau ? Hein ! »

Posé sur un caillou, Jeuh fut surpris par la taille de son interlocuteur. Un escargot devant le héron du rieu. De l’échassier, il possédait deux interminables et maigres jambes ainsi qu’un bec digne de Cyrano. Un blouson d’aviateur, bien rembourré, remplaçait le plumage. Jeuh ne voulut pas servir de proie et se leva d’un bond.

« Disons que c’est surprenant pour un premier contact. »

L’oiseau semblait plus humain.

« Je m’appelle Joseph. Ca fait un mois que je vous attends. Hon m’avait dit que vous seriez là, aujourd’hui. Vous êtes seul ? »

Un peu décontenancé de se retrouver en plein salon mondain, Jeuh chercha du regard ses compagnons migrateurs. L’arrivée de ce singulier personnage avait rameuté Brigitte et Raphaël, qui déboulèrent d’un porche en ruines.

La politesse était de mise comme un alibi soudain nécessaire.

« Voici Brigitte et Raphaël. Nous encadrons la course. Le campement est à l’est de l’oued. »

« Voulez-vous visiter ? J’habite ici depuis un mois. En attendant votre venue, je loge chez l’habitant et connais tout le monde. »

« Combien d’habitants à Ouadane ? »

« Environ 1000 à 1500 personnes. Ca vous dit d’aller voir le dispensaire ? »

Le chemin était aride mais Joseph l’agrémentait d’une diarrhée verbale qui deviendrait cataclysmique dans les heures suivantes. Jeuh apprit que cet individu avait échappé à l’internement grâce à Hon.

Les gendarmes de l’aéroport de Roissy avaient été un peu choqués par la discussion que Joseph avait entamée avec un pitbull couché aux pieds de sa maîtresse. Le dérangement évident de l’individu avait justifié la fuite de sa femme et de sa fille au retour d’une escapade dans le désert algérien, où il avait failli disparaître pour de bon. Une semaine après l’ensablement de son véhicule, un avion de tourisme l’avait retrouvé par un heureux hasard. Cette déshydratation involontaire lui avait donné soif. Ayant abandonné père et mère, femme et enfants, Joseph avait créé une base de Pédalos sur la rive méditerranéenne. Il exhibait encore fièrement de son portefeuille racorni une photographie de Trintignan.

La boite ayant coulé, il se lança ensuite dans la revente aux pays sahéliens de véhicules d’occasion. Achetés à Paris, Joseph les conduisait un à un à travers les déserts. C’est ainsi qu’il faillit en mourir. Paranoïa de solitude et vie de nomade, Joseph avait trouvé en Mauritanie le meilleur asile. La fuite serait impossible.

L’embrasure d’un porche au chapiteau orné cracha trois petites têtes brunes qui pouffèrent sur leur passage. La mère vérifia l’objet de la distraction et salua les visiteurs. Un archaïque damier était gravé sur l’ancien pavage. Un seuil offrit la vision d’un passé mirifique. Les planches étaient rafistolées d’une vieille corde qui remplaçait les gonds désagrégés. D’une faible hauteur, car non remplaçable par la rareté du matériau, la porte étalait en collier un cadenas de bois d’une extrême ingéniosité. La clé avait une forme de brosse à dent. Un nombre précis de clous était disposé en un dessin secret correspondant aux orifices de la gâche. Une pression vers le haut permettait de libérer le pêne, qui représente la partie mobile de la pièce de bois ouvragé. Objet d’une technicité poussée mais d’une simplicité suprême, la serrure continuait seule son combat contre les siècles.

Jeuh ralentit son pas, prolongeant ses rêveries de dormeur éveillé au milieu de ce musée, de cette ville à l’agonie. Le groupe fit halte devant un portail. Joseph s’avança pour faire les présentations.

« Voici Issa, l’infirmier du dispensaire. »

Celui-ci invita les visiteurs à boire le thé. Jeuh ôta ses chaussures pour pénétrer dans l’ombre de la pièce de vie et s’assit sur un des coussins. Raphaël, Brigitte et Joseph firent de même. Un moment trouble s’installa, une paralysie réciproque devant l’autre qui vivait sous des horizons différents. Madame Issa tenait son jeune garçon de quinze mois dans les bras. Issa attendait.

Le groupe attendait. Un coffret de bois arriva. Le couvercle s’écarta pour laisser échapper une théière et trois verres. Les sachets plastiques se dénouèrent. Un pour le thé, l’autre pour la menthe fraîche. Un réchaud à gaz se réjouit sous la flamme. Le mélange d’eau et de thé fut porté à ébullition. La théière se leva pour décanter une première fois le breuvage qui coulait, sans perdre une goutte, dans le verre. Ainsi par trois fois, le même geste fut répété dans une mélopée ancestrale. La main dansait en prenant les feuilles de menthe dont l’odeur envahissait la pièce. Une poignée fut immergée dans le liquide brûlant. La magie s’opérait. Le refrain reprit par trois fois.

Issa tendit le plateau avec les trois verres à demi pleins d’un or mousseux. Jeuh apprécia, par trois fois, le cadeau de ses hôtes. Les langues se délièrent et la conversation s’anima sur l’organisation du système de santé. Issa, en bon soignant, évitait toute polémique sur les options de cette jeune république islamique. Il devint plus loquace dès que Brigitte ou Jeuh parlèrent des malades.

Il vivait dans sa solitude, croisant parfois le médecin du district qui apportait les médicaments commandés sur de grandes feuilles par une main maladroite mais appliquée. Tous les produits étaient payants. Issa s’occupait de facturer l’ordonnance au patient après avoir posé son diagnostic. Jeuh pensa à sa propharmacie des Baronnies. Un confrère en sorte. La sympathie prit son élan en carburant au thé.

Remue-ménage devant la porte. Les regards se tournèrent. Personne ne bougea. Une jeune fille entra puis salua les invités. Elle s’assit négligemment entre Madame Issa et Raphaël. Un paquet de Malbourough gicla de la gandoura. Dire que Jeuh évitait de fumer. Le sentiment de gène, déclenché par l’arrivée de cette adolescente à la provocation dévergondée, s’évanouit sur les paroles d’Issa.

« Voici Zaïrra, ma fille. Elle vient d’avoir quinze ans. »

Jeuh sourit. Cette irruption théâtrale lui rappelait sa propre fille. Zaïrra forçait le trait pour paraître à son aise face aux occidentaux dont elle admirait la liberté en copiant leurs plus gros défauts. Elle dévisagea Raphaël d’un air effronté. Quelques réprimandes jaillirent entre la mère et la fille. Issa ne put cacher son amusement.

« Zaïrra aime beaucoup Raphaël. Elle veut bien devenir sa femme. Pardonnez-la. »

Jeuh et Brigitte se proposèrent comme témoins du mariage annoncé, sous le regard ahuri de Joseph qui errait toujours dans ses dunes et n’avait pas saisi l’instant. Raphaël, toujours à l’affût, proposa une série de portraits. Les photographies seraient faites en extérieur ce qui permettrait d’allumer la cigarette de l’amitié.

Le petit groupe, ainsi reconstitué, quitta la maison d’Issa pour déambuler de nouveau en cette fin de matinée. Une place s’ouvrait devant eux. Une carcasse de 4×4 remplaçait la statue centrale. Vaines vanités.

Un marchand ouvrit son échoppe devant l’occasion. La braderie était lancée. Il posait fièrement devant son étal, bric-à-brac de plantes séchées, de légumes et de chaussures. Une pince multiple embrassait une carotte dans la pénombre accueillante. Brigitte ne put résister au plaisir de faire un petit marché et utilisa ses rudiments d’arabe pour obtenir le nom local des graminées exposées.

Une nuée de garçons voletait dans les jambes des européens. Leur trop forte curiosité leur avait fait oublier les recommandations des anciens qui veillaient sous un porche. Raphaël et Jeuh s’approchèrent de leur banc. Un pépé semblait terrorisé. Affligé d’une cataracte majeure, les ombres lui parurent menaçantes. Il se mit à hurler quand Raphaël chargea la caméra. Ses conscrits éclatèrent de rire et les quolibets fusèrent devant sa panique. Son visage se ridait. Les yeux s’agrandirent démesurément. La salive coulait goutte à goutte. La nuque était raide sur des épaules rejetées en arrière dans un mouvement de fuite que les vieilles jambes ne pouvaient suivre. Masque grec pour théâtre d’enfer.

« Photo, photo, photo. »

Les indigènes chantaient l’hallali. Jeuh posa la main sur l’épaule de Raphaël qui baissa son arme. La foule déçue insistait. Du pain et des jeux, comme partout. Jeuh s’approcha du meneur et lui parla posément. La clémence des touristes envers un pauvre vieux lui montrait que le respect devait être mutuel. Involontairement, les Français gagnèrent leur passeport sur cette sagesse affichée. Ils pouvaient, et pourraient par la suite, circuler dans le village sans être le centre des rares préoccupations des habitants.

Le soleil au zénith leur signala qu’il fallait rentrer au camp. La chaleur plombait les rochers noirs. Les murs hourdés* craquaient devant cette nouvelle attaque. Un arbre, un squelette d’arbre, implorait la clémence. Des peaux séchaient sur ses bras atrophiés. Aucun repos avant la mort.

« C’est la boucherie. »

Ahmed n’avait pas besoin de donner un nom à l’odeur lourde couronnée de milliers de mouches qui envahissait tous les pores de Jeuh. Une carcasse gonflée lui souhaita un bon appétit.

Un coup de sifflet mit en place la file indienne devant les fourneaux improvisés du cuistot. Il avait travaillé dur pour leur offrir un ragoût de mouton agrémenté de riz et carottes. Ces légumes étaient énormes ressemblant à des courgettes filandreuses. Interrogatif devant ce plat, Jeuh en demanda l’origine. Le cuisinier montra fièrement l’oasis voisine. Ainsi ce coin aride, inhospitalier à la première vision, arrivait à nourrir ses habitants.

La chaleur s’installait. Imitant les bédouins, les coureurs se réfugièrent sous les tentes. Le silence répondit aux rayons brûlants.

Joseph tournait en rond. Ses cellules nerveuses commençaient à bouillir. Il lui fallait s’aérer, relâcher la pression de sa Cocotte-Minute. Il ne tenait plus, les caoutchoucs fondaient. Il proposa au petit groupe d’aller faire un tour dans le djebel avec le Toyota affecté à l’équipe médicale. Jeuh se mit à rêver de LA.

Un guide local les accompagnait. Le sable était encore chaud. Les khaïmas s’éloignèrent. Le 4×4 turbinait au milieu d’un T formé par deux vallons perpendiculaires. Il longea la falaise pour s’arrêter près d’un épineux. Un passage s’ouvrait entre les grès bleus nuit.

Jeuh avait repéré un deuxième véhicule qui vint les aborder. Un petit asiatique rondouillard leur sourit. Ce quinquagénaire avait l’allure joviale d’un Robinson découvrant son Vendredi. Il leur tendit les bras pour une accolade sincère et décida de les suivre dans leur ascension. Attiré par le nouvel arrivant, Jeuh demeurait à ses cotés. Il remarqua que celui-ci boitait et lui en demanda la cause. S’en suivit la description d’un accident lors d’une prospection.

Il était évident que Jeuh voulait en savoir plus. La curiosité était ici un divertissement, une rupture du quotidien. Murahashi, de son prénom, était un ingénieur hydraulicien détaché par son gouvernement afin de réaliser des forages dans le désert. Pour la première année, sa quête de l’eau était restée vaine. Sans jamais perdre espoir, il s’éloignait petit à petit des régions les plus propices géologiquement.

Son optimisme escorta les deux nouveaux compagnons au sommet de la colline. Le guide les promenait dans un dédale de sentiers, où chaque pas devait être pesé. Les cailloux étaient en équilibre sur des arêtes coupantes, véritables pièges pour cheville distraite. Jeuh soutenait un Murahashi bancal qui peinait sans mot dire. Les discussions s’effaçaient devant le danger permanent.

Puis un cri, un hourra et la troupe se figea. Une girafe les attendait depuis mille ans. Les dessins, faits au silex par des mains de bergers, se révélèrent comme des pièces de puzzle. Un plaisir enfantin envahit les visiteurs qui s’éparpillèrent dans les recoins du site. Chaque découverte fut ponctuée d’un joyeux appel. Gazelles, moutons, chasseurs avec arc et flèches, étoiles, ânes, le bestiaire ancestral éclatait de sa splendeur. Les gravures rupestres foisonnaient. Les appareils photographiques flashaient à tout va. Le choc fut tel que Jeuh s’éloigna du groupe. Il lui fallait encaisser cette vague, ce flot. La digue des émotions était trop faible. Assis sur un dolmen, Jeuh contempla le panorama. A ses pieds, la hofra* grossissait d’un affluent de sable qui dévalait les pentes du tassili. Quelques palmiers survivaient en témoins de cette période heureuse où l’homme gardait les troupeaux et chassait un abondant gibier.

« Le temps hémophile, coule. »

Où est LA ? Qui est LA ?

Le voisinage de Théodore Monod était perceptible. Jeuh aimerait bien le croiser. Chacun vit son imaginaire.

Le retour baigna dans une béatitude empêchant toute parole. Les voiles gonflées des khaïmas invitaient à un nouveau départ. Le guide, assuré de ce visible émoi, leur proposa de continuer la découverte de la ville par une pause dans l’auberge, dont il avoua, avec fierté, être le propriétaire. Situé en dessous des bâtiments officiels, l’hôtel était aussi le lieu de résidence de l’ingénieur japonais. Brigitte en profita pour lui demander s’il connaissait l’association humanitaire pour laquelle elle travaillait. Murahashi, en répondant par l’affirmative, gagna un verre de Coca-Cola, breuvage qui suinte dans toutes les contrées. Et c’est assis à l’ombre d’une tonnelle, qu’en sirotant les bulles, les néo-camarades réinventèrent leur journée puis se séparèrent en chimère d’au revoir.

Nuage de poussière en trompette sur l’horizon, soleil mourant qui blondit la vision, les 4×4 parisiens approchaient.

Comme les anciens de la caserne, le groupe, arrivé de la veille, dévisageait les nouveaux arrivants. Ces bleus éclataient de tous leurs défauts et les remarques désobligeantes ou cyniques jaillirent. Jeuh pouvait se croire au Club-Med. Il ne manquait que les colliers de fleurs et les embrassades.

Hon trônait au milieu de son cheptel enfin assemblé. Alfred papillonnait en glapissant. Le chapiteau était monté, la piste de sable fin prête, les cachous distribués. Le cirque pouvait débuter. Le spectacle était bien réglé. Hon se présenta avant de citer les principaux voltigeurs. Jeuh, Brigitte et Raphaël eurent droit aux applaudissements. Les numéros présentés étant d’une difficulté sans précédent, Hon en expliqua le déroulement et les règles à respecter.

« Pas d’intervention médicale de confort. Les toubibs sont là uniquement pour les urgences. Tout recours à leurs services sera considéré comme un abandon. »

La position de Marc et de la pharmacienne était précisée comme appoint de l’équipe médicale officielle en cas d’évacuation sanitaire. Cependant, Marc fut présenté comme spécialiste des urgences et Jeuh comme simple médecin généraliste. Jeuh avait l’habitude de ce genre de remarque et ne releva pas la polémique. Il attendait les faits pour enlever le trouble qui pouvait s’installer dans les esprits.

Jeuh fut rassuré quant à l’utilisation de perfusions intraveineuses de dopage, fréquentes dans d’autres compétitions. Certains sportifs l’avaient déjà sollicité depuis le matin et il avait pu esquiver les réponses par de vagues et prétendus alibis.

Ce soir, la file d’attente fut longue pour le repas. Les nouveaux arrivants subissaient l’assaut des marchands. Le brouhaha dansait avec la cohue. Puis tout retomba comme un soufflet. Jeuh en profita pour aborder un vendeur qui rangeait son baluchon. La surprise aidant, il n’eut pas à marchander la tabatière entr’aperçue. Cadeau facilement gagné pour Jeuh, dernière vente d’une bonne journée pour le mauritanien, chacun regagna son havre avec bonheur.

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.
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Serge Billard Baltyde

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale: Quatrième jour

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

Six heures. Le ciel palissait de ses premières lueurs. Les étoiles s’évanouirent en voulant suivre la course de la lune. Des bruits, des pas, des voix, des rires, des froissements, des souffles entamaient le concert du matin. Chacun préparait ses affaires : chaussures, sac et bouteilles d’eau. Le café réchauffait les artères et facilitait la circulation de l’adrénaline. Les derniers songes s’engloutissaient avec les tartines. Jeuh et Brigitte étaient à pied d’œuvre. Marc avait récupéré un peu de matériel qu’il entreprit de caser dans son cartable. Raphaël tournait autour des compétiteurs pour en saisir le stress. Hon s’approcha.

« La voiture médicale est la numéro 6. Vous gérez comme vous voulez. »

Jeuh fut tout heureux d’avoir les coudées franches et Brigitte sourit devant cette liberté d’action. Hon était tout de même un personnage bien particulier. Il dirigeait son entreprise mais chacun devait être indépendant, car les consignes étaient brèves et seule la conclusion semblait importante. Il vivait au premier étage, laissant les problèmes du quotidien aux locataires du rez-de-chaussée. La vue sur le balcon entretenait ses lendemains mais les autres pédalaient pour l’eau et l’électricité.

Le bonheur fut complet quand ils découvrirent que leur chauffeur n’était autre que Ahmed. Ils ne sauraient jamais si le hasard était innocent. Jeuh convia le cameraman à partager le véhicule.

Ils allèrent se poster à l’entrée du campement, près de la ligne de départ. Ligne blanche tracée au talc sur la piste, emblème dérisoire pour les épreuves à venir, trace évanescente sur les pas de marchands millénaires, Jeuh fixait le trait qui le renvoyait dans ses pensées telle une hamadryade*.

Le strident sifflet scia sa sensiblerie soudaine. Les concurrents s’étaient agglutinés devant Hon qui leur donna les derniers conseils avant d’affronter les 80 kilomètres de sable de la première boucle. Les muscles frémissaient, les pieds trépignaient, les visages se crispaient, les doigts resserraient les sangles de sac, les pupilles visaient l’horizon. Un deuxième coup de sifflet signa le départ. Certains s’élancèrent comme des lièvres, d’autres marchèrent comme des tortues ; tous adoptèrent leur rythme propre, le plus propice à la victoire.

Ahmed laissa passer les plus pressés puis enclencha sa machine. Une première barkhane*, croissant posé au grès des alizés, allait servir de poste d’observation. Ils passaient, saluaient et discutaient. Les mains se levaient aux doigts en forme de V. Tout allait très bien. Le soleil sortait de son lit et se montrait encore clément en enfilant ses pantoufles. Brigitte et Jeuh s’amusaient de voir Raphaël suivre à genoux fléchis quelques concurrents. L’interview devait être spontanée, la prise de vue cadrée. Les rires fusèrent quand le cameraman, tout à son travail, butta sur une touffe d’herbe et roula sur le dos, laissant involontairement admirer toute sa souplesse.

Ahmed montra le coupable plaisantin.

« Djergé. »

Jeuh découvrit ainsi le nom de l’euphorbe* qui allait baliser son voyage. Ce fut aussi le signal de l’embarquement.

Le chauffeur se sentait plus à son aise et entama la conversation. Il vantait son pays mais le groupe préférait découvrir son quotidien. Ahmed fut d’abord soldat. Enrôlé jeune, il fut muté à Ouadane pour combattre le Polisario. De l’une des sept escarmouches, il lui restait quelques éclats de mortiers gravés dans le coude qu’il fit palper à Jeuh. Le contact était établi. La qualité de ses interlocuteurs était affirmée. Ahmed devint volubile. A la fin de son service, il obtint un poste de chauffeur pour une compagnie de transport nationale. Sillonnant les pistes de Nouakchott, Zouerate, Aïn Ben Tili ou Timbédra, l’homme ne voyait plus sa femme et ses deux enfants. La nostalgie lui fit accepter ce poste de conducteur dans une agence de tourisme basée à Atar.

Décidément en verve, Ahmed sentait pousser ses ailes et forçait le moteur. Il voulait leur montrer sa parfaite connaissance du terrain bien que personne dans la voiture ne mit en doute ses capacités. Jeuh se souvint des difficultés rencontrées au contact de nombreux chauffeurs lors d’anciennes missions. Ces gens veulent prouver qu’ils sont les meilleurs donc indispensables et prennent un maximum de risques inutiles. Cependant, Ahmed ralentit soudainement en vue de ruines posées en un coup de crayon noir sur une paupière de sable.

« Agweidir*. »

Quelques palmiers survivaient dans cette ancienne oasis. Un fortin minuscule était assis au centre de la cuvette. Ses quatre tours en ogive hurlaient leur détresse. Jeuh s’approcha prudemment de l’enceinte. Les pierres, écroulées d’un mur, lui permirent d’entrer. Le volume était entièrement occupé de sable, un linceul sur un cercueil. Jeuh avait utilisé le seul passage possible pour pénétrer dans ce sanctuaire. Quel Aguirre, blotti dans sa tanière, avait vécu la colère des dieux ? Avait-il trouvé LA ? Cherchait-il LA ?

Le premier pas ressemblait au sacrilège espiègle des enfants dans les cimetières. La crainte d’un interdit divin, le plaisir de franchir un tabou faisait frémir Jeuh quand, jeune, il posait le pied sur une tombe. Mais ce n’était pas un nostalgique chromo, c’était la réalité. Il était évident que la place gardait les cicatrices d’atrocités, comme un exemple pour les mémoires futures. Aucune créature n’avait fréquenté ce monument. Des débris rouillés jonchaient le sol. Des tessons ou des culs-de-lampe brillaient dans la poussière. Il était facile d’imaginer un légionnaire du siècle dernier sortant de la casemate en beuglant ; « Qui va là ? ». Une puissance intouchable et sacrée l’avait réduit en cendres. Les frissons, qui parcouraient l’échine de Jeuh, n’étaient pas dus à la fièvre. Aucun visiteur ne parlait, abasourdi par le vacarme des lamentations silencieuses. Ahmed prit le bras de Jeuh et l’entraîna à l’écart du fort.

« Viens voir la ville. »

« Tiens, Ahmed me tutoie. C’est bien. A moi. »

Pour tester cette amitié, Jeuh enchaîna.

« Dis-moi où c’est ? »

« Là. »

Jeuh se retourna vers Ahmed car, malgré un tour de tête circulaire, ses yeux n’avaient rencontré que dunes et rochers. Le chauffeur sourit et tendit le doigt vers le sol. Des traces de fondation, bien rectilignes, partageaient des rectangles de pierre, des cercles de dalles lisses, des pavés d’anciennes rues qui fuyaient dans le lointain. A perte de vue et à perte d’histoire. Une meule avait fini depuis des siècles de moudre le grain. Une cruche avait perdu sa Perette. Un hachoir de silex cherchait son étui. Le mauritanien ramassa les restes d’une vasque ornée de couleurs passées. Jeuh aurait aimé la saisir comme preuve tangible de ce mirage hallucinant, mais Ahmed la jeta dédaigneusement pour continuer son chemin. Il fallait le suivre car la surprise devait être encore plus grande, plus invraisemblable.

Arrêt brutal, coup d’œil à droite puis à gauche à l’affût d’un repère, trois pas et le chauffeur appela. Quinze squelettes blanchissaient sur le sol. Allongés dans une même position, bras levés et têtes senestres, pieds tournés vers l’orient, ils paraissaient frères siamois. Quelques fémurs étaient mieux conservés, rivalisant de coquetterie avec omoplates ou occiputs. Ils faisaient penser à une plaisanterie dérisoire de cour de récréation : « Celui qui bouge a perdu ». Et il y avait longtemps que le jeu avait commencé.

« Ce sont peut-être des Français ou, peut-être, des Portugais. Je ne sais pas. »

Jeuh pensa qu’il serait difficile de vérifier les visas de ces personnages et essaya de se représenter avec un certain cynisme le désarroi des douaniers d’Atar :

« Quand êtes-vous arrivés ? C’est un voyage d’affaire ou du tourisme ? Avez-vous un point de chute dans ce pays ? »

Les réponses étaient couchées aux pieds de Jeuh, inscrites dans le sang et le sable. L’impression d’une puissance divine se rapprochait et l’encerclait. Il n’y avait pas d’animosité, pas de danger, pas de peur, mais une présence supérieure, hors du temps et des concepts. Jeuh était serein, prêt à la rencontre. Etait-ce LA ? Etait-ce le gardien qui mène à LA ?

Le klaxon coupa les divagations et intima le départ car un grand nombre de coureurs était passé, fantômes sur daguerréotype. Le Toyota reprit gaiement la route dans la hofrat* Richât. Ahmed décrivait le paysage traversé et à venir comme pour se faire pardonner les visions précédentes. Le groupe allait franchir les portes du Guelb el Richât* pour atteindre le centre de cette énigme géologique.

Sa forme de cible à trois cercles concentriques est le résultat pour certains savants d’une chute de météorite. D’autres y voient les traces d’un volcan en activité dans une antique région au climat tropical. Géophysiciens, climatologues ou simples passagers dans le 4×4, le phénomène excite leur curiosité.

Le reg monotone laissait les pensées vagabonder. Muet, le groupe cheminait sur la piste comme leur esprit sur l’horizon. Jeuh revoyait le manège de son enfance, tournant au grès du vent de sable dans la ville de Bechar. Un beau manège avec ses chevaux sculptés dans un bois coloré, rehaussés de tons vifs. Une anomalie dans ce monde figé.

La première passe était en vue. Ahmed signala la présence de quatre randonneurs d’origine européenne. Jeuh resta étonné par l’acuité visuelle de ce fils de touareg. Les silhouettes étaient encore à peine distinguées que leur guide pouvait déjà en décliner les identités. Le véhicule ralentit à leur approche.

« Besoin de quelque chose ? »

Le couple était accompagné d’un adolescent et d’une grand-mère. Après les salutations d’usage, Jeuh s’approcha de la vieille dame. Voûtée tel un cep bordelais ou une torture de bonzaï, les jambes brinquebalantes, l’allure du dahu et la fragilité cristalline d’un vase de Gallé, cette personne âgée apparut irréelle. Un maigre bâton dans ses mains noueuses confirmait pourtant la randonnée. Un regard clair et déterminé, à la « Frison Roche », accrocha les yeux de Jeuh.

« Ca va très bien. Merci. Je marche avec mes enfants et vous rejoindrai ce soir au campement. »

« Mais, il y a quatre-vingts kilomètres à parcourir ! »

« Nous en avons déjà fait trente-cinq depuis ce matin et je me sens en pleine forme. »

« Je suis très impoli mais pourriez-vous me donner votre âge ? »

« Soixante-dix sept ans, jeune homme. »

La famille vint confirmer le prodige en expliquant que la dame s’entraînait régulièrement dans ses Alpes et n’en était pas à son coup d’essai. Deux fois par semaine, elle faisait l’ascension des sommets les plus rudes de sa vallée et séchait sur place les membres de son club de randonnée. Madame la doyenne prenait encore beaucoup de plaisir à faire le tour du Mont Blanc.

Ahmed avait rejoint la discussion sans mot dire. Jeuh le vit s’éloigner puis fouiller dans son véhicule. Il en revint avec une canne à l’ouvrage recherché, objet antique de sculptures arabesques. Toujours aussi loquace, le chauffeur tendit ce souvenir personnel à la vieille dame et lui enleva le ridicule bout de bois. Dans ce geste, Jeuh pouvait lire tout le respect teinté d’admiration que le fils du désert témoignait à cette mère marchant dans le désert. Les sentiments prenaient écho dans le dénuement, voiles gonflées dans un triangle des Bermudes.

Le Toyota redémarra sur un dernier signe de main. La fragile mais si sûre silhouette s’évanouit. Jeuh troubla ses réflexions en prenant son chèche. Fidèle compagnon d’infortune, le foulard tunisien avait vécu toutes les galères dans la quête de LA. Pansement pour membre arraché, masque contre les odeurs de charogne, réservoir d’eau dans la savane, ce chèche restait l’objet contra phobique de Jeuh. Il remplaçait le nounours ou la croix, serré lui aussi autour du cou. Il compensait, par sa présence, les coups de blues, le désespoir de situations où la volonté et la chance sont les seules planches de salut. Il avait vu les enfants blessés dans leur chair, les mères hurler aux morts, les anciens crier leur mal de vivre devant les injustes cercueils. Il avait subi les tempêtes, ouragans, laves ou tremblements de terre qui fascinent son maître. Il avait participé à la joie simple du merci ou du travail bien fait, de la poignée de main, des tortillas du petit matin, du café brûlant sur les ruines, de la bise d’une inconnue, de la partie de football dans les favelas. Il détestait lui aussi les journalistes et servait de paravent en permettant la fuite aux clichés indécents. Quand il quittait le cou de son patron, c’était pour servir de bannière, d’âme, de rattachement à une idée. Il était parti ainsi seul dans les camps du Kosovo pour lutter contre la barbarie et protéger l’être aimé.

Les mains de Jeuh obéissaient à un rituel instauré depuis des années. Comme un ballet, ses doigts dénouent le turban noir qui pend sur le tee-shirt. La paume aplatit les plis d’une extrémité qui vient se poser sur le crâne. Une certaine longueur est laissée libre et pendante dans la nuque. Le reste est tortillé devant les yeux puis enroulé sur la tête. Deux tours suffisent pour maintenir fermement la coiffe ainsi créée. La partie dorsale est ensuite rabattue sur les joues et fixée par son coin supérieur sur la couronne. Le voile laisse la bouche libre mais peut devenir entièrement hermétique en attachant le dernier angle sur l’arrière de la tête, protégeant ainsi de toute poussière.

Jeuh chaussa ensuite ses lunettes noires et disparut totalement sous le regard d’Ahmed. Celui-ci avait combattu, par des soirs sans lune, les hommes du Polisario qui portaient le même masque. Les souvenirs débordaient de ses paupières.

Le sable se faisait pressant, demandant une attention accrue. Le véhicule hennit dans une dune en évitant de se faire capturer. La seconde plaine apparut en cirque comme une piste olympique gigantesque, de ces stades où les dieux s’affrontent à la course. Tâche immaculée, mirage bien réel, amas de neige glacée, une sebkha* indiquait le bon chemin. Ahmed expliqua que ce dépôt de sel avait inspiré les chercheurs d’eau japonais. Le sourire bon enfant de Murahashi flottait au-dessus du forage.

Granits, granits, soleil, soleil, soif, soif. Les kilomètres se succédaient sur les rails de la torpeur. Les deux autres passes n’intéressèrent personne. Ahmed expliqua qu’il existait un nombre incalculable de raccourcis pour éviter le calvaire des coureurs. La démonstration en fut faite par un berger qui les surveillait, d’un côté puis l’autre de la colline, avec son troupeau de dromadaires. Le chauffeur traduisait son scepticisme devant l’effort inconsidéré des participants à une course aussi inutile. Pourquoi courir sur des chemins sinueux ? La recherche de LA ?

Posée au centre d’un vallon, la khaïma leur tendit sa fraîcheur et rompit l’étrange sentiment de solitude qui commençait à envahir Jeuh. Pourquoi ce malaise ? La fatigue d’une longue promenade sous le soleil ne pouvait à elle seule excuser ce tournis. Un étrange et sournois ennemi s’invitait. Il n’y avait pas d’alarme bien rouge mais une notion de danger évident. Un méandre périlleux était à franchir, Jeuh sentait qu’il s’en approchait comme à Agweidir. Le recul l’emporta sur la curiosité pour ce deuxième contact. Comme une fuite, Jeuh escalada la butte pierreuse, laissant ses compagnons goutter les joies d’un bon repos. Un foulard était planté au sommet tel un bâton de prière tibétain. La sente fut rude, demandant une attention de chaque instant. Une jeune coloquinte lui sourit de toutes ses rondeurs. Jeuh la compara à une gamine de la campagne qui voudrait tant quitter son enfer. Fardée, étalant tous ses charmes sous des habits recherchés, la calebasse geignait au désespoir de sa naissance.

« Le site était grandiose, la nature dominatrice et l’homme rejoignait l’infiniment petit », comme aurait pu le dire un dépliant touristique. Jeuh embrassa d’un seul œil l’ensemble des collines circulaires et put comprendre les propos de son chauffeur. Une multitude de cols s’étalait en chapelet à la périphérie de ce phénomène géologique. Les trois passes se révélaient seulement plus larges et plus accueillantes. Il n’y avait pas à proprement parler de montagnes abruptes, mais un lacis de pierriers érodés qui s’entrechoquaient dans une ronde de préhistoire pour dessiner une cible. Au centre, le joyau était d’un noir anthracite, battu par les vents d’une fournaise satanique. La vie respectait ce chaudron. La coloquinte avait du tomber du ciel, prisonnière éternelle d’un donjon céleste. Jeuh se sentait spectateur impuissant devant ce combat de la vie et de mort.

Le thé était toujours aussi brûlant et envoûtant. La fatigue se digérait avec les premières gorgées et disparut aux verres suivants. Quelques coureurs étaient là, et discutaient technique et crampes en avalant les barres énergétiques. Les Italiens arrivèrent en pestant. Une brigade de gendarmerie les avait entraînés sur un mauvais chemin, leur ayant fait perdre de précieuses heures. Une réclamation tonitruante serait posée par l’équipe. L’attention des autres participants ne fut pas perturbée par ce hasard de la course. Ils avaient autre chose à penser. Le retour était pressant pour éviter la nuit et ses errements. Devant l’urgence du départ, les médicaux ne furent guère sollicités.

Le Toyota retournait au camp de base baptisé CP4 pour Check Point n°4. Il y avait en tout 14 CP. Etablis tous les vingt kilomètres, ces postes de ravitaillement servaient aussi de pointage pour le classement et de sécurité pour repérer les abandons et les perdus. Le chemin de retour fut long. Jeuh et ses compères en profitèrent pour abreuver les coureurs avec les bouteilles d’eau minérale qu’ils avaient stockés dans le pick-up. Cela créa une animation bien nécessaire et reposante après le choc physique des cahots et la bousculade morale des premières découvertes.

Le soleil était fatigué d’avoir trop grillé. Ses derniers rayons griffaient le ciel dans un ultime effort. Son souffle était moins chaud. Il ne put revenir et attendrait patiemment demain. Sa rivale, sur une galère égyptienne, larguait les amarres dans un flot de repentances. Les phares célestes s’allumèrent pour lui montrer le chemin. L’harmattan emplit ses voiles de brises froides qui calment les brûlures et apaisent les tourments.

Les torches scintillaient de loin en loin, danse dérisoire d’un signe de vie. Le véhicule s’arrêta une dernière fois sur le sommet de la docile barkhane, comme un hommage au temps qui passe. Les feux follets titillaient la noirceur ambiante. Pas un cri, pas un sifflet, pas une parole, pas un souffle, le combat inutile continuait. Lutte pour conquérir LA ?

Mohamed était dans tous ses états. Il courait d’une tente à l’autre, dans une fuite à la raison inconnue. Excédé, à bout de nerf, harassé, éteint, bloqué, électrique, noyé, dépassé, agonisant, le maître d’œuvre ouvrit la portière de la voiture n°6 qui venait de s’arrêter devant le puits.

« Jeuh. Tu prends la direction du CP4. Tu fais directeur de course. J’en ai marre. Je me tire. »

Mohamed sauta dans le véhicule qui l’attendait et disparut dans la nuit sans explication. Jeuh se retrouvait avec un carnet de pointage et un stylo pour uniques compagnons. Il fallait rester calme et trouver la cause de cet intense désarroi, de ce piège qui avait bouleversé si profondément le meneur mauritanien. Brigitte s’était approchée.

« On va voir ? »

Voici les deux humanitaires chargés de gérer sans aucune notion une course sans limite. L’improvisation allait régner cette nuit et cette pensée stimula le couple formé aux galères. Une faible bougie brillait dans une bouteille de plastique emplie de sable. Son reflet tombait en gouttes sur une table de formica, salie de traces diverses, café, thé, sucre, pâté ou raviolis. Jeuh trouva qu’il ne manquait qu’un cendrier pour compléter le tableau d’un honorable bureau. Brigitte avait déjà amassé une poignée de sable et allumait une énième cigarette. Le fait était acquis. La montre fut trouvée et posée près du carnet en attendant le prochain client ; nom, prénom, numéro de dossard, catégorie, heures d’arrivée puis de départ et remarques éventuelles. La simplicité ravit les deux amis qui commençaient à entendre leurs estomacs. Une immense bassine de pâtes dandinait sur le feu.

« Jeuh. Attention, il n’y a plus d’eau. La nourriture manque. Les mauritaniens volent tout. Je me suis occupé de tout. Je les ai surveillés. Ca va être trop dur. Je ne sais pas comment on va faire. Il faut prévenir Hon. On n’a plus d’eau, on n’a plus rien à manger, tout est volé, on ne sait pas où dormir. Ca peut être grave. Ce n’est que le début de la compétition et on n’a plus rien. Il faut tout arrêter. Il n’y a plus d’eau. Il ne reste que deux bouteilles pour les quarante coureurs qui manquent et les mauritaniens se servent en tout. Je les ai vus. Je peux témoigner. Ils ont tout pris. Il n’y a plus d’eau. Ne buvez pas l’eau des concurrents. Il n’y en aura jamais assez. Il faut tout arrêter. Il n’y a plus d’eau. »

La polka langoureuse de la marmite se figea dans une dernière glissade. La douche fut écossaise ou ne fut pas du tout. Une neige de grenouilles tombait dans le désert. Le forage japonais remontait des carottes pour égayer la soupe de l’ogre. Des dents bien blanches nettoyaient la piste des chinois qui faisaient du rodéo sur les dromadaires. La théière se remplissait de tous les verres de menthe. Jeuh se retourna pour découvrir le vilain Nostradamus, celui de l’attentat du pape, le père de Paco.

« Joseph ! »

« Je te dis qu’il n’y a plus d’eau. C’est grave et tu souris. Tu ne te rends pas compte. Il n’y a plus d’eau. Les mauritaniens… »

« Tu es là ? »

« Oui et il n’y a plus d’eau. Laisses la bouteille que tu bois. Il n’y a plus d’eau. »

« Et tu es resté là, toute la journée au soleil ? »

« Je te dis qu’il n’y a plus d’eau. Plus de nourriture non plus. J’ai tout vu… »

« Tu vas bien ? »

« Il n’y a plus d’eau. Ils ont tout pris, tout volé… »

« Tu as vu Mohamed ? »

« Oui, il n’y a plus d’eau. Mohamed n’a pas voulu que je sois directeur de course. Ils ont tout pris. Je les ai surveillés. »

« Et qu’est ce que tu as fait aujourd’hui ? »

« Je tourne en rond. Je suis un peu énervé. Mais il n’y a plus d’eau. »

« Tu as soif ? »

« Tu te fous de moi ? Je te dis qu’il n’y a plus d’eau. »

Brigitte lui tendit une cigarette entre deux verres d’eau.

« Tu sais bien que je ne fume pas. Il n’y a plus d’eau et les mauritaniens… »

« Ont tout volé, bu et mangé. »

« Ah ! Enfin ! Tu me crois. Rends-moi les papiers de directeur de course. »

« Il a fait très chaud aujourd’hui. Tu devrais te reposer. Nous nous sommes promenés toute la journée en voiture. Nous ne sommes pas fatigués. »

« Mais il n’y a plus d’eau et Mohamed n’a pas voulu que je fasse les pointages. »

Jeuh comprenait enfin le désarroi de Mohamed. Le harcèlement de Joseph relevait de la psychiatrie profonde, de la vraie, de celle que l’on voit dans les livres, du style « château en Bavière » ou « silence des agneaux ». La formation du chef mauritanien n’avait pas abordé les dommages cérébraux, les abîmes de la pensée, les affres d’un délirant dédale, les tentacules de circonvolutions cérébrales en furie. La tempête des lobes frontaux avait abordé les rivages du cervelet puis inondé les pédoncules. Le bulbe pouvait être reconnu en état de catastrophe naturelle. La fuite était la seule réponse sensée.

« Va te coucher. Tu es fatigué. »

Brigitte y alla de son couplet.

« Si tu insistes, on te fait avaler du Valium. Tu nous lâcheras jusqu’à la fin de la course. On aura la paix. »

« Tu vas dormir dans notre tente. Si tu parles, je te fais une piqûre. »

La diarrhée verbale était, comme sa sœur digestive, impulsive, débordante et tenace. Le remède idéal n’existait pas. Les petits moyens restaient souverains ; élixir parégorique ou ordres sévères, jeûne ou silence imposé, amidon de riz ou travail de base. Joseph se sentit mieux. Le flot se calmait, les borborygmes s’estompaient. Il profita de l’accalmie pour s’étendre sur le duvet de Jeuh.

Brigitte alluma deux cigarettes.

« Va voir la flotte. On ne sait jamais. »

Jeuh, voyant Joseph allongé sur sa paillasse, regrettait ses propos. Il se dirigea vers la khaïma affectée comme réserve. Le magasin était plein à craquer de caisses d’eau minérale, de sacs de riz, de boîtes de raviolis, de conserves de pâtés, de colis de pains frais et de paquets de pâtes de fruits et nougats. Un indescriptible désordre régnait dans cette caverne d’Ali Baba. Jeuh demanda deux barres de nougat et un pain. Le cuisinier mauritanien circulait, ou plutôt jonglait sur un fil d’acier, pour enjamber l’amoncellement de nourritures. Puis il rapporta les mets dans un temps qui parut correct à Jeuh. Il n’y avait rien à changer dans l’organisation mise en place par les gens du cru.

Joseph dormait du sommeil du juste, du blessé après tant de souffrances, du guerrier dans les tranchées de l’esprit. Les ronflements crachaient de toutes ses plaies bulbaires.

« Pas de problème. »

Jeuh se dit qu’il allait quand même avoir un léger souci pour finir la nuit. La belle au Bois Dormant qui couchait dans son lit n’était pas spécialement attirante.

Les concurrents s’égrenaient sous le fil de la lune qui les couvait de ses pâles lueurs. Certains continuaient après un frugal repas. D’autres détachaient leur sac et s’écroulaient dans les tentes pour une nuit sans rêve. Les heures passaient ; 19 puis 22 puis minuit. Les passages se firent de plus en plus rares. Brigitte s’effondra sur son matelas. Une caravane, chargée d’or et d’épices rares, lancée au grand galop dans l’oued Slil, poursuivie par des mutins portugais rebelles, n’aurait même pas pu la faire frémir. Jeuh enfila sa veste polaire et alluma une cigarette. La nuit allait être longue, seul rescapé éveillé de cette première étape. Le camp somnolait, les bruits étaient feutrés, le vent chantait dans les cordes, le sable faisait son nid aux couleurs spectrales.

« C’est beau, non ? »

Jeuh tourna la tête vers ce personnage éclos du sortilège. L’ombre noire de ses manches ajoutait à la magie de l’instant.

« Je suis d’ici. Je m’appelle Ali. Mais tout le monde m’appelle Cousin. »

Le vouvoiement disparut par enchantement. La baguette de Mélusine avait fait son ouvrage. Cousin avait vécu en France et, pour l’heure, faisait partie du personnel qui suivait la course. Il s’ouvrit rapidement sur des considérations beaucoup plus personnelles et sa sensibilité jouait d’une musique poétique.

« Je préfère la nuit. Le voyage de l’esprit est plus grand. Les choses et les bruits ne parasitent plus la pensée. Je peux m’asseoir ? »

Cousin posa un coffret de bois que Jeuh reconnut comme nécessaire à thé. Les gestes étaient précis et rapides pour un rituel mille fois répété. La bougie vivait sa dernière mèche et son éclat vacillait pour une mort discrète.

« S’il te plaît, dessines-moi un mouton. »

Jeuh avait la sensation bien réelle de vivre la fabuleuse rencontre d’un pilote en vol de nuit. Il relisait en pensée la simplicité des descriptions. Il comprenait ce soir qu’elles touchaient pourtant à l’essentiel. Le thé infusait sa menthe fraîche en volutes sauvages. Petit Prince passait sur son chariot céleste, laissant échapper quelques étoiles en larmes. L’esprit volait au-dessus des corps allongés sur le sable.

Poussières parmi la poussière, happées par la poussière lactée. Voir est entendre, entendre est sentir, sentir est toucher, toucher est goûter, goûter est voir. Les sens ne font qu’un, sorte de ballon sonde qui flotte dans les astres et emporte l’âme au grès des alizés.

Plénitude cosmique aux sens exacerbés, Jeuh dépassait les sommets, transperçait les nuages, flirtait avec la couche d’ozone, jonglait avec les planètes et ricochait sur les systèmes solaires. La course était sans limite. LA était proche. Jeuh le sentait, courant électrique qui parcourait son corps.

La chute fut brutale dans la nuit opaque, sans repère, sans lueur. Un véhicule s’approchait en rugissant. Cousin et Jeuh se levèrent pour distinguer le trublion. Hon et Alfred descendirent de la voiture. Il était deux heures du matin et tout le monde dormait. Jeuh s’approcha en tendant le crayon comme un flambeau.

« A toi, le relais ! »

Alfred se détourna rapidement en lançant un :

« Je suis fatigué. Je vais dormir. On verra plus tard. »

et rejoignit Hon qui, sans un mot, avait déjà trouvé une place dans une tente. Jeuh garda le bras tendu un long moment. Le stylo devenait bien lourd et encombrant. Personne n’en voulait. Il retourna s’asseoir avec Cousin près de la théière.

La déception était grande et la fatigue grimpa de plusieurs crans. Il fallait se réfugier dans le confort douillet de l’abandon. Mais le charme était rompu. Il lui fut impossible de reprendre l’envol. Les cigarettes se succédèrent pour étayer des yeux de plus en plus vagues et glauques. La galère commençait, il ramait sur le sable. Celui-ci était de plus en plus froid, de plus en plus pénétrant. La veste polaire semblait chemise. Le noir était total au milieu des ronflements sourds. Cousin observait le silence. Il avait probablement l’habitude de veiller seul les champs mortuaires. Jeuh vérifia la charge des batteries pour la caméra de Raphaël. Celui-ci dormait depuis leur retour au camp et Jeuh put, sans le déranger, déposer le matériel contre son matelas.

véhicule

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.
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Serge Billard Baltyde

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale: Cinquième jour

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

cinquieme jour

Eclats de voix soudains, bruits de pas et tintements de casseroles marquèrent les 4 heures trente. Jeuh se dressa, chassant les milliers de fourmis qui assaillaient ses jambes. Il lui fallait partir, fuir ce cimetière, aller plus en avant, prospecter et retrouver la douceur passée. Il avala un thé bouillant en saluant le réveil de Brigitte. Celle-ci sortit de sa poche des sachets de café lyophilisé et commença la mixture dans le Thermos : Objet précieux, bon chien pour un bon maître, comme le chèche de Jeuh.

« On file ? »

« Je vais chercher Hon. »

Jeuh se dirigea vers la khaïma mais croisa l’organisateur qui se plantait devant le feu naissant.

« On file plus loin. Ici, tout est fini. Il ne manque personne. »

« Fais ce que tu veux. Moi, je repars en tête de la course. Il y en a des très bons qui sont bien loin déjà. »

« Je te laisse Raphaël. Il dort encore. Je garde Brigitte. »

Ahmed dormait dans sa voiture et émit quelques grognements quand Jeuh tapa sur la vitre. Il était bien tôt pour ce fils de chamelier mais les ordres devaient être suivis. Il était payé pour ce métier mais Jeuh sentait qu’il y avait aussi un courant de sympathie entre eux depuis leur escapade au fortin.

Le Toyota refusa de démarrer. La batterie avait rendu l’âme. Un minuscule clic répondait aux sollicitations du démarreur. Il fallut se faire tracter par un autre véhicule. Ahmed s’occupa de trouver un chauffeur compatissant pendant que Brigitte et Jeuh allumaient une cigarette. Jeuh remarqua que son dernier paquet était pratiquement vide. Dorénavant, il lui faudrait utiliser le matériel local pour assouvir ses déficits nicotiniques. Une fine corde de chanvre fut tendue entre les deux pare-chocs. Elle ne résista pas au premier assaut des chevaux fiscaux. Il fallut la doubler, puis faire des nœuds, puis la tresser, puis la rafistoler et enfin la tripler. Le Toyota d’Ahmed était définitivement trop lourd en ce matin. Hon s’approcha :

« Allez au village me chercher une vraie corde ! »

Jeuh profita de la pause pour examiner la tabatière achetée deux soirs auparavant. En forme de doigtier, elle s’ouvrait sur trois rabats. La première poche contenait un tabac chamoisé, coupé de façon fine. Son odeur était quelconque, si même il y avait un fumet. Jeuh repensait aux senteurs de certains paquets et se promit d’en acheter dès le retour. Le gousset suivant abritait un stylet métallique dont une extrémité était renforcée en punaise. Elle servait à bourrer le tabac dans la pipe. L’autre côté permettait le nettoyage du conduit. Dans la troisième pochette, se trouvait la pipe proprement dite. En forme de fume-cigare, celle-ci était faite de métal finement décoré d’anneaux lumineux. Les traits étaient géométriques, témoignant d’un art consommé pour un objet aussi courant. Le fait de la faire rouler dans la paume de la main révélait une danse des couleurs comme dans un kaléidoscope. Ses sept à huit centimètres s’évasaient en trompette en un minuscule réceptacle. La phalange d’un auriculaire y débordait. Le cuir qui habillait la tabatière était d’un brun sang rehaussé de figures stylisées évoquant certaines étoiles.

Le Toyota arriva à démarrer en suivant sa nouvelle laisse. Enfin, au bout de quatre vint dix minutes, Jeuh et Brigitte purent s’installer sur les mauvais sièges.

Ils ne parlaient pas. Brigitte prolongeait sa nuitée. Jeuh tentait de se caler sur les rêveries. Le CP5 fut dépassé rapidement. Bateau fantôme dans l’hamada, ses voiles se gonflaient dans un dernier bonjour. Le jour pointait de ses brumes bleutées sur des roches frigorifiées. Une dernière ligne droite et les voici au CP6. Ah, non ! Il fallait encore attendre le virage suivant. Et c’était encore bien loin. Les mètres estimés gonflaient en se réchauffant. Les minutes se faisaient de plus en plus distendues.

« Nous avons doublé cinq coureurs. C’est tout. »

Maurice était un type clair, posé et carré. Son métier de banquier lui permettait de gérer tranquillement les entrées et les sorties du CP6 dont il avait la charge en tant que directeur de course. Le cahier était bien tenu, l’inventaire des stocks parfait. La fatigue aidant, Jeuh le trouva d’emblée sympathique.

« Je vais me coucher dans un coin. On verra tout à l’heure. »

« Il n’y a plus d’eau. On peut tenir deux à trois heures, pas plus. »

« Je vais dormir. Tu me réveilles à temps. Je reste avec toi. »

Jeuh se déshabilla rapidement pour plonger dans son duvet, récupéré difficilement auprès de Joseph. Un trou noir, spirale abrutie, l’entraîna dans les abysses.

« Il est l’heure. »

Jeuh ouvrit un œil puis deux. Il faisait bien jour. Le soleil frappait de toutes ses forces sur l’enclume de granit. Les mains plongèrent dans le sable pour un bain sommaire.

« Il y a-t-il du thé ? »

Jeuh se surprit lui-même en réclamant ce breuvage. Il haïssait normalement cette boisson au petit déjeuner. Brigitte lui tendit un verre de café. La journée commençait bien. La tourmente des heures précédentes avait disparu. Jeuh put contempler la faune qui migrait devant les deux tentes. Maurice était toujours aussi allègre et efficace. Pourtant, lui non plus n’avait pas du pouvoir s’allonger cette nuit. Cela lui ferait perdre les quelques kilogrammes superflus qui ourlaient sa ceinture, comme la glace d’un cornet. C’était d’ailleurs vrai qu’il faisait de plus en plus chaud ce matin ! Les gestes et les idées rampaient dans une lassitude méridienne.

Une voiture de l’organisation passait puis s’arrêta. N°2, c’était le véhicule de la logistique. Jeanne en sortit tout échevelée. Brin de femme, brunette à l’air décidé, elle se dirigea aussitôt vers Maurice.

Pour la comparer à une fleur, ce qui est, somme toute, fréquent quand on parle des femmes, Jeuh ne sélectionnerait pas une espèce particulière, ou alors la glycine. Ce n’est pas pour ces fleurs, aux couleurs variables, mais en référence à la tige. Le système racinaire semblait solide car profondément implanté dans ses convictions.

Jeuh les regardait discuter comme assis dans une salle de cinéma. La ventilation était cependant déficiente. Jeanne écoutait posément les requêtes de Maurice, exposées aussi clairement qu’un bilan financier. Les termes en étaient, par contre, plus adaptés et Jeanne affirma qu’elle ferait tout pour l’approvisionner en eau avant la fin du repas de midi. En fait, cet aparté confirma que Jeanne était la cheville ouvrière de l’organisation. Jeuh réalisa qu’il venait de rencontrer l’éminence grise et se leva pour la saluer, avant de la voir disparaître dans son Toyota.

« On aura de l’eau dans trois à quatre heures. »

Jeuh demanda à Brigitte de sortir les comprimés d’hydroclonazone et de vérifier la propreté des jerricanes. Cette eau ne devait pas servir autrement que pour la vaisselle, les soins de pieds ou les radiateurs des véhicules. Sauf urgence et sous la responsabilité des médecins. Il fallait donc anticiper les soixante minutes de décantation car les coureurs ne sont pas patients. Quatre bidons furent ainsi préparés ce qui permettait de fournir vingt litres par heure. Chaque coureur consommait, à son arrivée dans la khaïma, environ 3 litres puis repartait avec trois litres supplémentaires. Jeuh estima donc qu’il pouvait éponger, si l’on peut dire, seize participants avant les secours. Cependant, il y avait encore au moins trente personnes à la traîne, mais la course s’étalait maintenant sur des kilomètres.

Jeuh sortit sa tabatière et entreprit de la préparer. L’index était décidément trop gros, ou mal dégrossi, pour ramener le tabac. Jeuh tapait la pochette sur le sol de la tente dans l’espoir d’en voir s’échapper quelques copeaux. La cigarette et son stylet étaient rangés sagement sur la cuisse en tailleur. La caresse sur le dos de l’animal récalcitrant resta inefficace. La bête était rébarbative et ne voulait pas lâcher son os en caoutchouc. Le patron s’énervait un peu. Il commença à lui crier sa préférence pour d’autres animaux domestiques, tortue ou appareil photo, poisson ou crayon, canari ou gamelle, souris ou chaussette, chacun restant à sa place et nul ne contestant la hiérarchie.

On n’a jamais vu une chaussette fuir devant un gros orteil, une assiette se plier volontairement devant la cuillère, un appareil photo tirer la langue. En réfléchissant à deux fois, il est aussi vrai qu’il arrive souvent que le crayon joue à cache-cache…

Bon, Jeuh l’attrapa par la queue et lui ouvrit grand la gueule. Un vomissement d’herbe à Nicot s’étala entre ses pieds. Il fallait maintenant essayer d’en recueillir le maximum. Pour comble, la hachure était fine. Le tabac tenait difficilement dans l’entonnoir du fume-cigare qui basculait en suivant l’inclinaison naturelle des mains tentant de remettre l’herbe dans la tabatière. Le tonneau des Danaïdes ! Finalement, la pipe fut coincée en équilibre entre les dents. Jeuh rejeta la tête en arrière dans un rictus digne de Groucho pendant que ses doigts grappillaient à l’aveugle les miettes éparses. Heureusement que personne n’était entré dans la khaïma pendant ce numéro de cirque. La position de Jeuh et son air profondément concentré aurait plus évoqué Freaks qu’une funambule de Bouglione. Jeuh pensa qu’il fallait vraiment être à court de nicotine pour allumer une cigarette dans ce pays. Il se remit à penser au paquet de Clan qu’il achèterait au retour.

Quelques barres de nougat dansaient sans prudence devant des baguettes de pain blanc. La proie était insouciante, fredonnant probablement une rengaine provençale. La ronde devint effrénée. Les tartines tapaient dans les mains en se tenant proches les unes des autres. Jeuh ne put résister à tant de savoureux moments et dépouilla une à une les friandises. Pas un cri, mais une immense satisfaction gastrique lui rappela que l’heure du repas n’était pas loin. D’un geste nostalgique, Jeuh examina les vêtements de l’une de ses victimes.

« Made in France. Distribué par Nestlé SA Paris. »

Aucune mention, si minime fut-elle, de Montélimar ou Sault.

Dépité, le serial killer se leva. La réalité émergea brutalement. Le Titanic avait rencontré l’iceberg qui l’a rendu célèbre. Plusieurs coureurs étaient arrivés. Les jerricanes se vidaient rapidement mais Brigitte veillait.

Jeuh savait qu’il lui fallait marcher. Il ramassa son chèche et attrapa son appareil photo. Le soleil, que son père surnomme Khazouz, refusait de lui dessiner la moindre petite ombre. Il fallait avancer pour sortir de la torpeur anesthésique de l’endroit. Jeuh décida d’aller à la rencontre des retardataires.

Une heure de marche puis les sandales de cuir limèrent les carpes, les mollets pochèrent les jambes, le front embarra les sourcils, les mains palmèrent les bras. Le coup de chaleur approchait. Un arbrisseau compatissant tendait ses épines pour défendre le pauvre naïf assoiffé. Jeuh réalisa qu’il avait oublié d’emporter la gourde, s’assit sur une géophyte* et régla son objectif. Au moins capturer l’image d’un coureur dans sa lutte contre le tassili, impala ou phacochère.

Un vélo passa, navette américaine sur la lune, canette de Coca-Cola dans une tribu du Lesotho, sourire chez un pape, objet incongru et éphémère. Le plus remarquable dans cet appareillage était la taille de la langue du cycliste. Jeuh avait l’impression de revoir les célérifèristes sur les draisiennes du siècle dernier.

Un keffieh* apparut de ses damiers palestiniens. Peut-être une photo d’échiquier, politique, coincé dans un arbre, de paix ? L’amusement calmait les élancements de son crâne et Jeuh eut l’impression de moins craindre le chauffeur céleste. Il décida d’accompagner le coureur dans ses derniers efforts.

Maurice était dans tous ses états. L’heure tournait et Jeanne n’était pas revenue. Aucun véhicule n’avait apporté le précieux liquide. Jeuh sut tout d’un coup ce que cela voulait dire. Il en sentait, lui aussi, le besoin mais imaginait sans peine les ravages de la pénurie sur l’équipe.

Une voiture approchait, nuage dans le sable, poussière dans le sable, grain de sable dans le désert.

Raphaël en descendit avec Hon. Ce dernier ne se souciait guère des problèmes du camp et parla uniquement de la formidable course réalisée par les premiers concurrents. Ils seraient arrivés le lendemain si tout leur réussissait. Le reste devenait accessoire, un simple faire valoir, les soldats d’un général qui allait devenir célèbre. La troupe devait subir le bon vouloir, gémir en silence, mourir dans les tranchées pendant que les salons faisaient gorges chaudes. Les légendes sont faites sur des cadavres.

Raphaël s’était approché d’une jeune femme mauritanienne, bien silencieuse. Un lézard apprivoisé courait sur son épaule. Elle ne le regardait même plus, animal de compagnie, confident de ses états d’âme. La tarente* se reposait, inoffensif objet d’ornement. Une conversation s’engagea avec le groupe d’autochtones. Un homme se dressa, encaissa les billets que lui tendait Raphaël et se saisit, après une courte altercation, de la pauvre bête. Bien serrée dans sa main, la tarente ne put se débattre. Le gaillard sortit de la tente et s’approcha du feu. Raphaël partit chercher sa caméra. Le couteau fut extrait de son étui de cuir. La tarente fut plaquée au sol, puis sa tête maintenue en arrière. La lame fit son office. La pellicule imprimait le sang qui gicla de ce cou frêle. La main retourna l’animal sur le dos. Le couteau éventrait. Les doigts arrachèrent tous les viscères sous les commentaires doctement satisfaits du bourreau. Il releva ensuite l’animal par la queue pour le jeter dans les braises. En un ultime effort d’outre-tombe, le corps se convulsa et les pattes essayèrent de fuir le feu. Les rires éclatèrent. L’animateur jouissait sous l’émoi de son auditoire. Il rattrapa les restes de la tarente pour les faire cuire définitivement. Le bonhomme, mauvais homme, pelait lentement, en des gestes décomposés, le dos de l’animal avant de le débiter en tranche puis offrit, narquois, la tête à manger. Raphaël était satisfait. Le film ferait frémir les futurs spectateurs. La jeune fille laissa échapper une larme.

Jeuh sentait que le caméraman s’était laissé gagner par la frénésie de Hon. Seul comptait le résultat, qu’importait le sacrifice. Pourquoi l’homme a-t-il ce besoin de tout saccager, de tout détruire, de faire passer son plus vil désir comme essentiel ? Il fallait fuir.

« Brigitte, tu viens avec moi ? »

Ahmed avait envie de bouger et ne se fit pas prier pour tourner la clef de contact. Il faisait chaud, il faisait chaud, il faisait soif, il faisait soif. Mais les bouteilles embarquées ne devaient pas être ouvertes. Il fallait les réserver aux coureurs qui avaient tenté de partir sans réserve pour les vingt kilomètres suivants. Jeuh s’arrêta devant certains fondus, déliquescents ou évaporés. Les bouteilles disparurent dès les premières distances. Puis les bras se tendirent pour ne récolter que la promesse d’un secours rapide. Ceux-là s’arrêtaient, raidis comme du bois sec sous de maigres folioles, vaincus par l’airain solaire.

L’urgence approchait. Son odeur était familière pour Brigitte et Jeuh. Elle se sent électrique sur les membres, galvanique sur les neurones. Elle leur est motrice parfois dans ces moments de recherche intérieure. Elle fait partie de leur vie, sang de leurs artères, vin de leur repas, influx dérangeant mais bénéfique. Ils la sentent, ils la dansent, ils la désirent, ils la vivent, ils en vivent. D’autres l’appellent adrénaline à l’origine médullo-surrénalienne, terme bien moins poétique pour une étincelle de vie.

Le CP7 était là, planté de ses trois tentes, caravelles sur l’océan de granit. Baptiste, le directeur de course, signala, lui aussi, la carence d’eau, mais leur annonça qu’il avait, en plus, un malade. Voilà un signe, le primum movens de la catastrophe redoutée mais peut-être désirée. Enfin, ça bougeait !

Le pauvre type était recroquevillé dans un coin ventilé de la khaïma. Momie péruvienne avec ses bandes de strapping, il avait adopté la position fœtale et gémissait dans son délire. Sa peau de parchemin était fripée de gris cendré. Ses muscles tressautaient en spasmes ridicules, grenouille de paillasse des cours de biologie. La mâchoire était serrée d’avoir eu trop soif, le ventre dur de coliques lamentables, les mains jointes pour mendier un verre d’eau ou une absolution. La sueur s’échappait de son front brûlant.

Jeuh ouvrit la caisse médicale. La tension artérielle était basse mais le pouls restait bien frappé. Le matériel de perfusion fut déballé avec l’habituelle dextérité.

« Laissez-moi essayer de boire. »

La supplique s’était arrachée dans un souffle. Jeuh bloqua dans ses convictions. Il était possible de tenter une ré-alimentation progressive si l’on disposait de temps, mais les gestes étaient tellement répétés qu’ils confortaient un esprit fainéant. Cependant, le challenge plut à Jeuh. Il demanda l’assentiment de Brigitte, qu’il savait acquis par avance.

« Peux-tu le gérer ? Tu le fais boire en calmant les vomissements avec du Vogalène. Tu ne lâches pas. Tu piques au moindre doute. Je file avec Ahmed au CP9 car il faut absolument trouver de l’eau. Sinon, on n’est pas bien ! »

Jeuh remonta dans le Toyota, fermement déterminé à stopper l’hécatombe. Il baissa sa vitre et héla Baptiste :

« Tu donnes toute ton eau de réserve pour les types qui courent entre les deux CP, sinon on aura de la casse avant ce soir. Je vais t’en chercher un max. ! »

Le fidèle chèche plaqué devant le nez, Jeuh n’attendit pas la réponse pour demander à Ahmed d’appuyer sur le champignon. Il savait qu’il devait revenir au plus vite pour l’équipe et pour Brigitte qui assumait seule les angoisses de la troupe. Quarante kilomètres interminables pendant lesquels aucun mot ne fut échangé. Personne sur la piste et c’était tellement mieux. Cela faisait des bouches de moins à abreuver.

Le carrefour fut atteint dans une poussière mordante. Le sable diabolisait les papilles qui hurlaient de sécheresse. Elles chantaient la pépie sur toutes les partitions. Le gosier répondait andante, la trachée allegretto et les bronches allegro. Le tambour frappait les tempes. Le triangle monstrueux rythmait les battements du « chœur ». Les cymbales claquaient les tympans. Les cors fusionnaient le nombril pendant que la contrebasse délirait sous les pupilles. Et le balai de l’apprenti sorcier continuait d’agiter le sable dans un quadrille de carabosses.

De l’eau, de l’eau ! Il y en avait plein dans cette tente d’abondance. Un litre pour Ahmed et Jeuh, histoire d’arrêter le satanique concert, puis un deuxième pour faire fuir les musiciens attardés. La troisième bouteille permit d’exposer les problèmes de l’amont. Le véhicule fut chargé rapidement. Un sac de riz qui assistait à la scène fut pris en otage sans revendication possible. La gendarmerie mauritanienne, qui regardait jusqu’alors l’harmattan, s’approcha de Jeuh.

« Vous avez un problème ? »

« J’ai besoin de vous. »

Jeuh demanda à rencontrer le commandant de la brigade et lui expliqua la situation. Il voulait, en effet, absolument équiper deux postes de contrôle en moyen radio. Les véhicules de la gendarmerie étaient bardés d’antennes. Mais il fallait joindre et obtenir l’accord du chef du district voisin puisque les CP étaient situés à cheval sur deux régions administratives.

« Je sais que vous pouvez le faire et je vous en remercie, mon commandant. »

L’officier était conforté dans son pouvoir grâce à l’étranger qui dirigeait les opérations. Il devenait respectable dans ce milieu et renforcé auprès de ses hommes. Jeuh le vit donner des ordres brefs en hassanya. La langue française était donc maintenant bien réservée à la classe dirigeante.

Le véhicule kaki suivait le 4×4 de Jeuh. Le jour baissait, il fallait faire vite. Les gendarmes s’arrêtèrent comme prévu au CP8, laissant le Toyota filer sur la piste. Une demi-heure plus tard, Jeuh sautait de son siège pour prendre des nouvelles du malade.

Brigitte avait bien fait son travail. Les vomissements avaient disparu. Le gaillard refaisait surface en buvant par petites gorgées, entrecoupées de gélules de sel et de friandises. Le sourire était plus frais et il acceptait d’ingurgiter le mélange de limonade salée à la framboise que lui imposaient les soignants. La discussion permit de confirmer son abandon. Le coureur finirait marcheur à la petite semaine. Brigitte et Jeuh décidèrent de se séparer. L’infirmière repartirait au CP 8 pour y passer la nuit, en profitant d’un véhicule de logistique qui assurait les va-et-vient. Jeuh allait camper au CP7 en attendant le gros de la troupe qui allait tenter de traverser pendant la fraîcheur nocturne. Le matériel fut partagé équitablement et promesse fut faite de se joindre par les ondes au moindre souci. En effet, la gendarmerie de Ouadane arrivait pour prêter son concours et Jeuh ne put que remercier par la pensée le commandant du district de Chinguetti*. Baptiste semblait heureux et sifflait un air connu. L’eau, tant attendue, coulait en abondance. Les postes radio étaient présents. Rien ne pouvait plus arriver et, en plus, il se gardait le médecin. Il offrit une cigarette blonde à Jeuh qui ne put refuser, vu les expériences du matin.

« J’espère que ça va être calme cette nuit. Il nous reste quatre matelas libres et une soupière de pâtes, des boîtes et ton riz. »

« Tu es là depuis quand ? »

« Hier soir. »

« Sans relève ? »

« J’ai vu passer Hon puis Jeanne. »

Il est vrai que sa tenue se rapprochait de celle d’un poilu de Verdun. Surtout ce soir, en ajoutant la vieille veste chaude sur les épaules d’une chemise délavée, ou mal lavée, pendant sur un jean usé et puant. Mais l’allure générale respirait la détermination et attirait la sympathie.

« On pourrait en profiter pour demander aux policiers d’aller remplir les jerricanes dans les puits du forage. »

Les lumières étaient en effet visibles malgré l’opacité des lieux. Halo tremblant sur une ligne brune, elles restaient stables, immobiles, à la différence des lampes frontales portées par les coureurs.

« OK »

Quelques ordres simples, sans discussion, comme les aiment les uniformes, d’où leur nom, et les voilà partis avec tous les bidons ramassés. Les quelques occupants de deux tentes dormaient ou se reposaient. Une écharpe de silence s’assit. Les cigarettes invitèrent les tasses de thé dans une ronde exponentielle. Fantômes, apparitions, spectres ou ectoplasmes, sortis de nulle part et de partout, arrivés d’ici et d’ailleurs, une famille au complet vint se chauffer et partager leur nuit. Aïcha présenta son bébé, le mari sortit la pipe, les mains plongeaient dans le riz. Jeuh prit l’enfant sur ses genoux, Baptiste offrit une cigarette. Pas de question, pas de différence, pas de couleur, hommes dans la nuit, hommes dans le désert. Simple, comme la vie…Pas d’adieu, pas de remerciement, un sourire puis l’obscurité.

« C’est bien calme. Ils mettent du temps à arriver. Je garde. Va te coucher. »

« Si tu as besoin, appelles-moi. »

Jeuh ressentait le poids de la fatigue appuyer sur la nuque. Il ne fallait pas occuper les derniers matelas et la promiscuité ne le tentait pas ce soir. L’arrière du pick-up ferait l’affaire. Il fallait grimper sans réveiller Ahmed qui se recroquevillait sur le siège arrière. Lever le filet, pousser les sacs, la cantine médicale, autant de gestes qui durèrent une éternité pour un corps soudainement exténué. Le métal gondolé était dur, froid. Jeuh cherchait une position. La Croix du Sud glaçait de ses grands yeux, ses cousines jetaient des boules de neige. Phoebé faisait de la luge. Jeuh frissonna. Son esprit engourdi cherchait LA. Il se savait, en cette heure, « congelé ». Personne ; désert sentimental, îlot de solitude, microbe de l’univers, Quasimodo de Notre Dame ou Lancelot du Lac. Jeuh coulait seul. LA était loin, inaccessible, invisible.

« L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. »

Blaise Pascal.

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.
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Serge Billard Baltyde

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale: Sixième jour

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

La nuit polaire était bien longue. Jeuh voulut se dégourdir les jambes. Il se déplia difficilement pour s’extraire de l’igloo. Planté devant les chiens, il ressentit une brûlure au niveau de ses orteils. Il avait encore oublié ses chaussures. Ses pieds nus dans la neige bleuissaient à vue de nez. Il surprit une douleur lancinante lui attaquer les cuisses. Ses hanches devenaient glaçons. Le cou était raide, gelé. Froid, douleur, glace, brûlure. Pourquoi avoir oublié de se chausser ? Rêve ou cauchemar ? Non, simple suite de malheurs. Jeuh se pencha pour distinguer ses extrémités. Il ne voyait rien, aveugle dans la pénombre. Ouvrir les paupières, plier la tête, autant de gestes lents qui demandèrent des efforts surhumains.

Une lanière de cuir, des nu-pieds, un coffre de voiture. La réalité était là, bercée par une nuit terne. Jeuh se leva et descendit du véhicule. Baptiste fumait une cigarette, assis en tailleur près des cendres mourantes.

« T’as pu te reposer ? »

« Oui, merci. Quelle heure est-il ? »

« 5 heures. »

« Du mat ? »

« Y’a des chances, mon vieux ! ! »

« T’as eu beaucoup de monde ? »

« Une dizaine est arrivée pour dormir. Les autres n’ont fait que passer et sont déjà loin. »

« On se fait un thé ? »

Le rituel était lancé. La placidité de Baptiste faisait du bien. Jeuh décida de la jouer tranquille pour la journée. Tout d’abord, laisser dormir Ahmed qui l’avait bien mérité. Allah serait peut-être reconnaissant. Puis profiter du lever de Khazouz en sirotant l’infusion : Profiter, profiter, profiter. Les os craquaient d’aise, les mâchoires se déplissaient. La colonne s’arrondissait. Les orteils frémirent. Le liquide, chaud comme l’amour, coulait telle une sève. Le corps s’épanouissait comme la rose au soleil.

Le voilà. De son visage joufflu, Jeuh ne distinguait que le sourire espiègle. Puis les cheveux se dressèrent, mal coiffés. Les mains empoignèrent le djebel puis l’astre vint s’asseoir sur le tassili en face des deux spectateurs. Il leur était maintenant difficile de le regarder en face. Son énergie était dévorante et il jouait sur les ombres qui lui résistaient mal. Son numéro de jongleur céleste fut salué par des cris, oiseaux, chacals ou autres. Chacun saluait à sa manière le renouveau. Mais, bientôt, le maquillage de clown tomba. La chaleur revint. Le charbon s’emmagasinait dans le four.

Jeuh sortit de ses pensées et regarda les premiers dormeurs s’étirer. Il fallait se bouger, reprendre Brigitte qui devait languir dans le CP voisin. Pourvu que la nuit ait été calme ! ! Ahmed était bien frais. Ses traits étaient reposés et son regard bien clair. Il avait la mine des grands jours, prêt à en découdre avec les bandes armées de sa jeunesse ou avec les kilomètres de piste. Ils profitèrent du petit déjeuner, avec pain dur et nougats, pour se faire une toilette. Les mains plongèrent dans le sable fin puis frottèrent les joues en plusieurs reprises. Il fallait, bien entendu, éviter les yeux, mais le résultat dépassait les espérances. Le sable devenait élément de vie.

« Il faut pousser… »

Une fois encore, le Toyota toussota. Il fumait trop et les matins étaient de plus en plus difficiles.

« Encore… »

« Encore… »

« Encore… »

Arquebouté sur l’aile arrière, Jeuh se rappelait qu’il avait décidé de rester tranquille aujourd’hui. De toutes manières, ce véhicule était idiot. Cela ne servait à rien de s’énerver. Au quatrième essai, un véritable coup de fusil signala le réveil du moteur, et du reste des dormeurs.

« On file chercher Brigitte et on va à Chinguetti. »

Un dernier salut à Baptiste qui veillait comme une mère sur l’arrière garde. Le Toyota se prit pour un poulain. Ce regain de vigueur, dans un vieux corps, sembla faire plaisir à Ahmed.

« Tu as bien dormi ? »

Jeuh utilisait le tutoiement.

« Oui, merci. Et toi ? »

Le cap était passé. Jeuh se sentit admis, compagnon de route, nomade du désert toujours à venir.

« Où veux-tu aller aujourd’hui ? »

« On récupère Brigitte puis comme je t’ai dit. »

Ahmed fouilla dans le vide-poches de la portière pour en sortir une cassette de musique engluée de sable, embuée de souvenirs.

« C’est quoi ? »

Les sanglots de guitare mauritanienne n’étaient pas adaptés aux désirs de Jeuh. L’exotisme pouvait captiver les premières heures, intéresser les découvertes, agrémenter les rêveries mais n’était pas au bon tempo en ce jour.

« C’est de la musique marocaine. »

Voilà une nouvelle expérience. Ahmed était donc un mélomane averti et avait l’intention d’instruire Jeuh.

La culture musicale du Maghreb est probablement immense bien qu’ignorée. Le rythme des tambours est sûrement différent, plus appuyé ou plus langoureux dans telle ou telle contrée. Les trompettes sont de métal varié chantant sur une palette magique de sons nouveaux. Les voix sont plus claires, plus pleureuses et plus violentes, crimes et dictatures, prisons et excisions. Les accords sont cassés à l’image des reliefs et des gens.

« Je ne sais pas si tu connais. Je l’ai acheté sur le marché d’Atar. »

Jeuh avait du mal à lire l’arabe et ne put que constater que la cassette était bien rembobinée et durait deux heures. Devait-on appeler cela un calvaire ? La culture n’a pas de prix, mais elle a des oreilles. Plusieurs cours à la faculté avaient eu le même effet. Ils auraient du être dispensés en arabe…mais finalement, Jeuh se dit que quelques sacrifices lui avaient permis de vivre pleinement son métier. Donc, pourquoi pas les deux faces noires d’un maître de musique ? Cela pourrait alimenter diverses conversations savantes à son retour.

« Aïcha, Aïcha… »

Les angoisses de Jeuh retombèrent comme soufflet dès les premières paroles. Soit il comprenait la langue, nomade parmi les nomades, soit il s’agissait d’une chanson célèbre.

« Khaled ? »

Ahmed le regarda et sourit.

« Non. »

« Ce n’est pas Khaled ? »

« Non. »

« Mais, c’est qui, alors ? »

« Khaled. »

En le prononçant, Ahmed se forçait à rouler le « K », comme un espagnol le « R », puis se mit à rire, d’un rire à embrasser les dunes, à noyer les oueds. Jeuh se sentit admis. Il fixa son chèche devant le nez et ajusta ses lunettes noires. Chèche bleu et chèche noir dans une voiture qui filait dans le simoun. La couleur de peau se noyait dans le sable, gomme des différences. Le rythme entraînant créscendait la journée. La fatigue tomba au premier cahot. Les tôles gondolées se révélaient jeux d’enfants.

Ahmed mit la main sur le genou de Jeuh qui eut, quand même, un sursaut de recul. Puis, il baissa le son du poste et ralentit. Par trois fois, les gestes furent répétés en silence avant qu’Ahmed ne donna l’explication de ce relent d’intimité sauvage.

« Ecoute. »

Jeuh tendit l’oreille pour saisir les dernières paroles de la chanson, mais elles étaient en arabe. Pourtant, leur sens était de toute beauté.

« Non, le moteur. »

« Paf, atterri ! ! ! »

Ahmed fixait le devant de son 4×4 comme si les chevaux allaient s’échapper. Un léger chuintement glissait sournoisement sous le pare-brise. Une cocotte-minute en chaleur, une grand-mère à la messe du dimanche, les ailes d’un canari en cage, le bruit était léger comme un soupir mais têtu comme une rage de dent. Ahmed stoppa la voiture puis cala les roues avec de grosses pierres. Il leva le capot et plongea les mains puis la tête, puis le tronc. Le chauffeur disparut cinq bonnes minutes.

« ? ? ? »

« On continue. »

Ahmed examinait maintenant les voyants du tableau de bord jusqu’alors simple parure. Le témoin de chauffe était au rouge mais ils le savaient depuis longtemps. Le radiateur avait aussi soif qu’eux mais ne gardait pas ses réserves. Il fallait penser à le remplir de temps en temps. Son rondouillard voisin faisait des mouvements désordonnés. L’aiguille s’affolait entre le plein et le vide de carburant. Le regard appuyé du conducteur fit définitivement rougir la diode.

Le chauffeur s’arrêta à nouveau. Il se retourna pour attraper un chiffon encore plus crasseux que les sièges et s’en frotta les mains, comme un chirurgien enfile les gants stériles. Il lui fallait dépecer le ventre de sa bête de route, de sa compagne de piste. La gueule s’ouvrit en un bêlement grincheux. Les bras plongèrent puis les épaules et enfin la tête. Le lion rugissait d’aise devant le courage du dompteur.

« C’est la pompe. On devrait tenir. »

Le docile véhicule repartit pendant quelques centaines de mètres puis éructa salement.

« Bon, il faut voir. »

Ahmed descendit, suivi de Jeuh. Les mêmes gestes furent répétés. Le monstre ne bougeait pas. Le chauffeur caressa le piston surplombant la pompe, le gifla, le secoua, le bouscula, le frappa à coup de poing. Aucun jet de carburant ne sortait du ridicule tuyau alimentant les soupapes.

« C’est bien bouché ! »

Et le voilà qui replongeait vers le coupable. Il le prit dans sa bouche pour lui faire cracher son venin. Un filet de sable dégoulinait des lèvres du chauffeur.

« C’est du sable qui traîne dans le réservoir. Il va falloir démonter la pompe. »

La boite à outils fut récupérée en dessous du siège avant. Un tournevis, un marteau et une pince multiprise battirent la générale sur les reins de la fautive. Ahmed arracha son cœur palpitant puis le secoua dans tous les sens. Rien ne bougeait, la coquille semblait vide. Le chauffeur ne lâcha pas sa proie et s’agenouilla devant une pierre plate. La pompe allait vomir ou rendre l’âme en frappant le caillou. Un liquide indéfinissable suinta de dégoût. Le doigt analysa le mélange visqueux.

« Viens voir. C’est du sable et de l’eau. On a voulu me tuer ! »

Effectivement, la première affirmation était justifiée mais Jeuh restait sceptique sur la deuxième partie du raisonnement. Ce n’était pas de connaître les amis ou ennemis d’Ahmed qui le faisait hésiter, mais, plutôt, la qualité de l’entretien du véhicule et la propreté des jerricanes qui restaient à l’air libre la plupart du temps.

« Ahmed, le plus simple est de vidanger le réservoir ainsi que les tuyaux d’alimentation du moteur. »

Jeuh n’y connaissait rien en mécanique et appliquait seulement une solution logique. Cela eut le don d’impressionner le chauffeur qui obtempéra sans rechigner devant l’ampleur de la tâche. Il fallait en effet vider le réservoir principal dans les bidons stockés à l’arrière du véhicule, débrancher les durites qui couraient sous le châssis pour les rincer, remonter le circuit vers les culasses qui étaient aussi encrassées et finalement refaire tout le chemin en sens inverse pour voir si le moteur voulait bien redémarrer. Il n’y avait pas de pont et la batterie avait cessé de battre…

Il y en avait un qui rigolait, qui se marrait, qui s’esclaffait, qui jubilait, qui dansait devant les avatars de ces deux humains ridicules. Plus les heures passaient, plus la clownerie était réjouissante. Il était sûr de gagner, le temps jouait pour lui. Les deux imbéciles, apprentis mécaniciens, s’exténuaient sous ses rayons. La soif les gangrenait de la gorge aux entrailles, torturées par les quelques gouttes d’essence malheureusement avalées. Le cambouis était la graisse qui affinait la cuisson. Le rôti était chaud, bleu ou saignant. Le capot du Toyota remplaçait la porte du four et les ailes imitaient les plaques en vitrocéramique. Les pigeons remuaient de moins en moins. Les gestes étaient plus lents, comme amortis. Trois heures de combat sauvage, gueules et mains noires. Il restait la pompe qu’il fallait rebrancher. Moment de vérité…

Un camion déboula de nulle part. Une nuée de petits bonhommes en sortit. Jeuh remarqua que tous portaient un pull-over et un bonnet. On aurait pu les croiser sur une piste de ski sauf qu’ils chaussaient tous des tongs. C’étaient des ouvriers du forage. Ils formèrent un cercle de curieux autour du moteur. Comme partout, chacun y allait de son conseil.

« J’ai déjà eu ce genre de panne. C’était les injecteurs… »

Jeuh et Ahmed gardaient les yeux baissés sur le ventre de leur victime. Au fait, qui était la victime ?

Une main se posa sur l’épaule de Jeuh.

Le jeune mauritanien observa le chèche en essayant de deviner le regard derrière les lunettes.

« Viens. »

Jeuh craqua et abandonna le chauffeur dans ces derniers et cruciaux instants. La réanimation allait-t-elle réussir ?

En fait, Jeuh s’en fichait un peu. Plein de monde, une multitude d’avis, de pas et de gestes. Il n’avait pas à assumer le rôle de chef et la situation appartenait maintenant à Ahmed qui se débrouillait bien tout seul. S’ensuivit une longue rasade de palabres en dialectes variés et imagés de mouvements de mains.

« Viens. »

Jeuh se mit en position de tailleur pour se laver les mains dans le sable. Il alluma ensuite une cigarette qui finit de lui griller les dernières alvéoles pulmonaires.

« Viens. »

Le gamin était toujours là. Jeuh le voyait pour la première fois et sursauta. Il le suivit sans broncher comme un lutteur quittant le ring. Les vestiaires se trouvaient à l’ombre faite par le camion. Jeuh s’assit à nouveau.

« Prête-moi ton couteau. »

Jeuh ne cherchait pas à comprendre et tendit l’objet. Une merveilleuse apparition sortit de l’abaya*.

« Mange. »

Le fruit était délicieux, entre melon et pastèque, vert foncé au cœur pastel, débordant de suc.

« Finis-le. »

Jeuh ne se fit pas prier. Ses papilles reprenaient vigueur. Le goût était suave, doux mais peu sucré, léger comme une bulle, rafraîchissant comme une source. Le Petit Prince portait pull, bonnet et naïls*. Il ne disait rien, souriait. Rite initiatique ou délivrance. Le moment fut éternel, les secondes séculaires. Le liquide nourricier glissait en silence sur les doigts, remontait dans les manches. Les lèvres furent de nouveau élastiques. Jeuh plongea les mains dans ce sable si soudainement familier et se lustra lentement comme un carnassier après le festin. Délice, délectation, béatitude. Une aisance de fauve repu l’envahit.

« Regarde. Je suis blanc ! ! »

Les doigts avaient retrouvé leur couleur d’origine, abandonnant huile, gasoil et sirop. Le mauritanien se dressa en riant et alla rejoindre les autres. Il fallait maintenant pousser le véhicule opéré et la batterie se croisait les bras. Jeuh resta à sa place, laissant les évènements se dérouler devant lui. Il profitait des ultimes sensations de la rencontre. LA était là, proche, impalpable mais présente, apparition évanescente, idée ou réalité, réalité ou idée.

« Eh, on y va ! »

La portière claqua pour répondre aux gazouillis du moteur rajeuni.

« Tu fais à pied. »

Ahmed démarra doucement et regagna la piste sous les yeux des autochtones. Ils guettaient la ratée fatidique, le terrible coup du sort. Le Toyota s’éloigna tranquillement. Jeuh se mit à marcher avec la bande des tongs. De cailloux en mottes de sable, d’épineux en granit, il suivait les pas agiles de cette troupe déguenillée. Elle flottait littéralement sur les traces de pneus. Jeuh pensa aux soldatesques perdues de ces guerres africaines. Sorties de nulle part, avançant vers nulle part, mais redoutables dans leur dénuement. Le soleil en oubliait même de les massacrer.

Le jeune mauritanien serra la main de Jeuh en un dernier salut.

« Frères des sables, hommes du désert. »

La phrase résonna longtemps dans le crâne de Jeuh. L’initiation avait eu lieu. Ahmed n’était pas étranger au comportement de ces mauritaniens de hasard. Jeuh était admis dans la tribu des nomades.

Le chauffeur sourit. Jeuh se cala dans son siège. Il n’y avait plus de place pour les cassettes audio. La musique tournait, seule, entre ses tempes.

« Où étiez-vous ? Ca fait quatre heures que je vous attends. »

Brigitte râlait, mais par inquiétude. La grimace de circonstance disparut aux premières explications. A son tour, elle raconta sa nuit et détailla le plat de pâtes italiennes qu’elle avait réussi à confectionner pour le plus grand bonheur des coureurs. Les Italiens avaient même applaudi le « al dente ».

« Bon. On y va ? »

Visiblement, l’infirmière, aussi, avait besoin d’aller voir ailleurs. Elle demanda d’emmener deux abandons : M’Baye le Sénégalais et Alain le Breton. Leur moral était au plus bas et ils avaient besoin d’être maternés.

« Ca roule. »

« On s’arrête où ? »

« Chinguetti. »

Nom de rêve. Nom de rizière aux confins asiatiques ; hameau perché sur des banquettes. Ce chuintement au claquement de langue final glissait vers l’aventure, vers l’infini cérébral. Le nom évoquait écrivains perdus, explorateurs damnés, tribus aux mœurs étranges. Ulysse, Marco Polo ou Gutièrrez auraient pu croiser un sadhu*, un fakir, un homme lisu, karen ou akha. Creuset des religions, lumière de l’islam parmi les civilisations scythe, sumer, maya ou mong.

Brigitte s’était installée entre les deux coureurs. Elle consolait le jeune sénégalais qui pleurait doucement. Le Breton rêvait de ses récifs. La chaleur les pénétrait sournoisement. Un ruban d’asphalte soulignait l’horizon. Des gens en balayaient la surface, éloignant pour un temps la poussière-sable.

« C’est la piste de Chinguetti. Elle a servi une fois pour le Paris-Dakar. »

Jeuh repéra les lieux en espérant ne pas avoir de rapatriement sanitaire à effectuer. Hon avait dit que cela se passerait directement entre Paris et Dakar. Il fallait cependant prévoir un délai important pour évacuer le blessé sur la capitale sénégalaise. Le fait de trouver un terrain d’atterrissage si près était en soi rassurant mais dénotait le manque de préparation dans l’organisation médicale. Il confirmait que Jeuh allait devoir se débrouiller seul en cas de problème. L’angoisse d’une telle découverte sécha cependant rapidement car le véhicule devint une véritable fournaise. Les vitres ne pouvaient pas être descendues car la poussière les entourait maintenant totalement. Les derniers kilomètres furent interminables.

Jeuh attendait le moment de la rencontre qu’il devinait derrière les premières dunes. Un minaret, un château d’eau, trois pans de mur ; ce fut le premier clin d’œil. L’hôtel était à droite, longé d’une route rectiligne comme la baguette d’un instituteur. Le Toyota s’engouffra dans la cour et cala contre ses frères. Jeuh sauta de son siège pour trahir ses impatiences.

Un pas, deux pas, la voix. Trois pas, quatre pas, la silhouette. Cinq pas, six pas, le visage. Oui, c’était bien lui. Le cauchemar était bien vivant. Oublié sur la paillasse d’une khaïma anonyme, délaissé sur la piste, abandonné au désert, jeté dans le sable, il revivait. La gesticulation parkinsonienne éclata à la figure. Encore lui ! Pourquoi ne pas l’avoir envoyé plus loin, très loin ? Son blouson d’aviateur était fermé jusqu’au cou, accélérant les circuits de chauffe qui irriguaient dangereusement son cerveau. Ses yeux hagards roulaient comme les billes d’un flipper prêt à tilter. Ses mains mesuraient l’espace vital nécessaire à son désordre. Ses grandes jambes donnaient le tournis. Une table ridicule lui servait de perchoir, sénateur du délire, orateur de psychose.

« Salut, voilà les médicaux avec deux abandons. »

Joseph explosa. L’imprévu entraînait un court circuit dans le pauvre cerveau. Les neurones se retrouvèrent tête-bêche. Les cellules grises s’éparpillèrent dans la cour de récréation. Le visage se figea. Sur un puissant effort de réflexion, la bouche s’entrouvrit pour accoucher.

« Vous n’avez ni à boire, ni à manger. C’est réservé aux coureurs. Et il faut un ticket. De toutes manières, il n’y a plus rien. Ils ont tout volé. »

Le blocage était évident. Les freins à disque de son arbre décisionnel étaient usés par le sable. Par chance, il ne s’était pas pendu. Le plus dur étant probablement de trouver un arbre. Il continuait donc, tel un vieux tacot, d’arpenter les routes de sa sinueuse raison. Les croisées étaient encombrées de souvenirs bien réels qui s’entrechoquaient aux vieilles hallucinations. Les fantômes du passé chevauchaient d’illogiques géométries. Quelques panneaux émergeaient sur le passage et le ralentissaient dans sa course délirante.

« Tirez-vous. Vous n’avez pas le droit de boire ou de manger. Il faut un ticket et c’est pour les coureurs. Il n’y a plus rien. »

Jeuh est gentil. On dira que c’est un brave garçon. Certains iront même jusqu’à dire que c’est un faible. Mais là, la moutarde se fit de plus en plus piquante. La sauce avait pris. La goutte d’eau créa un raz-de-marée. Ce n’était pas contre Joseph, pauvre malade au centre de ses angoisses, ballotté comme le radeau de la méduse, mais contre l’organisation qui lui avait confié le poste de directeur de course.

« Tu nous lâches les baskets. Donne-moi les tickets et tais-toi. Il m’en faut quatre pour l’eau et le repas. Passe-moi ton stylo. Je les remplis et tu la fermes. »

« Il n’y a plus rien. Tu n’as pas le droit. Ils ont tout volé ! »

« Ta g… »

Hurlé, vomi, craché en pleine face par un Jeuh transfiguré par la fatigue et la déception, ce dernier juron eut la chance d’arrêter les jérémiades. Les témoins de la scène se tenaient à distance, surpris par la soudaine violence. Ahmed surveillait du haut de son pick-up. Brigitte fumait une cigarette du coin de l’œil et en préparait une autre.

« Allez, on va se poser. »

La flèche de curare avait été redoutable. Joseph n’avait pas encore bougé que la petite troupe déchargeait ses bagages pour investir les chambres de l’hôtel. C’étaient de rondouillards bungalows pouvant accueillir quatre personnes. Les matelas étaient disposés en cercle autour d’un tapis brodé de motifs bigarrés, dont la luminosité était atténuée par d’épaisses tentures protégeant les étroites ouvertures. Tout était fait pour le calme dans ce lieu privilégié. Un havre de paix pour les corps meurtris par de longues journées. Jeuh s’installa naturellement à coté de Brigitte. Il avait besoin de retrouver une présence amicale. Il déballa son fidèle sac. Les pellicules photo rejoignirent le magnétophone sur l’étagère. Les habits furent dépliés sur le lit. Les chaussures de marche regagnèrent le dessous de lit. Délaissée à l’encoignure de la porte, la malle médicale pleurait sa solitude. Le fardeau était trop lourd pour l’heure.

« Il paraît qu’il y a des douches. »

Jeuh empoigna les nœuds de la serviette qui contenait tous les ustensiles d’une toilette miraculeuse. Il traversa la cour pour ouvrir une porte. Un lavabo et une douche applaudirent son intrusion. Le robinet était un peu récalcitrant. L’eau chaude était à la même température que l’eau froide qui restait tiède. Les habits furent lavés par les pieds, foulés comme le bon raisin. Un jus brun en sortait, pressé à l’envi. Jeuh enfila les effets propres et s’aperçut qu’il avait oublié son pantalon. Qu’a cela ne tienne, il irait pendre son linge en caleçon sous les rires des femmes de ménage.

Le ticket arraché lui permit d’ouvrir une boite de Coca-Cola, luxe suprême après tant de supplices. Brigitte le retrouva au bar et demanda de l’eau chaude pour son café. Les habitudes reprenaient le dessus et les cigarettes sortirent.

Chinguetti. Ils étaient à Chinguetti. Ville miracle, ville rêvée, ville sentinelle, ville éternelle. Chinguetti.

« Bon, on y va ? »

Brigitte amorça le sujet. Son esprit collait aux réflexions de Jeuh. Il fallut trouver Ahmed qui s’était allongé avec son verre de thé au milieu de ses amis. Un jeune cadre à lunettes s’approcha à leur venue.

« Mon père est malade. Pourriez-vous le soigner ? »

Les indications données par le fils ne laissèrent aucun doute sur le diagnostic de la maladie et Jeuh demanda à Brigitte de fournir et détailler la posologie des différents remèdes extraits de la cantine médicale.

« J’espère que votre père ira mieux. Tenez-nous au courant de l’efficacité des antalgiques car nous en avons de plus puissants. Mais à son âge, il vaut mieux commencer par des choses simples et adaptées. »

Le véhicule quitta l’hôtel en emportant quatre personnes supplémentaires, curieux conseillés par Brigitte.

« Je veux voir la bibliothèque. »

Jeuh se voyait pilote de navette, hunier de caravelle. Quelque chose approchait, il le savait, il le sentait. La rencontre serait du deuxième type. Son esprit était prêt. Ses cellules sensitives étaient en alerte maximale. Il y avait dans l’air un parfum inconnu et pourtant familier. Rien ne bougeait autour du minaret et pourtant le lieu était plein de vie. Escale de sa recherche marquée sur les cartes secrètes d’un pirate sans nom, la rive approchait. Le pied s’enfonçait dans le sable. La portière claqua. Chinguetti, le cœur de Chinguetti, l’amande au goût d’énigme s’étalait devant lui.

Bataille antique.

L’harmattan trempe son arme dans l’âme du temps.

Dieu dresse d’ardents dards sur des draps de dune d’or.

Le siouf* sort son sabre scintillant.

Zibar*, draa et sebkha se succèdent en vagues d’assaut.

Bataille ancestrale.

Le rivage est un virage, un mirage de vie.

Les murs fuient dans les ruelles en perdant leur banco.

Les fissures fondent sous le sable.

Les toitures tricotent de toutes leurs timides tuiles.

Bataille voulue où l’homme n’a plus sa place. Nature contre nature. Le sable pousse la pierre.

Apocalypse sympathique, tentacule de pieuvre pour Nemo du désert. La fuite n’est pas une fuite. C’est une lente migration à l’échelle d’un temps supérieur. La ville s’adapte. Chinguetti est philosophe.

Un homme s’approcha du groupe. Il souriait d’un air entendu en fouillant dans les replis de l’abaya. Il montra dans sa paume une clef, brosse à dent de bois aux poils de métal.

« La bibliothèque est là. »

Objet magique, sésame de l’imaginaire, Jeuh contemplait l’instrument de ses rêves. Lewis Carol exhibait le lapin devant les yeux d’Alice. La bascule hors du temps était proche. Les aiguilles de la grande horloge remontaient les siècles. Une dune étouffait la ruelle en pente. Un dédale de pierre tournoyait jusqu’à l’entrée du bâtiment. Ahmed Mahmoud, puisque tel était le nom du gardien, s’arrêta devant la porte basse. La serrure de bois ouvragé cliqueta en libérant le vieux tenon. Têtes courbées, le groupe s’avança dans l’étroit escalier sous un couvert plié par le poids des ans. Il déboucha dans un espace dégagé, cour intérieure d’une maison fortifiée. Jeuh eut l’impression de vivre une naissance ou une renaissance, sortie des ténèbres au grand jour. Ahmed Mahmoud était ridé par les lectures, par l’attente d’un lendemain qui appartenait au passé. Dès les premières paroles émanèrent sa majesté et sa droiture :

« Soyez les bienvenus. Je vous attendais. »

Le groupe se dispersa aux quatre coins de l’atrium. Le guide ne bougeait pas, en maître d’école avisé. Un temps d’adaptation était nécessaire avant de visiter le musée. Jeuh resta avec lui. Silence d’observation mutuelle, chacun prenait la mesure de l’inconnu. A priori, mentalité occidentale de touriste face à un simple gardien autochtone. Le choc était redouté par les deux protagonistes. Pour l’un, il fallait soit subir les assauts effrontés de la horde barbare, soit se révolter et casser l’image du bon indigène. Pour l’autre, il fallait éviter d’être amalgamé au consommateur de base qui bouffe de l’exotisme parce qu’il a payé. Jeuh cherchait autre chose. Il sentait que le conservateur détenait une partie de sa quête. Il fallait entrer en contact.

« Bon, allez, on se calme et on écoute notre guide. »

Les visiteurs s’agglutinèrent sagement devant Ahmed Mahmoud.

« Vous êtes ici dans une des plus anciennes bibliothèques de Chinguetti. Elle regroupe les manuscrits qui appartenaient à cinq familles. J’en suis le gardien, après mon père et avant mon fils. Ne prenez aucune photographie et ne pénétrez dans les lieux que par deux ou trois. L’obscurité est notre meilleur atout. »

Le mauritanien restait très professionnel. Il gérait ses invités par habitude. Jeuh attendit dehors pendant que les premiers curieux passaient la petite porte. Il s’assit sur le sable. Cocon spirituel, à l’écart des bouleversements, le regard ne pouvait s’évader que dans le ciel sans nuage. Lieu propice aux réflexions, matrice philosophique, l’esprit se détachait vers de libres rivages.

La porte s’ouvrit, les visiteurs étaient muets, éblouis par le soleil et leurs visions. Jeuh s’avança vers les ténèbres. Le noir était lumineux. Des centaines de livres étaient archivés dans tous les recoins du minuscule espace. Voyage à l’intérieur du cerveau, plongée dans le berceau des cultures. Sur le présentoir de verre étaient exposés trois ouvrages majeurs. Les autres dormaient sagement dans un dortoir de carton fort. Ahmed Mahmoud tint ses étrangers à distance respectueuse.

« Voici le plus ancien. Le coran a été écrit sur des peaux de gazelles et présente un aspect remarquable de conservation. Des chercheurs ont évalué son existence à douze siècles. Evitez de le toucher, sa blancheur en serait altérée. »

Jeuh dévisagea cette vieille peau sympathique qui exhibait, sans honte, ses dessous. Strip-teaseuse saturée par les regards envieux des passants, sa place serait de choix dans une vitrine d’Amsterdam. Les corps frémissent d’aise, les esprits s’échauffent, la donzelle reste imperturbable. Numéro sans cesse répété, spectacle poussiéreux, Jeuh ne put calmer sa faim. Il sentait pourtant que quelque chose allait arriver. Ce n’était pas ce parchemin millénaire qui l’ébaudissait. Il y avait autre chose. Le sentiment était fort, perceptible mais invisible.

« Voici une restauration. Vous constaterez le travail accompli, en totalité sur certaines pages ou lettres par lettres dans d’autres chapitres. »

Deux vieillards barbus sortirent à la queue leu leu de la vitrine. Ahmed Mahmoud ouvrit la page de garde. Un anthrax de poussière creusait l’abdomen du premier volume. Des mâchoires microscopiques avaient fait disparaître les thèses astronomiques. Humidité céleste et champignons avaient lentement digéré les complexes algébriques. Cela ressemblait à une nuit de cristal, au « Fahrenheit 451 ». La culture scientifique ne résiste pas aux phénomènes qu’elle décrit.

Le guide retourna alors l’ouvrage et le présenta à la manière musulmane, la lecture se faisant de droite à gauche. L’aspect fut bien différent du coté de ce miroir. Des petits papiers blancs tranchaient sur l’écru naturel. Ils étaient recouverts d’une fine écriture qui reprenait mot à mot les explications savantes. Avec ses sparadraps, le blessé avait l’air plus jeune. Son teint jaunâtre s’éclairait de tâches, sourires avenants. Jeuh se pencha pour le féliciter. Le conservateur était ravi du tour de passe-passe qu’il venait d’accomplir devant son auditoire, maintenant tout à fait conquis.

« Ce livre a été restauré par les pères de mon père, il y a environ huit cents ans. »

Le magicien avait fini en apothéose. Le lapin était sorti du chapeau et les colombes s’étaient envolées au-delà des ballons multicolores sous les yeux extatiques des enfants.

Sûr de son effet, Ahmed Mahmoud ouvrit le deuxième livre. Plus austère, il apparut de suite, à l’œil non averti, beaucoup plus récent. C’est vrai qu’il n’avait que six siècles et que l’on s’habitue vite aux prouesses. L’homme se blase. Les feuilles furent tournées sans modération pour leurs vieilles articulations. La danseuse tournait dans sa boîte à musique, personne ne remarquait son arthrose.

La béatitude du groupe se fit un croc-en-jambe et tomba lourdement. A ce point de chute vertigineuse, le docte index souligna un entrelacs acajou qui frisait la bordure des paragraphes. Ces menus signets finissaient les phrases évanouies sous les ardeurs de la pendule. Ils émargeaient les uns en dessous des autres sur une échelle, en chaînette d’ambre. Posées une à une, les syllabes ou consonnes perfusaient le texte et le prolongeaient vers l’incertain éternel. Ahmed Mahmoud pouvait y reconnaître la marque de son arrière-grand-père, de son quadrisaïeul ou du géniteur initial. La filiation se faisait par les livres, sang de l’esprit, sève qui dévore les générations. Jeuh était intrigué par la quantité d’ouvrages ainsi entretenus.

« Comment faites-vous pour retrouver, dans un traité scientifique, le mot le plus approprié ? »

« Nous passons notre vie à apprendre les textes pour que rien ne se perde. Les fils sont les gardiens des lectures de leurs pères. »

Ainsi le mahométan avait grandi aux pieds de son grand-père dans l’ombre des livres. Ils remplaçaient l’arbre disparu. Arbres de sagesse qui protègeraient ensuite et sans fin les rejetons de la race des gardiens. Le fait était acquis, personne ne pouvait y échapper. Ce n’était pas une loi humaine, mais la vie qui roulait en ruisseau. Le groupe reprit l’air et aspira les rayons du soleil en levant la tête pour cette douche bienfaisante. Jeuh resta à coté du conservateur, immobile au milieu de la cour, au milieu de ses élèves dissipés. Certains montaient sur la terrasse pour profiter de la vue, d’autres inspectaient le couloir d’entrée pour étudier le savant mélange de poutres et de banco qui soutenait la voûte. Jeuh ne bougeait pas.

« Vous êtes croyant ? »

« Je voudrais faire le pèlerinage. Aller de Chinguetti, une ville sainte, vers La Mecque, la ville sainte pour nous, musulmans. »

« Pensez-vous qu’il faut prouver sa foi ? »

« Ce n’est pas pour prouver mais pour confirmer la croyance en Allah. J’attends encore et encore car je n’ai pas les moyens financiers d’accomplir le voyage. Je ne suis pas pressé. Je le ferais un jour. »

« J’irai à Saint Jacques de Compostelle, chez les chrétiens, un jour, moi aussi. Pas pour la religion. Pour confirmer simplement un état d’esprit, une recherche, la recherche de soi. »

Les yeux de Ahmed Mahmoud devenaient plus profonds. Un léger sourire se profilait sur ses fines lèvres. Ils partageaient le même rêve, le même désir. Disciples d’horizons différents, leur âme était trempée d’un commun sortilège. Les deux hommes s’assirent sur le muret en savourant la rencontre sans un mot. Jeuh revoyait les images récentes : nuit de clair de lune, nomades noctambules, pastèque du tassili. Le puzzle se mettait en place. L’assemblage prenait forme. Il lui semblait maintenant évident qu’il ne devait pas seulement voir mais regarder au travers. LA était derrière la glace au tain de brouillard. Comme Jean Marais, Jeuh était planté devant le miroir d’Orphée. Il fallait le traverser, l’ombre était proche, la fumée tactile. Un seul pas…

« On peut monter sur le toit pour faire une photo du soleil couchant ? »

Combien de minutes inutiles s’étaient écoulées au sablier géant de Chinguetti ?

« Eviter de marcher sur le centre de la toiture. Empruntez plutôt les murs qui sont assez larges. »

Brigitte vint chercher Jeuh qui pansait ses bleus à l’âme. Son mari lui avait prêté un superbe appareil photographique qui, malheureusement, était trop sophistiqué. Elle demanda quelques explications pour réussir les prises de vue.

Il ne fallait pas tarder. Le soleil rougit devant tant de spectateurs et se mit à genoux pour les remercier de leur présence. Il tira sa révérence de grand seigneur en quittant les planches du théâtre de ce jour. Il promit une nouvelle représentation en embrassant la foule de ses derniers rayons de bronze. La loge était magnifique, aux tentures fauves, ébène, mussif et carmin. Le soleil se démaquillait devant la glace aux formes de minaret. Le muezzin lui chantait une berceuse. Instant béni, des voix naissaient en refrain dans ces pénombres de mousseline. Un mariage se préparait dans la basse ville.

« Vous serez les bienvenus, des véritables invités de marque. »

Ahmed Mahmoud serra longuement la main de Jeuh. Hadj*. Ils ne se reverraient jamais dans ce monde mais marcheraient côte à côte dans d’autres limites.

« Vous me rangez les appareils photos et caméras. Pas de provocation. On ne se fait pas remarquer. »

Jeuh reprit les commandes. Toucher la réalité atténua la tristesse du départ. Il empoigna son bâton de pèlerin. Il fallait, il devait aller, avancer sur le chemin, parcourir les sentiers, balader dans les ruelles de son esprit. Au détour, un jour, peut-être…

«Qu’aurez-vous fait progresser si vous n’avez pas progressé vous-même, l’immortel, l’infini ? Qu’aurez-vous éprouvé si vous n’avez de votre vie éprouvé votre besoin profond de délivrance et d’émancipation ? Et qu’aurez-vous ressenti si vous n’avez ressenti le bonheur de l’abandon du moi, si votre cœur n’a jamais désiré faire de vous-même une flûte sous les doigts de Krishna? » (Le livre de Bouddha).

Les bruits se rapprochaient. Les dunes faisaient de véritables montagnes russes au milieu des portes et fenêtres. Parfois au ras du sol, tantôt contre les tuiles, le groupe circulait aveugle dans ce labyrinthe. Impression de moyen âge, cadavre de cité, les rues se traînaient en dos d’âne. Une maison était vivante, regardant ses sœurs mourir étouffées. Ses nièces se reposaient quelques mètres plus loin attendant l’instant fatidique, le dernier souffle d’harmattan. Chinguetti, chandelle éternelle dont la cire coule en danaïde.

La musique fut plus intense, faite de percussions et de trompettes. Les chants étaient en liesse, les rires explosaient. Un gigantesque mauritanien était immobile au centre d’une intersection. Mains croisées sur son habit d’apparat, il attendait le groupe d’occidentaux.

« Soyez les bienvenus. Le marié serait honoré de votre présence. Il tient à vous être présenté. C’est pour lui un grand honneur. »

Jeuh surveillait son équipe, épiant les caméras intempestives et choquantes.

« C’est, pour nous aussi, un grand honneur. Nous ne voulons pas vous déranger. C’est un moment important pour le jeune marié. »

La paume de la main levée vers le ciel, le père du « novi » se courba sur le passage, indiquant le chemin. La place était bondée. Des banquettes étaient installées contre un mur. Une multitude de tapis richement brodés faisaient plage vers une estrade de bois. Sur cette esplanade tendue de filets, véritable cage aux lions, allaient se tenir les musiciens qui déambulaient dans la ville, appelant à la fête. Le jeune marié restait assis sur un canapé confortable. Sa djellaba était splendide, or et bleu marine, croix du sud et sourates damassées. Une abaya ciel éclairait l’ensemble d’une touche de jeunesse. Un magnifique haouli* reprenait les mêmes tons de bleu.

« C’est un grand honneur. Nous vous souhaitons un bonheur sans fin. »

Le futur ne répondit pas et ne bougea pas de son siège. Il tendit simplement la main à Jeuh. Son regard disait merci, mais la loi ordonnait d’attendre la mariée sans manifester.

Malgré les demandes insistantes du père, le groupe retourna vers son véhicule stationné à peu d’enjambées. Une kyrielle d’enfants vint entourer Brigitte qui imitait les chants modulés des femmes berbères.

« Encore, encore ! »

L’infirmière éclata de rire, entraînant dans sa joie la ribambelle. Une chanson rebondissait et Brigitte reprit le refrain en écho au grand plaisir des bambins. Toutes les femmes de la cité étaient maintenant autour d’elle. La mariée était proche, belle comme une princesse d’un soir, bégum de Chinguetti. Les hommes se tenaient en retrait, applaudissant avec déférence. Brigitte se tailla une notoriété instantanée par ses rires et interjections naturelles. Elle avait toujours cette faculté de communiquer sans connaître la langue du pays. Elle avait le don du langage universel, celui de l’amitié et du respect.

Jeuh donna le signal du départ car il apercevait Ahmed tournant en rond. Il se faisait tard et le chauffeur devait soigner son Toyota. Un dernier regard sur la ville, cité de la joie d’un soir de novembre et chacun reprit sa place dans le véhicule.

L’hôtel remplissait son rôle de CP 10 en commençant à distribuer repas et boissons rafraîchissantes. Jeuh et Brigitte se posèrent près de M’baye et du Breton. Le Sénégalais avait pu être consolé par un serveur qui était lui aussi wolof. Il pourrait apaiser la déception de sa mère qui avait cru en la victoire et avait mis toutes ses économies dans l’achat d’une paire de chaussures de course. Les larmes avaient séché au contact des vieux marcheurs qui lui faisait miser sur sa jeunesse et déjà une si grande expérience. Chacun affirmait qu’il serait champion dans quelques années. Le Breton lui proposa d’arrondir le nombre de kilomètres parcourus en sa compagnie. Couple de galère, chevaliers de l’impossible, ils allaient courir sans récompense pour un chiffre d’anthologie. Il lui avait confectionné des strappings pour protéger les muscles péroniers malmenés par l’effort répété. En short, M’baye ressemblait à ces dieux du stade grec armés de jambières de bronze. Hermès avait beaucoup d’adeptes dans la compétition.

« Jeuh ! Peux-tu me donner quelque chose pour la diarrhée ? »

Le Breton avoua avoir des problèmes d’équilibre alimentaire par les températures extrêmes rencontrées sur le parcours.

« Je vais te donner deux comprimés. Tu vas faire un essai ce soir. Ca doit marcher mais cela ne se fait pas normalement. Tu me diras le résultat, si l’on se revoit. »

Après plusieurs soins pour pieds d’athlète, ampoules lumineuses, escarres vicieuses, épines ou cailloux cachottiers, décollement unguéal agaçant, hématomes divers et coquines mycoses, la malle fut refermée pour un nouveau départ. Jeuh estimait que le personnel médical n’avait plus rien à faire dans ce lieu. De plus, Marc, le médecin, était arrivé pour dormir. La cantine fut chargée dans le Toyota. Un appel fit descendre Jeuh de la plate forme.

« Mon père a moins mal. Les médicaments sont efficaces. Je vous remercie. »

« Ce n’est rien. Nous sommes là pour aider tout le monde. Je suis content pour votre père. »

« Vous partez ? Revenez me voir avec votre famille. Vous serez mes invités dans cet hôtel. A bientôt. »

« Qu’Allah protège votre père et vous-même ! »

La nuit était noire, peur de lune.

L’esprit de Jeuh était sombre de fatigue, gonflé de souvenirs. Galion espagnol sur la mer des Sargasses, les soutes débordaient de bijoux épars, joyaux entrevus, épices aux lourdes senteurs. La route était longue, silencieuse. Les transports tanguaient sur la mémoire. Pourquoi avancer ? Chinguetti ne regretterait rien, oublierait leur passage, porte du désert, pierre philosophale. Etape dans la quête, la ville sainte offrait une simple clé de bois, la clé d’une bibliothèque…

La nuit était noire, peur d’étoile.

La voiture avançait d’instinct sur la piste vide. Ses globules lumineux balayaient cailloux et arbustes qui s’étiraient dans un sommeil d’enclume. Noir de ciel, noir de terre. Les pensées se fragmentaient et volaient sans but, loin de tout repère. Vitesse de la lumière, fusées perdues, feux d’artifice de commémoration pour anciens combattants, les mots se détachaient sans logique. Impossible de les retenir, contrôle superflu car bénéfique, ils étaient parcelles de souvenirs, pétales de bouquet d’automne. Ne pas les ramasser mais les compter, les espionner, humer leur divine quintessence pour profiter du parfum d’une journée particulière.

La nuit était noire, peur du monde.

Chacun se taisait, perdu dans son silence, muet de souvenances, harassé d’émotions. Même le bruit du moteur se faisait plus calme, ronronnement de chat. Il se faisait oublier pour bercer l’instant. Brigitte tournait la tête vers la vitre. Ses yeux cillaient vers un horizon bien lointain, bien fragile. Ses pensées étaient ailleurs. Navire et oiseau, elles galopaient librement au milieu de terres vierges. Ahmed revoyait ses nuits de lutte, caché dans une barkhane, tremblant de peur ou insouciant courageux. Il en avait perdu, des camarades « à la vie, à la mort », dans ces affrontements sauvages dont même l’illogisme lui avait toujours échappé. Il fallait bien gagner sa vie et il s’en était sorti vivant. Seul son coude le trahissait d’une mesquine algie quand il s’allongeait pour le rituel du thé. Il remerciait Allah de lui avoir laissé la vie.

La nuit était noire, peur d’ambiance.

Un reflet attira les regards embrouillés de songes. Gandouras et parkas militaires furent cueillis par les phares. Le pare-chocs brilla de confusion. Les bras se levèrent en croix. Ahmed poussa un probable juron et ralentit la course du Toyota. Un véhicule était arrêté sur le bas-côté, telle une carcasse de cheval. Deux pneus étaient percés par le choc d’un rocher sournois. Les passagers demandaient la caisse à outils car ils ne savaient pas ce qu’ils avaient fait de la leur. Ahmed en sortit les démonte-pneus et les confia au chauffeur. Jeuh et Brigitte en profitèrent pour se dégourdir les jambes et l’esprit. Les cigarettes furent distribuées. La solidarité était là, sur cette piste sans début ou fin, loin du ciel et des hommes. Ahmed redonna à boire au radiateur qui souffrait toujours d’autant de fuites. Brigitte marchait dans la nuit pour suivre ses rêves. Jeuh s’assit sur le pare buffles et contempla les efforts désordonnés des mécaniciens d’un soir. Pas un mot, silence apaisant puis pesant, le froid aggravait à plaisir la tension qui sourdait dans ces gestes. Ahmed était remonté dans sa voiture. Il ne quitterait les lieux que lorsque l’autre véhicule serait en état de marche. Brigitte se prépara à passer une nuit douillette sur le siège arrière. Il ne restait que deux protagonistes autour des roues. Les autres s’étaient réfugiés à l’arrière du pick-up. Jeuh écrasa le mégot sous ses pieds et se dirigea vers les deux malheureux. Impossible de parler avec eux, ils ne comprenaient que le dialecte local. Jeuh saisit un des instruments et montra la manœuvre. En quelques minutes, les deux pneus avaient reçu des chambres à air neuves. Seul un mauritanien était resté pour l’aider. Côte à côte, ils se lavèrent dans le sable puis se serrèrent la main sans mot dire. Les occupants des deux 4×4 n’avaient pas bougé. Jeuh referma la portière, deux heures du matin.

« Te reverrai-je ? »

La nuit était noire, peur du vide.

Encore vingt kilomètres qui paressaient et s’étiraient. Boa constrictor, ils filaient sous les roues qui tentaient désespérément de les capturer. Jeuh pensait à ce serpent mythique qui éclaire les caducées. Il s’enroule autour d’une rectitude, devoir de bien soigner, autour d’une certitude, illusion de bien faire. Les anneaux sont décisions, subjections et doutes. Le médecin passe d’un bord à l’autre inconsciemment mais dans l’honnête but d’aider. Jeuh regrettait parfois ses pensées et en avait honte. Pourquoi se poser des questions ? Pourquoi regarder le revers de la médaille ? Pourquoi tout compliquer ? Le bonheur prétendu était peut-être dans la simplicité.

Encore vingt kilomètres, pas de commentaire sur les aléas nocturnes, les congrès de mécanique ; le groupe repartait dans ses chemins de traverses. Jeuh avait froid. La veste polaire semblait tout à coup bien légère. Les orteils, nus dans les sandales de cuir, se serraient les uns contre les autres. La fatigue d’une journée pleine de rebondissements écrasait la dernière grappe d’énergie. Le jus quittait les membres et enivrait les idées. Pourquoi lutter ? Dormir, dormir, encore dormir, oublier de se réveiller. Laisser les muscles se détendre, économiser les dernières batteries. La mission était encore longue et à surprises.

La nuit était noire, peur de l’abandon.

Un falot se mit à danser dans les ténèbres. Lumière de lutin, les flammes s’arrachaient du sombre granit.

« Voilà le CP 12. »

La voiture s’arrêta. Tout le monde était fatigué, en avait marre de respirer la poussière. Les braises attiraient le regard. Olivier, le petit-fils de l’alerte grand-mère rencontrée un jour précédent sur les traces du volcan, sommeillait les pieds enfoncés dans les cendres encore chaudes.

« Voulez-vous boire quelque chose de chaud ? »

Brigitte sortit son éternel poudre de café et chercha un gobelet. Elle ramassa quelques branches mortes pour raviver le feu. Installée en tailleur, elle regardait les flammes grésiller dans l’obscurité. Jeuh inspecta les deux tentes. Dans la première khaïma, la famille de randonneur avait étalé ses affaires sur la totalité des tapis. Il préféra aller visiter l’autre tente qui était bizarrement vide. Ne s’y trouvaient que des restes de repas, des barres de céréales et autres paquets de pâtes et conserves calées au milieu de cartons de pains et de bouteilles d’eau. Il n’y avait en fait personne dans ce havre de nuit. Jeuh y jeta son sac en se souhaitant personnellement une agréable virée dans les bras de Morphée. Il ressortit pour profiter une dernière fois du silence étoilé. Brigitte discutait lentement avec Olivier qui s’était resservi une tasse de café.

« Ca va ? »

« Ca va. »

« Tu fais quoi demain ? »

« Je marche. »

« Ta grand-mère ? »

« Ca va. »

« Elle suit ? »

« Elle fait attention et se limite en kilomètres. »

Jeuh proposa d’utiliser le 4×4 médical pour raccourcir l’étape du lendemain. Olivier partit en discuter avec ses parents et revint avec leur accord. Les deux femmes profiteraient du véhicule pendant que le père et le fils feraient les sept premiers kilomètres. Jeuh demanda à les accompagner vers cette passe magique d’Amogjar. C’était l’ancienne piste qui ramène à Atar*, abandonnée par les voitures car trop dangereuse. Olivier ne voyait pas d’inconvénient et semblait même ravi de rompre la monotonie de ses colloques singuliers. Brigitte garderait le camp pendant leur escapade et serait toujours à même de venir cueillir Jeuh en cas de problème grâce au Toyota. Jeuh regagna sa khaïma d’un soir en faisant déjà mentalement le trajet du lendemain.

Enfin, un peu d’exercice physique, une ballade en compagnie de bons marcheurs. De quoi se rappeler les sorties dans les montagnes des Baronnies, loin des hommes, plus loin que loin, seul avec son chien et les pierriers. Retrouver ce sentiment de liberté, cette osmose avec la nature, cette fusion entre le corps et les arbres. Les chaussures de randonnées, marquées de cicatrices faites par des cailloux ciselés, bourrées de débris de thym, lavande ou genêt, étaient là, dans le sac noir. Jeuh en examina familièrement les lacets qui s’étaient usés sous l’effort de chevilles maltraitées. Les semelles étaient éculées, le caoutchouc troué par les varappes de Ste Luce. Il faudrait penser à les changer un jour, mais l’outil était solide et avait fait ses preuves, portant avec lui le spectacle insensé de certains cols inaccessibles, l’étonnement de quelques biches, le chant d’un ru de printemps ou la caresse d’un vieux mur envahi par les ronces.

Il fallait dormir au moins deux à trois heures. L’excitation était grande. Marcher, reconquérir des sensations, se frotter à deux randonneurs de bon niveau, qui venaient de dompter 240 kilomètres sans sourciller. C’était recoller à un groupe, le groupe des marcheurs pour rien, pour le plaisir, pour son plaisir, sans fioriture, sans excès, sans récompense, sans reconnaissance. Le Plaisir. Jeuh ferma les yeux sur cette perspective idyllique.

Un moteur, puis un deuxième et un troisième. Un essaim de frelon en tenue kaki s’abattit sur le camp. Les phares réveillèrent les dormeurs. Les cris déchirèrent le silence. Des militaires, sortis de nulle part et de partout, envahissaient les tentes. Ils se précipitèrent sur la nourriture et la partagèrent en rigolant. Jeuh émergea de ses songes hors du temps et se leva pour aller voir Brigitte. Celle-ci était debout devant un feu alimenté de troncs cornus.

« D’où viennent-ils ? »

« Ne bouge pas. Reste là. Tu as Olivier. Je vais voir. »

« Fais pas le con. »

Brigitte se souvenait que Jeuh présentait une véritable allergie à la gent soldatesque. Cela lui avait joué certains tours désagréables aux frontières mais lui avait apporté une certaine expérience pour louvoyer dans la logique des gradés de toute espèce.

Les 4×4 appartenaient à la gendarmerie. C’étaient donc les personnes chargées de la sécurité de la course qui venaient se ravitailler. Il n’y avait pas de véritable autorité. Cela ressemblait plutôt à une bande de pirates écumant une île des Caraïbes. Les habitants subissaient le protectorat sans révolte. Les moteurs tournaient encore, preuve que ce n’était qu’une escale. Les pies s’étaient installées dans la tente cantine et jacassaient sans retenue. Jeuh pénétra dans l’atmosphère enfumée. Son sac était intact mais son duvet servait de siège à un des militaires.

« C’est à moi. Je suis le médecin. »

Le jeune grommela mais un de ses voisins l’interpella. La référence avait du poids. Ils avaient vu le toubib discuter avec le commandant de Chinguetti. Il fallait faire attention. Ahmed entra à son tour. Une discussion en hassanya s’engagea de façon assez virulente. Ahmed évita de regarder Jeuh qui restait debout face au jeune soldat. Ne pas céder, rester ferme, ne pas baisser les yeux.

Le duvet fut rendu. Jeuh ne quitta pas les lieux et s’assit à coté de son sac, marquant le territoire. La conversation devint plus joviale. L’affrontement s’éloignait. Les militaires ignoraient ouvertement Jeuh et continuaient d’engloutir les réserves destinées aux coureurs. Les cigarettes grillaient l’oxygène. La puanteur s’installa, les uniformes s’étalèrent sur les tapis. La réquisition était évidente, en tous les cas bien affirmée. Jeuh ne voulut pas répondre à la provocation et se coucha ostensiblement. Il alluma une Gauloise en fixant dans les yeux le jeune soldat. De longues minutes flottèrent avant que la troupe ne leva le camp. Jeuh les accompagna sur le bord du chemin sans mot dire. Brigitte était là, aussi muette. Les voir enfin partir, dissoudre ce sentiment d’insécurité, remercier les forces de sécurité…

Quatre heures.

« Je vais me coucher. »

« Je reste dehors. »

tente nuit

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.
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Serge Billard Baltyde

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale: Septième jour

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

septième jour

Le réveil fut plus aisé que Jeuh pouvait l’imaginer. Les possibles courbatures s’effaçaient devant la perspective d’une superbe randonnée. Avant même de se lever, Jeuh enfila ses chaussures de marche. Le cuir était usé d’avoir trop couru sur les sommets de Tarendol. Les crampons se souvenaient des images de Barjavel. Chaque orteil retrouvait sa place dans le confort douillet de la semelle. Les malléoles se réchauffaient au creux des contreforts, la cheville rassurée par des lacets de solide expérience. Un plaisir envahit l’âme de Jeuh. Il retrouvait les sensations de puissance qui sont siennes lors des départs en solitaire dans les monts des Baronnies.

Il fallait penser au ravitaillement et surtout à la boisson qui avait fait cruellement défaut les jours précédents. Un petit havresac ferait l’affaire. Jeuh le remplit de barres de céréales et de nougats, plongés entre les bouteilles d’eau minérale. Environ 5 litres furent ainsi embarqués pour pourvoir à toute éventualité sur les 25 kilomètres annoncés.

En fait, personne ne savait très bien quelle était la distance à parcourir pour atteindre le CP suivant. La topographie officielle annonçait laconiquement 20 km comme chaque étape de cette compétition, mais Ahmed, et Dieu sait qu’il valait mieux l’écouter, en prévoyait environ cinq de plus.

En ajoutant l’appareil photo et quelques pellicules, le barda ne dépasserait tout de même pas les six kilos. Jeuh mit uniquement son tee-shirt, rangea le reste de ses effets dans le sac puis récupéra les lunettes de soleil et le chèche mythique. Il rejoignit ensuite Brigitte qui savourait son énième café du matin, à moins que ce ne fut encore de la nuit. Il faisait pourtant bien jour et le soleil jouait à poursuivre les ombres de quelques maigres arbrisseaux qui se protégeaient de leurs bras décharnés. Olivier et son père étaient là, prêts à entamer une nouvelle course dans le reg. Les femmes montèrent dans le véhicule médical sous l’œil attentionné du chauffeur mauritanien.

Jeuh laissa quelques consignes à l’infirmière sans aucune once de remords. Il pouvait lui faire confiance, l’abandonner devant l’inconnu et le travail. Elle tiendrait son poste sans broncher, capitaine courageux de vaisseau du désert.

Mais Jeuh était déjà ailleurs, lancé dans ses sensations, l’épiderme électrisé, les mollets trépidants et le cerveau en vadrouille. Affronter le sable, retrouver le poids de l’effort, bouffer de la carnitine, élimer les fibres musculaires et libérer l’esprit, tel était le programme de ce jour. Ses deux partenaires vérifièrent une dernière fois leurs sacs en devisant de choses anodines. Brigitte s’éloigna pour bien montrer que tout allait se passer comme il faut.

« On y va ? »

La piste était rectiligne comme un I dont le point atterrit dans les gorges d’Amogjar. Le soleil tapait en mesure les premiers pas. Le silence se fit dès les premiers mètres. Chacun soignait son allure sans se soucier de ses compagnons. Par miracle, le rythme était semblable et les foulées jumelles. L’écart était accordéon entre le premier et le dernier. La trace vagabondait au grès du vent et des humeurs.

Olivier n’était pas le simple fils de son père et le rejeton d’une pesante famille qui supportait les délires d’une errante grand-mère. Jeuh l’observait. Il détectait une satisfaction dans ses enjambées, le plaisir du marcheur sans but, sans laurier. La tête se tenait haute pour découvrir le paradis. Le visage était détendu, le regard lointain, vers un horizon unique fait de rêves magnifiques. La lèvre tombait en commissures circonflexes, comme celles d’un enfant endormi. Les mains se posaient sur le harnais pour méditer. Le corps était en allant. Son père en était la copie conforme et Jeuh se surprit à imaginer qu’il venait de s’auto-décrire. Pour se réveiller, il pinça les lèvres, dormeur du val. Les mots étaient rares car ne présentant aucun intérêt.

« Ca va ? »

« Tu marches ? »

« C’est beau ! »

« Tu es content ? »

Décrire les alentours était difficile. Il n’y avait pas d’alentour, pas d’environ, pas de limite, pas de frontière. Le tassili était là, autour, dessus, dessous, dedans : Langue de sable et de feu, elle emportait et absorbait les mondes intérieurs. Le caillou lamentable, l’acacia dévoré, le feu céleste s’incrustaient dans les réflexions voguant de dunes en dunes. Tout disparaissait dans un lent tourbillon de platitude. Environnement moteur d’une fulgurance neuronale. Des bribes de logiques s’égaraient sur les vagues illusoires. Les pensées fusaient en feu grégeois, sans suite, sans souvenir, ricochets sur l’âme. La dichotomie s’opérait silencieusement. Le corps pliait de servitude dans l’hamada* pendant que l’esprit voletait sans contrainte. Aucune sensation physique n’entravait cette course. Les litres d’eau descendaient sans compter. Les provisions furent dévorées machinalement. Il était impossible de capturer pour un instant le papillon qui tournait au-dessus de la tête. La volonté n’y était pas, prise dans l’absinthe du moment. Le présent était passé et avenir, éternité momentanée.

Une cahute de banco défraîchi attira le regard. Bouée dans l’océan sablonneux, elle invitait le passant à jeter l’ancre pour un court répit. Une tête d’enfant rieur, aux cheveux éclatés par un malin coiffeur, émergea d’une basse embrasure. Une ombre féminine toute de bleu vêtue s’éloigna rapidement hors du champ de vision. Elle disparut par enchantement dans un lieu sans secret. Un homme sortit et aborda le groupe, les bras écartés en signe de bienvenue. Le visage était franc et hospitalier. Son propos amical fut engageant, mais la langue étrangère. L’hassanya était incompréhensible pour les trois marcheurs drogués de sensations. Ils continuèrent leur chemin sans ralentir leur course. Ils apprendraient plus tard que ce brave berbère était le conservateur de gravures rupestres exceptionnelles, gardées jalousement, depuis leur découverte fortuite, par cet ancien berger. Ils n’auraient eu pourtant aucun regret, leur motivation était bien autre.

Sans fin, sans faim, les chaussures se poursuivaient dans une marche rapide, la machine tournait en ronronnant de plaisir. Seuls quelques grains de sable frivoles, évitant les mailles des chaussettes occidentales, échauffaient la plante des pieds. Ils portaient bien leur nom car le reste fonctionnait à merveille. Pas de crampe, pas de céphalée, pas de soif, pas de brûlure. Le soleil se voulait clément à leur égard. Peut-être prenait-t-il pitié pour ces pauvres pèlerins, ces fous errants aux semelles de vent ? Le tassili était toujours aussi plat, désolant terrain de décollage pour esprit d’aventure. Les roches noires se découvraient de plus en plus intensément vers le but espéré. Orage de raison ou déraison divine ? Quel chaos céleste avait pu les placer là, lancées à la volée, d’une rage effrayante. Refus et attirance, enfer et paradis, désir dans la peur, Jeuh scrutait cette ligne mauve qui grandissait patiemment, se laissait aspirer et jouait de mirages liquides. L’imagination essaya de capturer l’horizon qui sautillait espiègle. Cocagne de Bruegel, migraine de Van Gogh, été d’Arcimboldo ou danse de Picabia ? Selon les humeurs, selon chacun.

Le djebel, soupçonné depuis les bonjours de la famille du gardien, enserrait subrepticement les épaules des marcheurs. Sa présence bienfaisante se faisait sentir toute proche. Plus les marcheurs avançaient, plus leur champ de vision se rétrécissait. Le plan sud se remplissait d’une marque brun rouge frisant le violet par endroits. Cette rupture annoncée de la morne géographie accélérait leurs pas. Le but était tangible. Les rares mots échangés n’étaient que vagues souvenirs. Chacun espérait. Encore un bon mille et la découverte serait de taille.

Le monde de silence solitaire s’évanouit soudain et la vie apparut. C’était à l’image des hordes d’animaux fuyant l’incendie de la savane. Un fantôme de draps blancs surgit de nulle part sur la piste. Lucie, marcheuse devant l’éternel errait, pieds nus, vers ses rivages incertains. Un sourire marquait la connivence. Elle, aussi, vivait une différence recherchée. Son allure ne changea pas mais ses jambes étaient plus véloces sous l’abaya. Deux gazelles cheminaient côte à côte. Jeuh reconnut les jeunes italiens qui levèrent les bras en signe d’une première victoire sur le tassili. Ils calmèrent leur allure pour accompagner les marcheurs. Il est vrai que le sol se découpait. La surprise était à leurs pieds.

L’hamada était là, empreinte géante d’un dinosaure brûlé au soleil. Gigantesque canyon, tranché dans le vif, déchiré de ravins et de gorges, lacéré de falaises abruptes, le site faisait basculer le monde minéral figé et les esprits ensommeillés dans un vertige écarlate. La bataille des titans avait laissé des cicatrices rouges sur des parois en pleurs. Les vallées s’agenouillaient devant les pics tordus de colère. Des rangées de montagnes étaient alignées en domino inutile, parsemant les travées d’une salle des fêtes pantagruélique. L’œil ne pouvait se protéger. La vision se couchait à l’infini. Le soleil frappait sur ses tambours pour accélérer le rythme du sang, dessiner les ombres et étouffer les cris. Le chaos était physique, le K.O fut cérébral. Boxeur debout, sonné, Jeuh ne pouvait détourner son regard, fasciné, terrifié et satisfait. Quel était le but ? Rechercher, découvrir dans la douleur ? Où était LA ? Si proche. Qui est LA ? Cela ressemblait à une naissance.

Naissance dans la douleur. Les pieds brûlaient par les sournois grains de sable infiltrés dans les chausses. Les mollets devinrent soudainement raides par l’effort soutenu. Les épaules se lassaient des lanières du sac. Les reins hurlaient sous les angles des bouteilles d’eau. La nuque croûtellait de sueur collée. Mais le regard restait fixe. Les yeux étaient attirés par cette lumière scialytique de salle d’accouchement. Les cris n’y feraient rien ; il fallait respirer, survivre, vivre l’instant présent et à venir. Pas de mot, pas de parole, seul, en groupe pourtant, devant la vision. Les autres ne comptaient pas, ne comptaient plus. Cela rappelait les œufs de grenouille que l’enfant récupère dans la rivière. Groupés en osmose dans leur gangue charnelle, ils se séparent dès la première mue, pour s’ignorer ensuite et assumer leur survie. Jeuh pensa à ses enfants, à sa femme devant cette naissance du monde, devant sa nouvelle éclosion. Que c’était loin ! Le premier aquarium, le premier berceau, la première nuit. Loin et si proche. D’œuf, Jeuh se sentait devenir têtard ; un cap était passé, incompréhensible, indescriptible mais physique secret de la nature. Celle-ci fêtait à sa manière le renouveau.

L’œil distinguait maintenant l’oued qui dansait, les pierres qui applaudissaient les premiers pas d’un jeune chameau, les broussailles qui flirtaient avec le vent, les nuages qui jouaient à « saute-rocher ». L’instant figé, minéral s’évanouissait pour laisser place à la vie brutale, sauvage et dérangeante.

Les roches avaient leurs propres destins, graviers ou bloc. Les couleurs évoluaient sous le pinceau du maître de ce ciel pour composer des tableaux à l’humeur changeante, envoûtante ou terrifiante mais toujours en mouvement. Parfois les tons rouges évoquaient la chaleur, le confort d’un canapé, le coin de cheminée cévenole. Parfois ce même rouge traduisait la violence, la peur, l’incompréhension, l’incongruité de l’homme au milieu d’une bataille millénaire. Les bruns annonçaient le repos, la sagesse des douces pentes pierreuses des collines provençales, la couleur probable des chênes de France, le chocolat de quatre heures, la nostalgie. Tout d’un coup, ils devenaient menace, piège informe, pieds monstrueux d’un géant qui vous égorge, déambulation solitaire d’un jour de pluie, boue d’un chemin trop long, trop connu, envie de pleurer sur son sort comme un dimanche sans matin. Les jaunes, par leurs facéties, étaient les plus difficiles à cerner. Accoudés à la roche, ils se laissaient dompter et se métamorphosaient en vermeil, créant de magnifiques vases de Gallé. L’or attirait le regard. La pie volait vers ces trésors, ignorant l’alentour. L’harmonie régnait en ces lieux uniques. Les chandeliers étaient allumés pour le repas festif d’une fin de journée. Les flammes dansaient. Les velours furent tendus. La nuit put reculer. En autre instant, la nuance était différente. Simple reflet du soleil, le jaune glacé était le pâle miroir qui cachait au mieux les misères, les rides d’une vieille montagne qui s’effritait lamentablement en crevant de solitude, le fond de culotte d’un monde âgé qui s’écroulait dans la détresse.

Vision d’un autre monde, visions intérieures d’autres lieux, d’autres passages, d’autres envies.

Une main se posa sur l’épaule de Jeuh. Hypnos s’enfuit, laissant tomber son manteau de sortilège.

« Tu veux une photo ? »

Olivier montrait le sac pendu sur l’arbrisseau et, sans attendre la réponse, alla le décrocher. Les lanières étaient raidies de transpiration et les doigts bataillaient pour les démêler. A moins que ce ne fut l’émotion. Comme un enfant, il souleva sa trouvaille bien au-dessus de sa tête. Le 24×36 de son père brillait au bout de ses bras. Il voulait saisir l’instant éphémère, un souvenir évanescent, un raccourci de ses sentiments troublés.

« Je me mets où ? »

Le randonneur hésitait dans sa précipitation. Sans un mot, il désigna la pointe d’un rocher vigoureux qui écrasait les ravins de toute sa jeune arrogance. Il devait se retrouver dans cette image forte, îlot devant le temps qui marque inlassablement ce qui l’entoure. Jeuh se dirigea lentement vers l’emplacement. La torpeur était encore physique comme un réveil d’anesthésie. La pose fut longue. Olivier cherchait le meilleur angle pour capturer ses émotions. Il n’en resterait que brumes et fadeurs d’un papier colorisé telle une photo sur la vieille carte d’identité. Mais le remède était nécessaire sur l’instant, aspirine sur mal de tête.

Les Italiens étaient repartis en trombe. Lucie les suivait, de son pas lent et mesuré, dans leur descente caillouteuse. Les trois marcheurs furent à nouveau seuls devant le paysage.

« On continue ? »

Le père avait parlé. Visiblement, il avait besoin, lui aussi, de s’ébrouer, de se débarrasser de cette sensation bizarre, extraordinaire, dérangeante.

Les sacs furent à nouveau chargés, les courroies serrées au maximum, pour les dix derniers kilomètres de descente. Le passage était, au début, bien marqué, bien large, rappelant que les véhicules passaient encore quelques années auparavant. La pente s’accéléra, rendant impossible, si besoin était, un regard en arrière. Mais qui le voulait à ce moment ?

Le chemin devint de plus en plus raviné, traversé par des torrents squelettiques. Quelques traces d’huile laissaient deviner les impondérables misères d’un chauffeur imprudent. Les lacets se répétaient, collés à flanc de montagne, alternant lumière et ténèbres relatives. La poussière se soulevait à chaque pas. Les genoux devenaient douloureux. Chaque mètre arrachait une plainte de leurs faibles rotules. Le panorama se déroulait lentement entre ravines et cornières. Au détour d’un énième virage, les randonneurs entrevirent un bâtiment en ruine, naufragé sur un plateau de grès encre.

« Fort Saganne ! »

Les murs étaient encore debout, vaillants devant l’harmattan qui les raclait sans excès. Les fenêtres étaient creuses, les coursives désertes, les tours de guet abandonnées. L’œil chercha le retour d’une patrouille qui devait marcher non loin. Tout était en place sauf la vie. Le fort ressemblait plutôt au donjon d’un château minéral dont les enceintes sont de précipices et d’éboulements. Il ne viendrait à l’idée d’aucun stratège de vouloir attaquer ce promontoire. Vanités coloniales, vacuité architecturale, les derniers habitants étaient partis de solitude. Le rire tonitruant de Depardieu retentissait dans un dernier écho. Un détour vers ce lieu de recueillement fut proposé mais rapidement refusé car les distances trop longues. La marche était suffisamment pénible pour éviter ce genre d’escapade.

La descente fut rude et les marcheurs hésitèrent parfois devant des raccourcis acrobatiques, chemins de chèvre, tortueux et risqués, ou varappes de dromadaires. La sagesse était de mise car le fond de la vallée était encore réduit à l’état d’un espoir. Ils cheminèrent ainsi des minutes, puis des heures avant de distinguer deux khaïmas, jeu de LEGO dans le dédale des ravins alentours.

Le campement était installé à la croisée de deux oueds asséchés, au pied de ruines sans mémoire. Nid dans lequel la vie fourmillait, points blancs dans la grisaille environnante, un filet de poussière s’élevait en signe indien de bienvenue. Mais la route était encore longue, bien plus longue depuis que l’arrivée semblait proche. La vigueur était revenue en coup de fouet. Les pas s’allongèrent, les phrases raccourcirent. Le soleil était à son apogée et claquait sur les échines courbées. Chacun vidait ses dernières réserves d’eau. Jeuh constata à cet instant qu’il avait réussi à absorber les cinq litres sans pour cela avoir eu la sensation de s’être noyé ou même d’avoir une simple envie d’uriner.

En quatre heures, ils avaient pu atteindre le CP 13 ce qui faisait une moyenne de 6 kilomètres à l’heure, sans compter l’arrêt « shoot de ta vie ». Jeuh en fut plus que fier et c’est en conquérant qu’il passa la fictive ligne d’arrivée.

Il retrouva son ami le banquier qui assumait à nouveau le rôle d’horodateur avec une conscience toute minutée. Maurice lui montra du doigt une couche bien tendue au milieu des cartons de nourriture et d’eau. L’abondance régnait. Maurice avait engrangé ses trésors dans un coffre suisse. Mais, aujourd’hui, c’était portes ouvertes.

« Dépêche-toi quand même. Les Italiens ont besoin de toi. »

Jeuh se décida cependant à faire une petite pause du type « découverte de l’anatomie ». Ses pieds avaient bien souffert par le sable râpeux qui dansait entre les orteils sur un pas cadencé. Un petit air frais, savamment entretenu par quelques ouvertures de toile berbère, chatouillait ses plantes et calmait les ampoules naissantes. Finalement apaisé par ce bienfaisant Eole, Jeuh contempla ses braves chaussures et ses fines chaussettes. Il décida alors de laisser tranquillement les pieds nus.

Les barres nutritives étaient toujours là avec une saveur rehaussée du goût de l’exploit. En effet, les quelques coureurs présents avouèrent leur surprise devant les performances d’un médecin. Pour eux, les doctes gens sont plus souvent arrimés aux rives d’une bibliothèque qu’aux gradins du stade de football.

L’ego bien regonflé, Jeuh se rappela la remarque de Maurice et changea de khaïma. Le sol était jonché d’épines de djergé, rendant la marche délicate.

Le nouveau lieu était bien plus sombre, d’une noirceur laissant présager un drame réel, bien présent. Philippo était assis en tailleur, le menton reposant sur ses genoux cagneux, griffés de nombreux buissons, de douleurs non avouées, de souffrances diverses. Son visage fatigué était fixe. Les rides étaient creusées en un spasme figé, inerte. Ses yeux explosaient hors de leurs orbites. Les bras étaient croisés en signe d’impuissance. Les cheveux hirsutes rejoignaient une barbe naissante, désordonnée sur des joues sales et rêches. Les stigmates de la sécheresse physique et de la déshydratation des sentiments étaient là.

Au-delà de ses baskets de compétition gisait Ricardo, dont la respiration saccadée rythmait une plongée évidente dans le coma le plus profond. En quelques mots rapides, Jeuh découvrit la situation. Ricardo avait eu un malaise brutal, mis sur le compte du coup de barre hypoglycémique classique du coureur de fond. Ils avaient continué, en espérant que les nougats feraient bon office. Puis Ricardo était tombé inanimé à quelques centaines de coudées de l’arrivée.

Voulant à tout prix éviter la disqualification de son ami, Philippo l’avait soutenu pendant une longue heure et avait réussi à lui faire franchir, debout, la ligne d’arrivée. Le jeune italien avait ensuite allongé son ami dans la première khaïma et, donc, le veillait en attendant l’arrivée du médecin.

Le constat fut rapide car la déshydratation apparaissait dans toute sa splendeur. Jeuh avait l’impression de relire les cours de la faculté. Le film était aussi bon que le roman. L’imaginaire n’aurait pu faire mieux. Le coma était profond. Ricardo réagissait uniquement à la douleur obtenue en pinçant les tétons. Les réflexes étaient bons et symétriques. Les paupières se laissaient soulever sur des orbites abyssales, cernées de fard noir. La pupille réagissait à la lumière, mais ne suivait pas le mouvement d’une lampe. La peau était grise, sèche, fripée, râpeuse. Le pli cutané restait marqué un long moment traduisant une atteinte cellulaire. L’aspect de maigreur, avec des côtes proéminentes sur un thorax décharné, était accentué par un tee-shirt devenu trop large et imprégné du sel, si absent maintenant. La respiration était courte, superficielle, saccadée, comme celle d’un chien qui vous ramène pour la douzième fois l’os que vous lui lancez.

« Que s’est-il passé exactement ? »

« Il a d’abord vomi, a eu mal au ventre et ensuite s’est vidé d’une diarrhée en fusée. »

Jeuh prit le bras pour vérifier la tension artérielle. Celle-ci était encore bonne ce qui surprit un peu le médecin. Le pouls lui-même était accéléré, de façon proportionnelle mais sans excès et sans ratée. Ricardo avait donc un bon cœur, comme son ami. Quelques gifles sur ce visage de cire permettaient au médecin d’espérer un retour à la conscience mais lui servaient surtout de délai de réflexion. Le règlement était clair depuis le départ. Toute perfusion entraînait la disqualification.

L’Italien était bien faible et avait peu de chances d’aller plus loin, mais son jeune ami avait tout fait pour l’aider en perdant lui aussi de précieuses heures dans une compétition égoïste. Que devait faire le médecin ? Jouer la sécurité et se protéger en rejetant les signes évidents d’une amitié enfantée dans la souffrance ? Laisser Ricardo digérer son purgatoire pour le voir renaître dans les bras d’un frère de galère ? La bête était solide, habituée à souffrir sur les pentes de l’Etna, dans les marais ou les collines de Lombardie. Elle était solitaire comme un loup des Abruzzes mais ne devait pas mourir comme un chien dans le désert de Mauritanie. Pourquoi chercher la complication quand il y avait plus de cent personnes à surveiller, à conseiller, à soigner, à soutenir ? Tout le monde avait besoin de se protéger pour arriver au bout de cette course, au milieu des sables et des rêves. Jeuh ne le reverrait probablement plus jamais dans les années à venir.

« Tu te sens de le surveiller pendant des heures ? »

Philippo acquiesça. La course n’avait de sens que dans la foulée de son jumeau.

« Je reste à tes côtés. Dès qu’il ouvre le bec, tu lui verses quelques gouttes d’eau. S’il revient à lui, fais-le boire et propose-lui des charcuteries, du pain et des pastilles de sel. Mais toujours en petite quantité. Ne le force pas. On mettra le temps qu’il faut. Il repartira avec toi. »

Jeuh sortit de la tente, tout à ses réflexions. Il sentait qu’il s’était encore fourré dans une histoire tordue, à l’issue plus qu’incertaine. Mais finalement, n’est ce pas là que l’on goutte au piment de la vie ? Il serait toujours temps de placer une perfusion de sérum salé. En espérant que la tension ne serait pas tombée dans les chaussettes entre temps…

Une voiture tout-terrain descendait le chaotique sentier d’Amogjar. Tous les visages se tournèrent vers cette apparition qui venait troubler la relative sérénité de ce qui ressemblait de plus en plus à une infirmerie de guerre de sécession. Au dernier lacet, Jeuh reconnut le véhicule médical. Un sentiment de sérénité remplaça l’incertitude des dernières minutes. Ahmed ramenait Brigitte et son inlassable bon sens. La solitude des décisions allait disparaître. Jeuh se précipita à leur rencontre, oubliant ses pieds nus. Le sourire et les bras de l’infirmière était là. Jeuh s’apaisa devant l’élan quasi maternel.

« Là haut, c’est fini. Tu as besoin de moi ? »

Une cigarette sortit puis s’alluma par enchantement.

« Tiens, tu sembles en avoir besoin. »

« Je veux te montrer les Italiens. »

« J’ai mon thermos de café. Bois d’abord. Tu as cinq minutes, non ? »

Jeuh avait besoin d’être rassuré sur sa bonne décision. Mais Brigitte calma le jeu. C’est vrai qu’elle connaissait depuis longtemps les angoisses de son toubib, sa recherche perpétuelle du mieux faire, ses périodes de doutes, ses coups de cœur et ses frasques innocentes.

« Tu veux du sucre ? Bien sûr ! »

La main plongea dans le fourre-tout qui l’accompagnait toujours.

« Je l’avais mis de côté pour toi. »

« … »

« Et on va se mettre à l’ombre. »

Jeuh se laissa mener, comprenant les méandres qui apaisaient son esprit.

« C’était super, cette balade. J’en rêvais depuis le début. Merci d’avoir assumé. »

« A charge de revanche. Merci de m’avoir emmenée avec toi. »

« Tu le referais ? »

« Pas demain. Mais pourquoi pas dans une semaine ? »

Le rire était sincère, scellant une connivence sans faille.

Jeuh finit la tasse de café et tira quelques voluptueuses bouffées de la tige de nicotine. Il découvrit une épine profondément enfoncée sous son gros orteil.

« Laisse. Je te l’enlève. »

Qu’espérer de mieux ! Café, cigarette, brise légère, ombre bénéfique et femme attentionnée.

« Bon, on se bouge ! »

Brigitte avait parlé. Elle se dirigea vers la tente. Le sourire de Philippo accueillit les médicaux. Le tableau était d’une clarté évidente, le bonheur éclatait simplement. Ricardo était appuyé sur un coude et mâchait consciencieusement un morceau de pain.

« Ca a marché ! ! ! Merci. »

« C’est toi qui as fait le travail. Ton copain te doit une fière chandelle. »

Brigitte ne put s’empêcher de lui faire la bise comme à une jeune maman qui vient de mettre au monde un beau bébé. Dans cette maternité du bout du monde, les médicaux venaient d’assister à la naissance d’une amitié hors du temps.

« Continue de le surveiller. Tu en restes responsable. On te laisse. Tu es le meilleur des remèdes. »

Philippo pressa son bandana pour extraire quelques gouttes d’eau qu’il laissa filer sur les commissures salées de son ami. Ils vivaient leur osmose sans témoin.

« T’as pas eu de problème là-haut ? »

« La routine. »

Brigitte et Jeuh s’installèrent confortablement dans l’autre khaïma. Les quelques coureurs au repos étaient partis dans leurs rêves, leurs souffrances. Ilots d’archipel à la dérive. Solitude commune.

« T’as remarqué les lieux ? »

« On va fouiller ? »

Un clin d’œil, un petit pli sur les lèvres. Le site leur rappelait les montagnes de leurs baronnies. Les structures rocheuses leur laissaient espérer une fructueuse chasse aux fossiles. Les tentes étaient installées au confluent de deux oueds asséchés. Ces ruisseaux, à la violence cachée, drainaient deux ravins perpendiculaires, barrés par des falaises rocheuses qui s’effritaient sous les coups de butoirs célestes. Quelques sentes invitaient à leur découverte.

D’un commun accord, Brigitte et Jeuh se dirigèrent vers l’est. Il fallait traverser la route, puis l’oued. Le sol était parfois sablonneux, parfois rocheux, parsemé de cailloux aux arêtes vives. Les arbrisseaux étaient rachitiques, tordus de souffrance. L’homme avait l’impression de plonger dans le purgatoire. Le chemin montait. Pas de trace de pas, mais quelques marques animales ; crottin de chameaux, effondrement de pierriers creusés par le poids d’autres bêtes sauvages, squelettes blanchis de rongeurs, pelotes de rapaces, lacis de reptiles.

Les deux amis marchaient le nez dans les cailloux, à la recherche d’une empreinte préhistorique ; ammonite, trilobite, algue ou autre. Ils arrivèrent ainsi sans s’en rendre compte au pied de la falaise. Un passage collait à la paroi, parfois étroit donnant le vertige, parfois accueillant pour une pause. Jeuh imaginait un monastère tibétain au sommet. Il s’assit sur un rocher et contempla les lieux. Les khaïmas étaient devenues point-virgule au milieu d’un livre d’épopée. Geste géologique, œuvre céleste et couloir du temps, la majesté du site ne pouvait être décrite en de simples mots ; elle restait libre d’écriture. Bienheureux les poètes…

Brigitte avait rejoint son ami. Le silence les enveloppait. Ils s’étaient assis côte à côte, les yeux rivés sur l’horizon, leurs horizons. Leur amitié n’est pas croisée. Elle est réciproque car tendue vers le même désir. Ils se comprennent dans leurs méandres, se tiennent la main pour passer les épreuves, pour atteindre leur but.

Jeuh sentait la présence de LA. Présence de Brigitte ? Ombre bienfaisante de la falaise ? Silence minéral ? Statuaire de l’harmattan* ? Un tout ? Ou son inverse ?

« Le désert, c’est aussi l’apprentissage de la soustraction. »

« On va voir en face ? »

Jeuh se dressa pour secouer la torpeur qui l’envahissait. Le soleil commençait sa descente, les ombres s’agrandissaient, donnant un aspect terrifiant aux à-pics. Le retour vers le camp fut vertigineux. Les pierres roulaient sous les chaussures et s’écrasaient au fond du ravin. L’écho d’un roulement de tambour battit la charge hésitante des premiers pas. Puis la confiance augmenta. Jeuh se sentait devenir mouflon. Seul, face à la nature, il analysait avec jouissance l’effort de ses muscles tétanisés par le danger. La course devint rapide, le risque s’accrut, le plaisir animal augmentait. La poussière du pierrier séchait les perles de sueur qui inondaient ses sourcils. La bouche était sèche sur des lèvres ouvertes aux sensations de liberté et de moment unique. La colonne vertébrale accusait sans rechigner les chocs provoqués par les sauts répétés.

Jeuh descendait la falaise comme un skieur une pente glacée. Un saut à droite, un saut à gauche. Les chaussures s’enfonçaient dans les milliards de cailloux recouvrant la roche usée. Certains pénétraient dans les chaussettes pour être éjectés au tour suivant. Les genoux pliaient sagement dans cette danse de Zébulon. La frénésie était à son comble et Jeuh ressentit une amertume au premier replat.

Un crâne blanchi de petit rongeur le salua. Un sclérophyte* s’esclaffa sur son passage. Le danseur de granit marqua une pause. Là, au milieu des rochers les plus téméraires, il distinguait nettement le promontoire qui surplombait les deux khaïmas.

Ni rien, ni personne n’avait évoqué l’aspect insolite du lieu. Des murs bas, faits en pierres sèches disposées de façon arithmétique, couraient sur le dos d’une douce colline. Ils évoquaient un troupeau de mouton rentrant sagement à l’étable, faite ici d’un corps de bâtiment de faible hauteur, dont la discrétion était confortée par un mimétisme total avec son environnement. De son perchoir, Jeuh ne pouvait distinguer aucune ouverture, aucun chemin d’accès. Le fortin vivait en apnée depuis longtemps, parfait caméléon. La curiosité de Jeuh augmentait sur les derniers mètres le séparant du camp. Mais Brigitte intervint :

« Il faut aller voir les Italiens… »

Jeuh se dit qu’il lui restait encore à peu près trois heures avant la tombée de la nuit pour pousser ses investigations. Et puis, ces ritals étaient bien sympathiques…

« M. ! ! Ricardo, qu’est-ce qui se passe ? »

« Il est tombé dans les pommes et depuis ne répond plus. »

L’infirmière et le médecin s’agenouillèrent au chevet de Philippo. La respiration était calme, non gênée par des ronflements, peu rapide et de bonne amplitude. La tension artérielle était basse, très basse même, mais le pouls radial restait bien frappé et régulier. Le jeune coureur était gris cendré. Les traits étaient creusés, évoquant de suite le tableau redouté d’une déshydratation. Les sollicitations verbales puis gestuelles ne trouvèrent aucun écho.

« Encore ce foutu problème des perfusions. On risque de le disqualifier. »

« Ecoute, Ricardo. Philippo t’a sorti de la même histoire. Je te laisse deux heures pour lui rendre la pareille. S’il n’y a pas d’amélioration, ou si ça s’aggrave avant, je serais obligé de piquer pour le réhydrater. »

Brigitte s’assit en face de l’Italien.

« Tu peux m’expliquer comment vous faites pour tomber malade l’un après l’autre ? »

« Ca a commencé dans la descente de la passe. Il faisait très chaud, horriblement chaud. Nous étions tous les deux fatigués. Les jambes étaient en bois, refusaient de nous porter. Pourtant la course continuait. Entraînés dans une pente rapide, nous avancions comme des automates. Les lacis semblaient de plus en plus profonds, les tentes de plus en plus lointaines. Il était impossible pour chacun de s’arrêter. La cadence devenait lourde, infernale. Tout craquait, les genoux, les cailloux, la tête. Soudain, j’ai senti un grand vide, un soulagement. J’étais au bout de mes peines. Je n’en avais plus rien à faire de cette course. De toute façon, je n’avais pas le niveau, dès le départ. Ce n’était pas une punition mais une évidence, une délivrance. Je suis tombé dans les bras de Philippo pour oublier. Lui a crié, a hurlé et même pleuré. Exténué, décomposé, il m’a empêché de me coucher pour dormir. Il m’a pratiquement porté sur les derniers kilomètres. Ensuite, je ne sais pas. »

« Ensuite, Philippo a joué à la maman, t’a remis sur pieds puis a craqué. Il s’est senti le droit de plonger lui aussi car son copain était tiré d’affaire. Bonne leçon… »

« Ca vaut bien une cigarette et un café ! ! ! »

L’ordre de départ était donné et les deux médicaux quittèrent la tente – hôpital.

« Ca vaut le coup d’essayer, pour leur histoire à eux. »

« Tout à fait d’accord. »

Toujours ce besoin de se rassurer devant ces décisions lourdes. La cigarette fut fumée en silence.

« Salut, les mecs ! C’est cool, ici ! »

Tout à leurs pensées, Brigitte et Jeuh n’avaient ni entendu, ni vu le véhicule qui venait de s’arrêter devant eux. Marc l’urgentiste avait revêtu la tenue adéquate du baroudeur : chemisette débraillée, ouverte sur un torse barré d’une chaîne en or agrippée aux poils, pantalon bouffant aux dessins africains, turban bleu noué savamment autour du cou, lunettes noires relevées sur un front claqué de soleil. Il pouvait poser pour un magazine de voyage du style « aventures sauvages en terre coloniale ».

Sa compagne du jour était du même acabit. Sa vision fut cependant plus alléchante car la légère salopette blanche était suffisamment translucide pour autoriser une vue détaillée de ses minuscules sous-vêtements, contenant difficilement les rondeurs de sa plantureuse personne. Personnages déplacés, il ne manquait plus qu’eux.

« C’est très cool. J’espère que vous avez bien dormi. On a un mec dans le coma. Dis-moi ce que tu en penses. »

Jeuh sentit que cette phrase ne lui laisserait que quelques minutes de repos. L’intrus allait revenir parasiter une ambiance gonflée de sérénité, de plénitude, de quiétude. Un gros cumulus se présentait dans le ciel. Comme par hasard, les montagnes alentours se voilèrent sous une sournoise grisaille qui survint brutalement. Le temps changeait…

Maurice se pencha à l’entrée de la tente. Il avait reconnu la présence de tous les médicaux et en profita pour quémander un conseil personnel

« Jeuh, qu’en penses-tu ? »

A ces mots, il tendit en avant ses paumes de main, les doigts écartés. Les trois quarts des faces palmaires étaient rongés d’eczéma. Le fond était rouge carmin, des croûtes blanchâtres s’éparpillaient de façon concentrique à partir de la ligne de vie. L’ensemble faisait penser à une glace à la fraise que l’on aurait congelé plusieurs fois. Des paillettes pétrifiées trahissent la torture chimique de la crème au lait. La langue enfantine, innocente, essaie toujours de gommer en premier ces imperfections.

Il est troublant de remarquer que la gent médicale compare souvent les pathologies à un mets ; steak haché, prune, olive, daube, gourme pour gourmet… C’est peut-être l’envie de faire « bonne chaire ».

« Tu as une dyshidrose carabinée. »

« Tu as un traitement ? »

« Non, il te faut une pommade cortisonique et on n’en a pas. »

« Tant pis, je verrais en rentrant. »

« Tu as mal ? »

« Je n’arrive plus à fermer les mains et encore moins à tenir un stylo. »

« Bon, je t’arrange ça. »

Jeuh fouilla dans la cantine médicale, assoupie dans un recoin sombre de la khaïma. Pêle-mêle, il en sortit deux flacons de cortisone injectable, une boite de petite chirurgie avec pince de Kocher, porte-agrafes, ciseau, lame de scalpel et fil de suture, un tube de pommade pour brûlure, des seringues et leurs aiguilles, un canif. Le tout fut étalé sur un sac poubelle.

Le couvercle de la boite de chirurgie, en aluminium bleu, allait servir de têt. Le médecin déplia le couteau pour couper les capsules métalliques de protection de la cortisone. Les petits flacons contenaient la précieuse poudre réservée aux urgences extrêmes. Afin d’en récupérer les quelques grammes, Jeuh décida d’adjoindre un peu de sérum physiologique à l’aide d’une seringue. L’aiguille suinta les gouttelettes d’eau qui diluaient le produit.

Un lent mouvement circulaire permit l’homogénéisation parfaite du mélange. Celui-ci fut répandu sur l’aluminium. Le tube de pommade fut pressé et le filet blanc de pâte étalé consciencieusement sur la surface du couvercle. Le porte-agrafes servait de spatule pour obtenir une préparation onctueuse. Malheureusement, la dilution était trop liquide pour être appliquée de façon efficace sur une peau lésée. Il fallait l’épaissir, la rendre plus consistante.

Jeuh plongea les mains dans la réserve de médicaments ; comprimés, gélules, dragées, bandages divers, compresses, collyre, perfusions. Rien de bien compact. Compact ? Il fallait rendre compact, comme pour une diarrhée ! ! ! Les sachets de Smecta sortirent de leur réserve. L’argile de leur composition ferait l’affaire. Un premier sachet fut déchiré et son contenu dispersé. La mixtion fut peu probante, encore trop liquide. Jeuh décida d’augmenter la quantité d’argile en déversant prudemment un sachet supplémentaire.

Le résultat final était presque satisfaisant. La pâte était devenue plus épaisse en gardant son onctuosité originelle. Les grains de cortisone s’étaient incorporés sans grumeau. L’argile lui avait donné un aspect écru, aux reflets parfois brillants. Le couvercle avait été calé de guingois pour faciliter les malaxages répétés. Il fallait maintenant récupérer le précieux amalgame dans un récipient adéquat. Un flacon de prélèvement urinaire aurait été parfait mais n’avait pas été prévu dans la mallette. Brigitte intervint :

« J’ai ma tasse de café. »

L’infirmière, accroupie en silence depuis le début de l’alchimie, tendait une demi-bouteille d’eau minérale. Les barbes de plastique bleu avaient été soigneusement rongées à chaque goulée du noir breuvage.

« Il faut un couvercle. »

Un élastique fut découvert dans la malle, un gant de latex découpé pour n’en garder que la paume. L’ensemble ferait un chapeau contre le sable et la poussière. Jeuh présenta fièrement le résultat en appelant Maurice. Cousin éloigné des porcelaines lithophanes, ces muses pour apothicaires européens, le récipient pellucide laissait toutefois espérer un même soulagement.

« Tu t’en frottes les mains trois fois par jour. Bonne chance… »

Maurice, toujours aussi discret par une logique déformation professionnelle, s’éloigna vers sa table de pointage. Il venait, en effet de repérer un coureur qui arpentait les derniers lacis d’Amogjar. Il lui fallait maintenant ressortir le chronomètre, la feuille de pointage et son indissociable stylo. Les bouteilles d’eau minérale étaient alignées sur le devant du pupitre en signe de bienvenue. Le commissaire de course surveillait du coin de l’œil le feu savamment entretenu par les autochtones. Une marmite se balançait sur un trépied, couvant l’eau chaude qui servirait un thé de réconfort.

« Ca y est, les mecs ! J’ai fait le boulot. »

Revoilà Marc et son ombre transie d’admiration. Jeuh ne supportait pas ses invectives à l’allure désobligeante pour l’infirmière. Il lui semblait que l’urgentiste ignorait délibérément la présence de Brigitte. C’est probablement l’habitude des médecins hospitaliers de ne pas considérer celles qu’ils appellent les « petites mains ».

« Qu’est ce que tu as fais ? »

« Je l’ai piqué. »

« Quoi ? »

« Il était pas beau… »

« Mais t’es fou ! Il va être disqualifié ! »

« C’est pas mon problème. J’ai pas envie qu’il me claque dans les doigts. »

« Je te demandais juste ton avis. »

« Moi, je fais des urgences. J’ai l’habitude. »

« Tu éviteras le prochain coup. »

Jeuh et Brigitte se levèrent d’un même élan pour couper court à une discussion qui pouvait devenir aigre. Ils se dirigèrent vers la khaïma en remarquant toutefois que le concurrent attendu se rapprochait bien doucement. Il régnait à l’intérieur de la tente une véritable atmosphère de deuil. Ricardo pleurait en silence devant son ami encore hébété.

« Je n’ai pas eu le temps. Je n’ai pas compris son français. »

Philippo montra son bras. La saignée du coude était recouverte d’un film plastique protégeant un cathéter. Une longue tubulure le reliait à un flacon de sérum physiologique.

« Je suis disqualifié ? »

« Oui, c’est dommage. Tu pouvais t’en sortir tout seul. »

« Ricardo, on pourra continuer tous les deux ? »

« Promis. »

Il n’y avait rien à ajouter. Jeuh quitta la tente pendant que Brigitte finissait de leur tartiner un sandwich.

L’homme, qui peinait sur la route, devint réalité au milieu du brouillard de sable. Le médecin distinguait maintenant parfaitement sa tenue. Les jambes étaient recouvertes de bandages. Un bâton de marche était traîné par un bras décomposé, repus de fatigue. Le tee-shirt avait été blanc. Un bandeau enroulait le front écarlate.

« Georgio ! »

A ce cri, le vieil Italien vacilla mais se rattrapa dans un dernier sursaut. Il rasait les rochers éparpillés sur le bord de la piste. Jeuh s’élança à son secours. Le coureur était devenu l’ombre de lui-même.

« C’est très dur, trop dur… »

Il passa son bras sur les épaules du médecin et vida la bouteille d’eau offerte. Le liquide ruisselait sur son visage, laissant des traînées claires sur la poussière de ses rides.

« Un vieux grognard. La Bérézina. »

Jeuh pensa à ces images d’Epinal qui avaient bercé les leçons d’histoire de son enfance. Solide paysan, taillé dans le cep puis mûri au soleil, la défaite évidente n’entamait pas la rage de ce soldat. Il voulait passer l’arrivée, rien ne l’arrêterait. Sur les derniers mètres, il se dégagea de son tuteur pour passer seul la ligne mythique.

« Dossard n° 108. Arrivé. »

Brigitte prit le relais immédiatement et l’entraîna dans la tente des Italiens. Il fallait le laisser reposer au pays.

Le soleil décroissait de plus en plus. Les heures avaient filé imperceptiblement devant la richesse des évènements et la floraison de sentiments extrêmes. Jeuh eut besoin de s’éloigner afin de calmer son esprit.

« Je te laisse un peu. Je vais sur les rochers. »

« Pas de problème ! Cherche-nous des fossiles. »

Brigitte alluma une cigarette en surveillant son dixième café de l’après-midi. Elle s’était assise au milieu des Mauritaniens. Ahmed fit un signe de la main. Le médecin savait qu’il pouvait compter sur ses deux alliés. La conversation en hassanya* reprit de plus belle. Quelques ouguiyas trébuchèrent sur les pierres. L’infirmière éclata de rire. Les enchères montaient pour les épousailles.

Le sentier gravillonné disparut rapidement devant les pas pressés de Jeuh. La pente devint plus raide, les roches plus saillantes. Tortueuse comme un céraste*, la sente se découvrit inhospitalière. Quelques sclérophytes alignaient de coriaces épines pour déchirer la chemisette du médecin. Une baie rouge paradis, nichée au sein d’un arbuste attirait le regard. La main fut tentée par cette jolie cerise charnue, mais les doigts rencontrèrent rapidement les ronces qui entouraient le fruit défendu.

Le regard se concentra sur les aspérités du terrain qui permettaient de franchir les boulders tombés de la falaise. De temps en temps, il fallait sauter à pieds joints au risque de se fracturer un tibia ou, du moins, de se faire une belle entorse.

Un cri aigu marqua le dernier atterrissage. Un daman* s’enfuit en sautillant. Cette espèce de gros rat à la robe bistre courut se cacher dans un terrier voisin. La surprise de ce premier contact du troisième type avec un habitant d’Amogjar étant un peu passée, Jeuh s’interrogea sur l’esthétique de la bestiole. Son aspect, pour ne pas être aussi répugnant que les surmulots qui envahissent les bords de la Garonne, n’inspirait aucune tendresse, aucune sympathie. Il était donc bien naturel de le voir s’épanouir dans un lieu aussi reculé, aussi sauvage. Noé avait du faire des cauchemars et abandonner le premier couple de ces répugnants quadrupèdes à la première escale.

La muraille devenait plus présente, plus pressante, plus étouffante. Maintenant les congénères du rongeur s’ébattaient autour du visiteur imprudent. Ils passaient entre les chaussures du médecin. Certaines mères s’empressaient de faire les courses pour nourrir leurs nichées. Les uns rentraient du travail en discutant des dernières nouvelles entendues au bar des roches, les autres préparaient leurs prochaines vacances en s’enfonçant dans les traboules. Jeuh s’imagina Goliath dans une ville de rats. Il ne manquait que le flûteau pour couvrir les petits cris perçants qui balisaient les voies de communication. Finalement, la compagnie des damans apparut plus douce au cœur du médecin. Voilà des gens qui ne s’occupaient pas des autres.

Un dernier coup d’œil avant d’escalader la carrière de géant. Le campement était devenu minuscule, rétréci dans son cocon d’oueds. Les soucis étaient là-bas, en bas, très bas et très lointains. Jeuh distinguait cependant encore parfaitement les ruines qui dominaient discrètement les deux tentes. Il se promit d’y aller dès son retour.

Les jambes reprirent leur gymnastique. Les pieds s’enfonçaient de plus en plus dans le déversoir de la falaise. Les cailloux se faisaient de plus en petits. Les gros blocs avaient en effet roulé jusqu’au plus bas. Les graviers, accrochés sur la pente, étaient le résultat d’un concassage sans cesse répété par l’érosion. Dix minutes et plusieurs pertes d’équilibre suivantes, Jeuh atteignait un replat salvateur.

Il s’assit pour contempler le paysage et surtout reprendre un peu de souffle. C’est vrai que la nicotine, bien que puissant anxiolytique, diminue les capacités d’adaptation à l’effort… Et dire qu’il avait oublié de monter son paquet ! ! ! C’est vrai aussi que le paysage était magnifié par le soleil couchant. Les roches s’irisaient. Les hums* grandissaient de leur ombre portée à l’infini. L’ensemble évoquait les mésetas de Patagonie, à la puissante sauvagerie. De façon paradoxale, Jeuh revoyait les back waters du Kerala. La naissance du monde, une vie avant la vie. La vie : une femme, une fille et un fils.

L’image de celui-ci réapparut dès que le regard du médecin se fut posé sur une plaque au noir profond. Ressemblant à une ardoise, son feuilleté était facile à disséquer. L’envie de ramener un souvenir aux enfants devint le plus fort. Oubliés le panorama, le besoin de fumer, Jeuh se mit à genoux pour gratter les rochers à la recherche d’un fossile. Sans se rendre compte, il longea la paroi pour finir acculé devant une gigantesque concrétion.

De couleur blanche, calcite parmi les plus belles, elle avait pris la forme d’une tête de cheval fou. La crinière descendait d’une éclaboussure étourdie, échappée d’un lapié immense qui surplombait à présent le frêle humain.

Ce lapiaz* se révéla un prodigieux bestiaire aux chimères et gorgones dignes des plus belles échines doriques. Jeuh eut l’impression de pénétrer dans une cathédrale romane. L’iconographie y était aussi riche et délirante.

Par-là, des pattes d’éléphant capturé en savane, par ici, une croix égyptienne tombée d’un jeune pharaon, ailleurs, un boa convulsé de gourmandise, plus près, un simple lys de mariée, à coté, une main sans bague au doigt. Chaque détail faisait partie d’un tout, parcelles de foison, enluminures extatiques, délires entrelacés d’un monde minéral bien vivant.

Râ montra le chemin du retour. La lumière baissait. La pénombre s’installait dans les rochers dominateurs. Il fallait redescendre, la gibecière vide de tout souvenir géologique. Chamois bipède, Jeuh zigzaguait dans les éboulis. Les damans avaient disparu dans leurs tanières. Ils regardaient peut être un match de football sur leur chaîne de télévision préférée.

Avant de rentrer au camp de toiles, le médecin décida de dévier ses pas vers les reliefs aperçus dans un déchirement du passé. Un chemin s’élargit devant sa volonté. Une marque jaune, témoin de passages touristiques bien balisés, lui montrait comment traverser un lit de rivière asséchée. La sente remontait lascivement en ondulant du ventre. Un muret était en train de naître sous ses yeux.

Naissance ou vestige, les siècles s’entrechoquaient dans une valse immobile. Pèlerinage ou découverte, Jeuh pensait à ses amis spéléologues qui ont la chance de pénétrer dans les sanctuaires souterrains de l’homme de Cro-Magnon. La mémoire recolle ses morceaux épars. Les gènes ont ramené le petit-fils vers la litière de son lointain ancêtre. L’attrait ludique de la découverte se teinte d’un respect pour le lieu : Respect sacré envers une représentation divine imaginaire mais tactile.

Un chemin pavé de bonnes intentions essayait de se faire remarquer au milieu du sable envahissant. Qui avait fait ça ? Pourquoi ? Des fortifications émergeaient devant le scrutateur attentif. L’ensemble défensif se révélait doucement, se réveillant d’une longue torpeur sous l’intérêt du visiteur. La « Belle au Bois Dormant » était un fortin semblable à celui d’Agweidir, mais oublié du temps et des touaregs. Il ne pouvait offrir une batterie de cadavres blanchis par le vent. Jeuh s’appuya sur une courtine boiteuse pour manifester sa pitié. Que de sueurs, de coups de trique, de brimades sur les légionnaires pour un tel résultat, chute finale de la vanité !

« Alors ? »

« Rien à ramener. »

« Ici, non plus. Les Italiens sont ensembles. Le grand docteur est parti aérer ses hormones avec la nana. »

Brigitte avait préparé le café et la cigarette avant le retour de son ami. Elle avait pris, depuis longtemps, l’habitude de le voir s’évader physiquement et mentalement. Elle l’attendait sur le rebord de la fenêtre qu’il avait emprunté pour s’échapper, pour retrouver LA. Elle-même connaissait son « vol au-dessus d’un nid de coucou ». Il était plus social, plus expressif ; rires, chants, applaudissements, encouragements, gros baisers sonores. Elle faisait de la boulimie avec des tranches de vie, les dévorait tel Pantagruel, de façon désordonnée, spectaculaire et magnifique.

« On va voir les Italiens ? »

« Puis on se casse ? »

« OK, on n’a plus rien à faire ici. »

Jeuh décida de débrancher la perfusion du bras de Philippo. Il avait largement repris ses esprits et se rendait malheureusement compte des conséquences désastreuses de cette évolution thérapeutique. Il fallait le décrocher de sa croix comme l’aurait fait le bon samaritain Lambda. Ricardo intervint :

« On a décidé de continuer et de la finir, cette p… de course. »

Georgio, occupé à déchiqueter ce qui devait être des chaussettes dans une vie antérieure, releva la tête :

« Forza Italia ! »

« Tu marches avec eux ? »

« Ils pourraient être mes fils. Je ne les lâcherai pas. J’ai, moi aussi, l’intention de franchir la ligne d’arrivée. On n’est pas venu là pour rien. »

« Bon, ne faîtes pas les imbéciles. Reposez-vous un peu et attendez la nuit noire pour repartir. Brigitte et moi serons toujours derrière vous. On ne vous laissera pas tomber. Ca va être super de vous voir arriver tous ensembles. »

« Forza Italia ! »

Brigitte, sur cette dernière interjection, donna le signal du départ. Ahmed, fidèle compagnon, avait senti l’instant. Il se dirigea vers le Toyota sans poser de question.

Son gros rire retentit, gloussement de jars et hoquet d’autruche, tonitruant comme l’oued renaissant et franc, bien que venant d’un infidèle. Les médicaux activèrent le pas. A l’arrière du véhicule, une main était accrochée à la barre latérale de sécurité. Le propriétaire de ce bras, coureur de son état pitoyable, avait le tee-shirt pendant sur des fesses nues. Des mains bénévoles lui avaient baissé le short afin de le laisser satisfaire un besoin tout naturel. Ce n’était pas la stalactite qui faisait l’objet de la risée du chauffeur, mais plutôt la position de l’artiste en son œuvre. Celui-ci expliqua doctement devant les visages dubitatifs :

« Au bout de tant de kilomètres, il est tout à fait impossible de s’accroupir sans risque de crampes. D’où l’intérêt de courir en couple. Chacun joue à son tour le rôle de la poignée. C’est assez rare, car nous sommes déshydratés, mais quand cela pourrait être un plaisir, les circonstances en font un véritable calvaire. »

Les minutes passèrent dans une intimité « d’expatriés ». Une bulle célèbre retentit dans les neurones de Jeuh : « Le désir s’accroît quand l’effet se recule. » Le contre-exemple était, en cet instant, bien imagé.

La voiture put enfin quitter le campement. Le soleil fronça un dernier sourcil en un clin d’œil prometteur :

« Je reviens bientôt ! »

La route était défoncée, les corps défoncés, les esprits défoncés.

Cahots et cabrages en cadence, cahin-caha, dans les caillasses, les cailloutis.

Cacophonique concert des cardans.

Cadavres sur cacolet de cannibale.

Cautère et carcan.

Cake-walk, cancan ou carmagnole sur catafalque.

Il faut canoniser les carabins carbonisés qui capitulent.

Cauchemar…

Enfin, chancela le fanal du CP 14. Le vent s’était levé, gonflant sa poitrine de sable. Plusieurs tentes reposaient en arc de cercle. De nombreux coureurs s’étaient réfugiés sous leurs voiles protectrices.

Jeanne, la cheville ouvrière de l’organisation, gérait le camp. Elle invita les médicaux à venir boire un verre de thé sous la khaïma centrale. Véritable capharnaüm, Jeuh y distinguait pêle-mêle, des cartons d’eau, de pâtés, de pâtes, de nougats ainsi que de nombreux sacs laissés par les participants. Ces derniers allaient être amenés par les véhicules directement à l’arrivée. En effet, de nombreux participants voulaient finir dans les temps imposés et préféraient confier leur sac sur les quarante kilomètres restants. Le contenu, chaussettes, sparadrap, barres énergétiques et babioles, indispensable au départ, se révélait fardeau si près du but. Sur chacun était noté, au marqueur noir, le numéro de dossard du propriétaire.

« Savez-vous que le premier concurrent a mis environ cinquante-deux heures pour terminer l’épreuve ? »

Non, les nouveaux arrivants l’ignoraient. Ils n’en avaient pas la moindre idée, ni même la notion que cela put représenter un exploit. Ils continuaient leur chemin de croix avec un groupe qui s’égrenait sur des dizaines de kilomètres en tissu rapiécé de souffrances. Jeuh avala quelques nougats en mâchonnant un quignon de pain blanc. La fatigue se posait là, bien présente.

« Je vais me coucher. »

Dehors, le vent soufflait en rafales. Le sable piquait la peau et pénétrait par tous les orifices. Brigitte accompagna son médecin. Le dortoir était déjà bien plein. L’infirmière se cala à l’entrée tandis que Jeuh s’enfonçait vers le piquet central. Il eut la surprise d’y retrouver la famille de randonneurs. Une petite place lui fut faite parmi les chaussures, gourdes et cartons divers. Le duvet fut étalé tant bien que mal puis le médecin s’assit pour se déshabiller. Il ne fallait rien lâcher car le vent, espiègle, dérobait tout.

« Jeuh, tu peux me passer ton pantalon pour me faire un oreiller ? »

Brigitte était déjà dans un demi-sommeil et s’installa le plus confortablement possible pour une traversée qu’elle espérait bien longue. Le médecin plongea à son tour dans son sac à viande. Il avait adopté la position de tous les dormeurs, tête au fond de la tente, pieds tournés vers l’entrée. Les yeux se fermaient tout seuls.

Ce ne fut pas le sommeil qui arriva au galop mais le marchand de sable. Ce n’était plus un vague souvenir d’enfance mais bien la réalité. Eole déversait des seaux de sable sur la khaïma. Il s’engouffrait entre les toiles, venant crépiter sur les armatures. Les narines faisaient le plein, les lèvres séchaient, la peau craquelait. Jeuh se recroquevilla dans les tissus. Il noua les lanières au-dessus de son front. Son éternel chèche fut serré sur le visage. Il était étonnant de ne voir quiconque bouger : anesthésiés par la fatigue. Cela ressemblait à la vallée des rois, aux tombeaux des pharaons. Tous les sarcophages étaient alignés dans un silence déchiré par les hurlements grandissants de la tempête.

Les bouteilles de plastique commencèrent à traverser la tente. La poubelle, calée à l’angle de la placette, se vidait lentement. Jeuh se dressa pour libérer la toile arrière de la khaïma ce qui permit aux multiples détritus de passer sans gène au-dessus des corps allongés. Il ne fallait rien lâcher, tout s’envolait, même les bonnes grosses chaussures de randonnées commençaient à frémir.

Le médecin étudia, pendant un court instant, le courant d’air puis décida de dormir tête-bêche. Le vent venait ainsi frapper le haut de son crâne, cockpit d’un avion en essai de soufflerie. Les songes vaseux s’éparpillèrent au rythme des déchets volants non identifiés.

« Les athlètes ont besoin de liberté d’excès. » P. de Coubertin

« La nature aussi. » D. Le Père

passe d'Amogjar
La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.
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Serge Billard Baltyde

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale: huitième jour

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

huitieme jour

« Et ça ne l’a même pas réveillé ! »

Pourtant, ce n’était pas un petit carton qui venait d’atterrir sur la litière du dormeur voisin ! La conscience de Jeuh s’était ravivée au bruit de ricochet fait par la boite sur le mât central. Des couvercles de conserves, des pelures de fruits, des sachets multicolores dansaient sur le duvet assassiné. Le randonneur n’avait pas bougé d’une once. Son sommeil était bien lourd, à moins qu’il ne naviguât au milieu d’un coma catatonique.

Les pales du ventilateur céleste tournaient maintenant à plein régime, créant un courant puissant au ras du sol et différents objets fusaient à travers la tente.

Jeuh choisit de fumer une cigarette. Le plus dur fut, bien entendu de l’allumer. Il lui fallut s’enfouir totalement dans son cocon au risque de finir en torche vivante. La fumée bleue était cependant bien meilleure que la poussière inhalée au dehors.

En évitant les projectiles, le médecin s’était extrait de sa couche pour se dégourdir les jambes. La position allongée devenant de plus en plus dangereuse, il gagna l’entrée du dortoir. La nuit était d’un noir total. Pas une étoile, pas une lune, pas un feu, les démons dansaient en liberté. Soudain, une lumière scintilla de façon régulière. Jeanne appelait au secours.

« On vient de me signaler un groupe de marcheurs perdus sur la piste. Aux derniers renseignements, ils sont quatre, mais rien n’est moins sûr. Peux-tu y aller ? Il faut les ramener en voiture. Prends mon chauffeur. »

Et voilà ! Jeuh voulait seulement griller une gauloise. C’était, malheureusement pour lui, le seul réveillé à une heure aussi indue. A moins que les autres ne fissent semblant de dormir…

« Je vais chercher mon pantalon et mon pull, puis je prends ton 4×4. »

Le médecin retraversa la place sous les picotements de plus en plus teigneux du sable. Le corps faisait office d’omelette norvégienne. Le froid glaçait les muscles pendant que les grains attisaient la peau. Brigitte sommeillait vraiment très bien. Elle s’était pelotonnée sur le pantalon roulé dans la veste polaire de son copain toubib.

Jeuh tenta d’en tirer une manche, espérant, par ces petits à-coups, entraîner un changement de position de la dormeuse. Puis une main secoua un peu plus énergiquement l’épaule. Un ronflement sonore montra que le message avait été bien reçu, mais la transmission mécanique grippait.

« Eh, Brigitte ! »

Une fois, deux fois, trois fois. Au risque de la réveiller !

Rien n’y faisait. La grève était totale, tous les magasins étaient fermés. Chômage technique, le patron était parti en vacances dans sa Provence d’amour.

Jeuh n’allait pas rester là à attendre le lever de son amie. La position accroupie devenait inconfortable. Il récupéra uniquement ses sandales de cuir et traversa en caleçon le terrain qui le séparait du parc automobile.

Le Toyota de Jeanne était à l’écart, facilement reconnaissable par ses autocollants bariolés. Le chauffeur se dressa d’un bond dès le premier coup tapé sur la vitre. Jeuh vit la surprise se répandre lentement sur le visage du mauritanien. Il est vrai que de voir un homme, pratiquement nu, se balader à deux heures du matin dans une tempête de sable peut vous laisser perplexe. Surtout quand cet homme réalise, à cet instant précis, qu’il a, en plus, oublié de prendre une lanterne ! Jeuh était un peu satisfait quand même. La fierté était mal venue mais tout de même, il pouvait se déplacer dans la nuit, sans compter sur un lampadaire ou autre cataphote ! Un véritable nyctalope…

« Il faut remonter la piste vers le CP 13. Il y quatre coureurs à récupérer. »

« Pourquoi moi ? »

« Pourquoi pas ? »

« Je ne veux pas. »

« Tu n’as pas le choix. »

« Prends-en un autre. »

Le médecin n’appréciait guère le ton de la conversation. Ali utilisait le tutoiement ce qui, pour un mauritanien, signifiait le peu de considération qu’il pouvait avoir envers son interlocuteur. Jeuh pouvait comprendre que l’heure était mal venue, mais cette distinction affichée avait eu le don de l’irriter.

« Je sais qu’Ahmed a travaillé. Toi, je ne sais pas. Roule ! »

« Non. »

« Tu vois bien mon visage. Tu vas t’en souvenir dans les jours qui viennent. »

« Pourquoi ? »

« Tu auras de mes nouvelles par les autres chauffeurs. »

Jeuh profitait à ce moment du courant de sympathie qu’il avait su entretenir parmi les conducteurs autochtones ; soins ou conseils médicaux pour les uns, médicaments pour les familles des autres. Les lendemains risquaient d’être moins limpides pour le fainéant.

Finalement, le véhicule démarra, couvrant, par le bruit de son moteur, les derniers grommellements d’Ali. Les ténèbres furent à peine dérangées par les phares. Des vagues de sable passaient devant les yeux du 4×4. Les hurlements d’Eole rythmaient les soubresauts du brave Toyota.

La plaintive mélopée du chergui berçait les souvenirs de Jeuh. Un manège avec ses beaux chevaux, les immeubles blafards, une caserne grillagée, les chiens errants, les dunes ; le décor d’une enfance à Bechar dans les premiers cris de la guerre d’indépendance.

« Les voilà ! »

Les lumignons dansaient sur le bord de la piste.

« Qu’est-ce que vous faites ? »

« On est à combien du camp ? »

« Environ deux kilomètres. »

« On finit tranquille. Il y en a encore peut-être derrière nous. On n’en est pas sûr. On ne voit rien et les oreilles sont déchirées. »

Les téméraires marcheurs partirent en suivant les traces de pneu. Il n’y avait plus, et pour cause, de marque de pas et les balises blanches, peintes sur les rochers, étaient invisibles en cette sombre nuit. Le chauffeur se taisait, soit par stoïcisme, attitude logique envers ces européens qui osaient défier les éléments, soit par peur des représailles entrevues. Il était clair, si l’on pouvait dire, que la mission de sauvetage des attardés était importante. La première preuve venait d’être apportée par l’état de délabrement physique des naufragés remis sur le droit chemin.

« Là, à gauche, derrière les arbres ! »

Ali avait été le premier à repérer la faible lumière. Il fallut quitter la piste pour rejoindre l’impénitent. Le véhicule roulait de plus en plus difficilement car il lui fallait éviter les multiples écueils. Au pas, il contourna un bosquet trop touffu. Un dromadaire apparut, puis un autre et, enfin, un véritable troupeau. Ali accéléra, fit demi-tour et tempêta.

« Des chameliers ! »

Jeuh distinguait à peine les tentes basses des bergers. Pas une âme, seul le foyer tremblait, encore vivace. Ils reprirent la piste pendant quelques miles mais ne rencontrèrent personne. Il fallait se résigner à faire marche arrière car les conditions de circulation devenaient de plus en plus dangereuses.

Jeanne accueillit le médecin avec une couverture et un thé brûlant.

« Il en reste un, bien en arrière et mal en point. »

« Je ne l’ai pas vu. »

« C’est l’Italien qui a les pieds en compote. »

« J’y retourne. »

« Fais gaffe à toi ! »

Jeuh cogna à la vitre du 4×4. Il n’y avait plus personne sur la banquette. Ali avait bien compris la leçon et s’était caché loin pour finir sa nuit. Retour sous la tente qui, pliant sous le vent, présentait une superbe crise de rhumatisme.

« Peux-tu me prêter une frontale ? »

« Pourquoi ? »

« J’y vais à pied. Puisqu’on est en plein cirque, on va rigoler jusqu’au bout. Je vais le ramener, le Georgio ! »

« Prends de l’eau et mes lunettes. »

Et voici Jeuh à nouveau sur la piste en caleçon et tee-shirt. Au bout de quelques minutes, l’adaptation se fit. Il devinait les reliefs gris de poussières, les arbustes déchirés par le vent, les mottes et les touffes d’herbe accrochées. La rétine s’illuminait, les cônes et bâtonnets semblaient s’élargir. Un sentiment de liberté au milieu de ce désert inhospitalier envahit les poumons du médecin.

Solitude parmi le silence, abandon dans la tempête, Jeuh ne pouvait compter que sur lui-même. Il sentait dans ce même élan qu’il était capable d’affronter les éléments déchaînés. Le chèche était bien serré sur les tempes et remonté haut sur les pommettes. Le sable ne pouvait ainsi s’incruster dans les orifices naturels. Les lunettes finissaient de protéger le visage camouflé.

Courbé tel un roseau, il avançait, pas après pas, lentement mais sûrement. Les grains de silice attaquaient en vagues violentes les parties découvertes. Le cou, les bras et les cuisses crépitaient sous les brûlures. Les piqûres étaient légion, véritable fourmilière anthropophage, picorant les centimètres carrés de chair vive. Le vent refroidissait le corps scarifié, le rendant de plus en plus insensible, anesthésié par l’effort. La volonté était infaillible, les muscles suivaient sans rechigner et la machine fonctionnait bien.

Le faisceau lumineux luisait de plus en plus faiblement. Il finit par éclairer uniquement la pointe des sandales puis creva lentement sans bruit, sans hoquet. La nuit devint opaque. Jeuh sentait uniquement les flots de sable qui écumaient de leurs écailles. Il choisit d’enlever ses lunettes.

Paupières plissées, sourcils bas, le front penché, le médecin continuait sa quête. Il percevait que le jeu devenait périlleux. Il ne fallait pas s’écarter des traces qui surgissaient, souvent en pointillé, derrière un rocher ou quelque djergé. Il eut été dommage que l’équipe fût obligée de secourir deux personnes, si tenté qu’elle eut été prévenue avant l’aurore.

« Ne te mets pas à la fenêtre, c’est dangereux. »

« Ne te penche pas. »

« Ferme les volets, tu vois bien qu’il pleut dans ta chambre. »

« Ne reste pas dans le noir. »

Ces phrases revenaient en bouquet à la mémoire du médecin errant. Il avait toujours été fasciné par la violence des orages sur les rives de la Garonne, au grand dam de sa nourrice dont la crainte était, à posteriori, tout aussi animale que religieuse. Pourtant le concert tonitruant, qui accompagne la danse des éclairs, était resté une musique apaisante pour Jeuh. Il y trouvait une sérénité, un calme total, par une sorte d’extériorisation naturelle de ses propres sentiments. L’apaisement humain est merveilleux après le déchaînement des dieux. Et cette nuit, intemporel instant de combat, était marquée du même sceau. La jouissance était totale dans ce corps rompu par l’effort mais débordant d’énergie nouvelle.

Une timide luciole entrait dans le champ de vision trop labouré par la castine. Le cerveau prit quelques minutes pour se désengraver. Il fallait revenir de lointaines réminiscences, ralentir la cadence de la machinerie, stopper comme un brise-glaces.

« Salut ! »

« Tiens, bois. »

Jeuh offrait la bouteille à son ami italien. Celui-ci vacilla en levant le coude et prit appui sur l’épaule du médecin.

« C’est encore loin ? »

« Oui. »

Les deux hommes se distinguaient à peine. Deux têtes noires dans un encrier, deux esclaves dans une mine de charbon. Et pourtant le courant passait, la chaleur revenait, virtuelle.

« C’est beau, ton pays ? »

« C’est le plus bel endroit de la terre, entre ciel et mer. »

« Un paradis ? »

« Mieux qu’ici ! »

« Viens dans les Baronnies et je passe te voir à Boa Vista. »

« Tu viendrais ? »

« Sûr. »

Les compères reprirent la route en devisant, comme après une sortie d’usine, pour oublier la routine de la vie et la rengaine de la tâche.

Que faire ?

« La question ne se pose pas, il y a trop de vent. » Boris Vian.

Ils marchaient, ils volaient dans leurs souvenirs passés et maintenant partagés. Le soufflet activait la forge de leur amitié. Georgio traînait son bâton de marche, comme le pêcheur de coque sur une plage bretonne. Il glissait de temps en temps dans les ornières, se rattrapant au bras de Jeuh. La fatigue oubliée transpirait dans ses moindres gestes.

Pour clore la scène avant le tomber de rideau, l’unique lampe cracha son dernier soupir. Ils finirent, bras dessus, bras dessous, comme deux aveugles dans le brouillard des Dombes.

Animal mythologique à deux têtes, deux bras et quatre pattes, à la fourrure de jard et aux poumons de craie, ils luttaient dans l’arène céleste, pliant sous les crachats d’Alcyoné, courbant l’échine sous le fouet de Sisyphe, assourdis par les quolibets de Poséidon. Il leur fallait tenir, tenir encore et encore, ne pas mettre un genou à terre, ne pas flancher, ne pas gémir, rester debout coûte que coûte.

Les mètres devinrent des kilomètres, les secondes des heures. Cronos et Gaïa s’amusaient avec les humains. Soudain Tirésias revint des enfers. Un feu ravivait ses espérances, calmait ses souffrances. Jeanne avait eu l’intuition géniale de faire brûler les quelques branchages ramassés aux alentours du campement avant la bourrasque.

« On y est ! »

« Dommage, on commençait à s’amuser. »

« Avec un peu de chance, on faisait la une des journaux du matin. »

« Oui, mais je n’ai pas renouvelé mon abonnement ! »

La bête, exténuée, délabrée, ivre de fatigue, se clona dans l’ultime boucle de cette saga vicinale, permettant aux deux compères de franchir les derniers arpents avec leurs fardeaux de crampes et d’extase anagogique.

« On commençait à se faire du souci. »

Brigitte avait rejoint le duo, le pantalon dans une main, la cigarette dans l’autre.

« Il y a du café, bien chaud, avec deux sucres… »

L’infirmière avait ouvert les yeux depuis quelque temps, sentant probablement un danger invisible. Elle avait tenu compagnie à Jeanne qui trépignait d’angoisse.

« Ca va ? »

« Oui, sauf ça. »

L’Italien allongea ses jambes pour désigner, de la tête, les chaussures ruinées. Les lacets avaient creusé des sillons à travers les chaussettes, gonflées par un œdème aux couleurs lilas. L’aspect rappelait un friand au fromage, pour ceux qui veulent les détails et les odeurs. Jeuh essaya de détendre la fronce de coton, totalement imbibé d’une matière cireuse et collante. Le visage de Georgio se ferma, les rides ensablées s’agrandirent.

« Tu as bien mis deux sucres dans mon bol ? »

« Oui. »

« Je t’adore ! »

« Tu veux encore du café ? »

« C’est pour ça que je t’aime… »

« Il n’y a pas de cuillère pour remuer. Ne te brûle pas le doigt. »

« Tu as de l’eau ? »

« Exigeant, en plus ! »

« Ce n’est pas pour moi mais pour les pieds de Georgio. Il faut le faire baigner avant de découper. »

« Tu le fais maintenant ? »

« Non, je finis d’abord mon café et on s’en grille une. »

« Je pourrais…  ? »

« Bien sûr que tu pourras t’amuser un peu. On se fait une chaussure chacun. Ca te va ? »

« OK, tu commences et j’enchaîne. »

« Autant qu’il ait mal un bon coup, mais un seul. »

Jeuh était content d’avoir retrouvé, en une seule fois, son amie et son pantalon. Il savourait l’instant, bien calé sur la natte de chanvre prêtée par Jeanne qui digérait maintenant son anxiété. Il ne manquerait personne cette nuit dans le CP 14 dont elle assumait la responsabilité.

Brigitte se pencha sur la chevelure du toscan.

« Allez, un gros bisou pour commencer. »

« C’est la seule anesthésie qu’on a. Et, en plus, c’est la plus rapide. Bon courage ! Gueule si tu as trop mal. On y va. »

« Tu crois que c’est assez trempé ? »

« On va bientôt le savoir. Je coupe. »

« Je te surveille et j’y vais ensuite. »

Jeuh avait récupéré la boite de matériel inox contenant toutes les pinces et autres instruments chirurgicaux. Ce n’était pas le moment de raconter la préparation galénique inventée la veille. Un gros ciseau à bouts ronds fit l’affaire. Il ne risquait pas de blesser les chairs à vif. Le médecin arracha d’un coup sec le haut de la chaussette. L’Italien pinçait les lèvres.

« C’est parti ! »

« Comme en quarante ! »

« Tu chausses du combien ? »

« Du 41. »

« C’est raté… »

Les sérosités mielleuses se laissèrent dilacérer sans trop de peine. La dissection des fibres débutait. Le mollet fut mis à jour sans coup férir. Puis le médecin aborda les reliefs de la cheville. Le travail devint plus ardu. Les malléoles étaient ulcérées, saignant au moindre contact. Des parcelles de coton furent extraites du hachis.

Tout à son art, Jeuh n’avait pas vu l’infirmière entreprendre l’autre pied. Le mimétisme était parfait. Le silence s’installa.

Les gestes étaient précis, philatéliste pour une ancienne semeuse ou entomologiste pour ornithoptera. Répétés pendant les cours d’anatomie sur les bancs de la faculté ou volés sur une civière dans les camps somaliens, ils étaient devenus automatismes. L’esprit se vidait de ses pensées, seules comptaient la course du scalpel et la valse des érignes.

Le tarse était un vrai champ de bataille, une pizza dégoulinante. Le coulis de tomate débordait en grosses larmes sur la chaussette. Les globules n’y auraient pas retrouvé leurs petits. Les veines, bleutées et sinueuses, se dessinaient au milieu d’un magma fait de sable, de sang et de douleur.

« Tu en es où ? »

« Continue. On verra après. »

« Tu crois que la douleur… ? »

« Moi, ça va, à part quelques crampes. Mais l’Italien, il blanchit à vue d’œil. Accélère. »

La lumière faisait reluire le pied dénudé comme un gros quartier de bœuf à l’étal. Ce n’était pas le moment de faire la causette. Jeanne s’était éloignée du bloc opératoire improvisé.

« On va avoir quelques surprises en attaquant les orteils… »

Jeuh ne put s’empêcher de dire tout haut ce qu’il pensait en reprenant le découpage. Il se trouvait, en effet, sur une gangue noirâtre, véritable coulée de laves venues d’un volcan de l’enfer. Il lui fallut arroser les lieux pendant que le ciseau pénétrait dans cette sorte de gangrène. Pour éviter de laisser traîner les pinces dans le sable, Jeuh les serrait entre ses lèvres. Brigitte les avait accrochées à son tee-shirt comme des décorations guerrières. Maintenant que le liquide avait ramolli l’enveloppe, le médecin abandonna le ciseau pour une pince Kocher à bouts crantés. Sa finesse permettait un effilochage plus précis de l’enveloppe croûteuse. Les filaments de coton se tortillèrent en libérant des perles de sang. La charpie diminuait rapidement sous les arrachages minutieux.

Un ongle se souleva. Il baillait de trop de sable. La matrice était encore vivante et le médecin décida de conserver le reliquat unguéal. Les quatre orteils voisins avaient revêtu leur fraise de mousquetaire. Un pour tous et tous pareils ! Un piqueté délicat entourait les ongles gorgés de sang. Il n’était, depuis longtemps, plus question de peau, cette couche fragile qui avait du exister au début de l’aventure. Ici, tout était écarlate, le derme survivant au milieu des fibres musculaires. Les grains de sable avaient meulé les bulbes pileux, les reliefs, les lignes de vie. Le ponçage avait été parfait.

Jeuh déboucha un flacon de Bétadine et arrosa chaque centimètre par de généreuses rasades. Les grimaces du coureur devenaient de plus en plus expressives. De grandes compresses de tulle gras furent appliquées sur l’ensemble du pied puis recouvertes de bandes stériles. Un bandage protecteur fut ajouté en touche finale. Brigitte finit peu après.

« Merci. »

« Attends. On s’en fume une et on se lave un peu les mains. »

Les instruments furent enfoncés dans le sable puis rincés à l’eau. La stérilisation était précaire mais les deux soigneurs la trouvaient déjà un peu trop longue. Ils en avaient marre. Les cigarettes sortaient des poches.

« Il y a longtemps que je n’en avais pas vu de si belle. »

« Moi aussi. »

« Et ce n’est pas fini ! »

« Tu penses encore bien à l’heure qu’il est ! On verra plus tard, quand ça arrivera. »

« Bon, qu’est-ce qu’on fait ? »

« Tu crois qu’il reste une boite de pâté ? »

En fouillant dans les cartons alentours, Jeuh découvrit une conserve oubliée. Il ne lui fut pas difficile de l’ouvrir avec le secours du matériel chirurgical. Le manche du scalpel fit office de couteau.

« Il va falloir le nettoyer à nouveau. »

« Mange ! »

La nuit était encore bien opaque. Quelques nuages blafards pommelaient de leur chagrin la teinte bleutée du ciel. Ils traversaient en courant l’horizon, de peur d’être capturés par les rares étoiles. Le vent était là, sans faiblesse, ramenant des bourrasques de sable cinglant qui cantonnaient les insomniaques dans leur abri de toiles. L’Italien, ivre de douleur et de fatigue, avait plongé dans un songe de plages et de volcans sur les berges de son île. Tout était calme dans les hurlements.

« On va voir ce qui se passe plus haut ? »

« Il faut réveiller Ahmed. »

« Il va râler… »

« Tant pis, on retourne au CP 13. »

« Le café sera meilleur ? »

« De toute manière, c’est toi qui l’as ! »

Un peu réchauffé et calme, Jeuh se dirigea vers le parc automobile. Il retrouva Ahmed couché entre les quatre roues. Sa gandoura était entamée par un monticule de sable. Il dormait comme un bébé, comme un touareg. A quatre pattes sous la portière avant, Jeuh arriva à empoigner l’épaule du chauffeur. Il fallut le secouer plusieurs fois car il semblait totalement amorphe. Heureusement, et par habitude probablement, il évita de se lever brutalement. Il se retourna comme un chat en ouvrant des yeux tout grands. Il était vraiment à moitié enfoncé dans le sol.

« On y va. Va boire un thé. »

Sans un mot, le grand mauritanien se déplia en secouant le sommeil de silice. Il resserra son chèche et s’éloigna un instant avant de revenir près du feu. Une bouilloire patientait avec son offrande.

« Où va-t-on ? »

« On retourne en arrière pour aller déjeuner au CP13. »

La route semblait bien plus aisée, plus courte et plus moelleuse pour le médecin. Il avait l’impression d’avoir passé une nuit à la dompter. L’animal sauvage était devenu docile. Les nids de poules étaient douillets, les crevasses, chiquenaudes amicales.

La pièce de théâtre entamait un nouvel acte. Le grand metteur en scène se remettait à l’ouvrage. La lumière des projecteurs éclaira lentement les tréteaux. Les décors activaient leurs reliefs profonds. Les arbres parsemés se maquillaient. Quelques angelots à plume claironnaient en salut. Le souffleur était toujours là, omniprésent en cornemuse opiniâtre. La voiture s’empressa de rejoindre la loge pendant que plusieurs coureurs se dépêchaient pour prendre place sur la piste. Ils étaient heureux d’être les figurants grimés d’une geste hors du temps.

Ahmed arrêta le véhicule devant la première khaïma. Un gros tonneau crachait, en fumée malsaine, les détritus ramassés au petit jour. Le campement s’était vidé, panier percé dans la futilité humaine. Les toiles de la deuxième tente étaient déjà repliées, laissant nus, comme ossements, les mâts surpris. Maurice veillait sur le transport de fond qui vidait sa banque déserte.

« Ca va ? »

« Ca a remué cette nuit. Quel vent ! ! »

« Tu n’as pas eu de problème particulier ? »

« J’en ai quelques-uns uns qui sont partis en pleine nuit. Et pourtant, je les avais prévenus. »

« Ne te tracasse pas. On les a retrouvés sur la piste. Il n’y a personne de perdu. »

« Un thé ? »

Les manières mondaines reprirent en écho, en baume pour un maternage aussi éprouvant.

« On a notre café. En veux-tu une tasse ? »

Les trois amis s’installèrent près du quartaut en évitant de s’asseoir sous le vent. Ahmed avait rejoint ses compatriotes allongés au boucan. Les conversations enflaient. Les éclats de voix fusaient. Les rires roulaient dans la fraîcheur matinale. Chacun était loin de la course, savourait un instant parmi le périple, arrachait un pétale de sa marguerite.

« Il va falloir qu’on file. Tout est prêt. »

« Nous aussi, on n’a plus rien à faire ici. Merci pour le feu. »

« Merci pour le café. »

« On se revoit ? »

« A l’arrivée, cette nuit. Brigitte et moi, nous allons stationner en route pour aider les retardataires. »

Un dernier regard sur Amogjar, prise par la poussière et le sirocco, troussée comme une jeune fille. Le ksar* pleurait son amertume cadavérique. Qui le remarquerait à présent ?

Chemin inverse parsemé de survêtements décolorés, de mains qui se levaient en bonjour, de bouteilles d’eau et de conseils de prudence. Ahmed était décontracté. Le travail avec les médecins lui laissait bien du loisir et lui donnait une importance manifeste dans son collège. Il plongea la main sur ses trésors radiophoniques pour en extraire une mélopée racée.

Plaintive à l’oreille des européens, elle semblait réserver, au seul autochtone, ses charmes nostalgiques. Ses yeux repartirent dans le vague, bien loin derrière les barres de rochers qui scindaient la vision. La douceur du rythme, la puissance contenue des instruments, l’écho ondulant de la voix écartaient les rideaux d’une fenêtre prometteuse. S’il fallait manger : loukoum ruisselant dans les échoppes aux mille et une nuits. S’il fallait voir : Madeleine à la veilleuse de Georges de La Tour. S’il fallait sentir : la rosée printanière des bords de la Varenne. S’il fallait toucher : blanc coton jumel de Khargeh. Les pensées s’étaient envolées au-delà de l’hamada qui étouffait de ses derniers ravins.

La piste était plate, à perte de vue, aveugle. Le chauffeur prit un raccourci pour rejoindre le CP 15. Cela évitait de repasser devant le campement de la nuit et gagnait du temps sur le tassili. Les poumons seraient moins chargés de poussière.

La voiture ralentit, le jour était bien levé. Traditionnel arrêt pour Ahmed qui sortit du véhicule avec un tapis roulé. Il s’orienta rapidement afin de s’agenouiller pour remercier Allah. Les deux médicaux en profitèrent pour se dégourdir les jambes et soulager leurs trochanters et leur vessie. Il était temps de boire. Les urines étaient déjà brunes bien que les papilles ne criassent pas leur soif. Il fallait éviter le piège d’une sournoise déshydratation dans l’étuve qui leur servait de transport.

« Tu veux des nougats ? »

« Tu n’as rien d’autre ? »

« Du pain. »

« Bon, donc du nougat. Avec du pain. S’il te plait. »

Brigitte épousseta le siège dans un geste habitué avant de reprendre sa place à l’arrière. Elle préférait rester sur cette banquette qui lui paraissait plus confortable, lui permettant d’allonger ses jambes. Jeuh ferma la portière et releva ses lunettes. Toujours rien sur l’horizon, plat comme une Hollande. Les mots étaient aussi rares que les virages. Le reg était informe, sans début ni fin, sans devant ni derrière, sans gauche ni droite.

« Le sable, c’est pas ça qui manque, mais il y a surtout des cailloux. Le reg, on dit. » Tournier.

L’hypnose reprit ses rêveurs fracturés par les longues journées précédentes. Le bateau quitta l’embarcadère pour les rives de Zanzibar, la tête pliait sous les voûtes d’un donjon fantasmagorique, les pieds dansaient sur les nénuphars d’un loch tranquille. Chacun poursuivait sa quête du Graal.

Le vent, lui-même, était parti en catimini sans claquer la porte. La chaleur plombait les songes.

Au bout d’une paire d’heures, les yeux en espagnolette furent attirés par une traînée de poussière. Un troupeau de bison sauvage traversait le désert ?

« La route. »

Ahmed expliqua ensuite qu’il s’agissait tout simplement et malheureusement tout simplement, de la piste principale qui relie les villes d’Atar et de Chinguetti. Artère nourricière dans ce pays exsangue, elle irrigue les populations isolées des bienfaits de la civilisation moderne.

Des flots ininterrompus de fourgons chargés de denrées, de poutrelles ou de bétails croisaient des poids lourds, gorgés de gravats et de ciment, qui alimentaient les prochaines extensions de la route. La terre parut encore plus plate et morne, mangée par cette fourmilière pharaonique. Les traces de pneus se multipliaient comme si les chauffeurs, ivres de solitude, hésitaient pour s’engager vers l’éclatant progrès. Le Toyota virait d’un bord à l’autre, rasait une balise blanche puis un épineux distrait.

Personne ne disait mot. Chacun fixait la tente posée en bordure de route, noyée dans une brume malsaine, faite de pots d’échappement et de klaxons. Les toiles étaient soulevées régulièrement par le souffle des véhicules pétaradants.

« Bonjour. Voulez-vous du thé ou autre chose ? »

« Merci. »

« Il vous reste environ vingt kilomètres pour rejoindre Atar. »

« Nous allons rester ici pour aider les derniers coureurs. »

« Vous pourriez aller vous reposer à l’hôtel. »

« Nous irons ce soir quand tout sera plus calme. Il risque d’y avoir pas mal de travail pour nous sur cette route. »

« Mettez-vous à l’abri car les camions nous enfument. Et avec la chaleur ! »

Les mauritaniens étaient les seuls hôtes de ce bivouac. Ils remplissaient leur tâche avec délicatesse et courtoisie, très attentionnés pour leurs visiteurs. Aucun organisateur européen n’avait voulu se poser bien longtemps dans ce trou à rat, ce piège à fumée. Le chèche était bien sûr de rigueur pour ne pas mourir asphyxié. Le bruit, infernal, continuel, vrillait les oreilles. Il fallait se cloisonner dans les recoins de la khaïma pour avoir un semblant d’intimité. Les autochtones en étaient bien conscients, laissant les meilleures places aux nouveaux arrivants. Aucun feu n’avait pu être allumé à l’extérieur, par manque de branchage sur ce terrain pelé mais aussi probablement pour éviter d’avoir à le veiller.

La nourriture était cependant abondante, même gargantuesque. Les cartons débordaient de vivres et d’eau. C’était quand même toujours les sempiternels mets qui revenaient, à savoir : nougats, pâtés, mortadelle, barres de fruits secs, riz et pâtes, bien inutiles crus, conserves de salade de fruits et pain en baguettes. Il n’y avait rien d’autre à faire que de se remplir le ventre dans cette salle d’attente improvisée. Les couteaux étaient disponibles et passaient de mains en mains, ainsi que les bouteilles.

Dans un angle de la tente, le nécessaire à thé était déployé, étalant ses verres colorés de frises rouges et vertes. Les feuilles de menthe égayaient, de leur parfum léger, les volutes plombées qui bouffaient à chaque camion.

La crasse s’installait sur les tapis, sur les vêtements, sur la peau. Elle devenait lourde à porter, omniprésente et étouffante. Malgré une seule douche en sept jours et des kilos de sable avalés, Jeuh n’avait pas encore ressenti une telle croûte. Ses pores étaient submergés par une sphaigne desséchée qui colmatait les mouvements et la pensée.

« Alors comme ça vous êtes de Lyon ! »

« Oui, tous les trois, nous faisons partie d’un club et nous entraînons à Parilly. Vous connaissez ? »

« Bien sûr, j’y jouais au football pendant mes études. »

« Ca n’a pas bien changé depuis. Il faudra passer nous voir. »

« Vous préférez commencer par la salade de fruits ou par une tranche de charcuterie ? »

« D’abord une bouteille d’eau, puis je verrais. »

« Le thé, vous le prenez avec ou sans sucre. Je vous rappelle qu’il est parfumé à la menthe. »

« Cela restera mon meilleur souvenir. »

« J’espère que mon sac a bien suivi dans le 4×4 car j’aimerais être propre ce soir pour les festivités. »

« Vous pensez que nous allons apprécier ? »

« J’ai prévu de faire des photos. Pourvu que les piles aient tenu. »

« Vous penserez bien à me donner votre adresse. Je n’ai pas de crayon sur moi. »

« Vous n’avez aucune nouvelle de ce qui se passe en France ? »

« Dire qu’il va falloir reprendre le travail dans quelques jours ! »

« Personne ne veut le reste de mortadelle ? »

« Puis-je avoir une deuxième tasse de thé, s’il vous plait ? »

« Il faut que je m’achète de nouvelles chaussures. »

« Personne n’a vu Antoine ? »

« Et vous fumez, vous les médicaux ? »

« Bon, c’est pas qu’on s’ennuie en votre compagnie mais les heures passent bien vite. »

Jeuh avait l’impression d’être dans le hall de la gare de Saint Aunés au milieu des personnages de Dubout. Dans un méli-mélo de caractères, de vêtements et de nourriture, les mondanités reprenaient leur cours. Il ne manquait que les lumières blafardes des distributeurs divers et les néons des galeries marchandes. Finalement, les Lyonnais dirent au revoir en vidant une dernière bouteille pour croiser René. C’était le grand vainqueur de l’épreuve ! Il avait parcouru les 323 kilomètres en un peu plus de 52 heures.

« Je viens me poser ici car les bruits de l’hôtel me dépassent. »

« Tu vas bien ? »

« Ca va. Je viens donner un coup de main aux derniers engagés. Il faut les soutenir sur la dernière étape car elle est très pénible. »

« Ca te fait quoi d’avoir gagné ? »

« Rien, pour le moment. J’y suis arrivé. C’est tout. »

Il vint s’accroupir entre les deux médicaux, tendant le bras pour une tasse de thé.

« C’est la meilleure chose de la compétition. Je la regretterai. »

« A l’hôtel ? »

« Ce n’est pas pareil. Il manque l’ambiance. »

Ayant calé son verre entre les genoux, René détacha la banane pendue à la ceinture. Il en sortit des petits sachets d’herbe qu’il tria religieusement. Jeuh était intrigué. Les performances de ce presque quinquagénaire seraient-elles liées à un quelconque effet amphétaminique ? En mastiquant, le champion de la semaine répondit à la question muette qui flottait dans la khaïma :

« Ca, c’est du thym. L’autre sachet, c’est du romarin. Ils viennent de chez moi. Vous en voulez ? »

« Pourquoi prends-tu ces herbes ? »

« Ca me rappelle mon chez-moi. Je reprends des forces. Et, en plus, c’est bon. J’aime bien. »

« Tu nous as fait peur ! »

Les passages se succédaient dans la tente sombre. Le calicot se soulevait épisodiquement sur une tête empoussiérée. Les heures filaient tranquillement, sans heurt. Les discussions allaient bon train, entrecoupées uniquement par le vacarme de la route.

« Eh, les mecs ! Ca va ? »

Dans le dernier poste avant la civilisation, les regards se tournèrent vers l’intrus qui se projetait ainsi. Hon venait d’arriver en compagnie de Jeanne. Il était toujours aussi tonitruant, attirant l’œil par sa chevelure savamment désordonnée, ceinte d’un bandeau coloré. Jeanne restait son ombre fidèle mais solide.

« Dis donc, cette nuit, ça a donné au CP 14 ! Ils ont perdu trois tentes. Les toiles se sont déchirées sous la tempête. Ca va leur faire de bons souvenirs ! »

« Ici, ça va. C’est un peu bruyant et surtout plein de poussière. »

« Tu ne sais pas combien il en reste sur la piste ? »

« Nous sommes ici depuis ce matin au lever du jour. Tout le monde ne s’arrête pas au CP 15, préférant finir d’une traite. Et comme on reste dedans…»

« Bon, je vais aller voir. Tu viens, Jeanne ? »

Le Toyota démarra en faisant crisser les pneus, non pas pour frimer mais pour éviter de se faire prendre en sandwich entre deux « trente tonnes ».

Le calme revint dans l’enclos. Hon faisait penser à Polichinelle, personnage braillard, criard, mais coloré, qui dérange l’ordre établi en s’attirant la sympathie. Son entourage est content de le voir, mais aime bien la tranquillité épisodique retrouvée pendant ses absences.

Quelques coureurs passaient, posaient, buvaient, mangeaient et surtout discutaient. Jeuh se dit qu’il y avait une éternité qu’il n’avait pas suivi de conversations aussi longues, mais aussi décousues et superficielles. Ou la civilisation se rapprochait, ou le mutisme imposé par le désert devenait subitement trop lourd. Ou tout simplement, les deux.

« Jeuh ! Il faut que tu ailles à la rencontre de l’Italien. Il est vraiment mal en point et ne veut pas s’arrêter. »

« Je le comprends. C’est loin ? »

« Environ deux kilomètres en amont. »

« Brigitte, tu peux me préparer un sac avec plusieurs bouteilles d’eau. J’y vais à pied. Tu peux rester pour surveiller les autres ? »

Comme d’habitude, l’infirmière ne dit mot. Elle récupéra un sac à dos anonyme dont le contenu fut vidé puis rangé dans un coin de la tente. Deux ou trois barres nutritives furent enfouies entre les litres de boisson. Il n’était pas question d’y ajouter un quelconque sparadrap ou bandage, la mallette en étant pratiquement vidée depuis les derniers jours. Le médecin prenait du temps pour s’équiper. Les chaussures de marche enfilées, le chèche infatigable fut tortillé consciencieusement sur le crâne puis serré sur les joues. Les lunettes noires se posèrent sur le nez.

« A tout à l’heure. »

« Bon courage ! »

« J’y vais tranquille. »

« Je garde le camp. »

« Je te fais confiance. »

Il fallait passer entre les camions qui ne ralentissaient pas, malgré le croisement. Le nuage de poussière rendait pourtant la vision bien opaque. La chaleur tombait sur la nuque du médecin qui fit ses premiers pas en direction d’un bosquet d’arbres, seul repère visible dans ce maelström.

Peu à peu, les yeux s’habituèrent, les vapeurs plombées de sable s’atténuèrent. La piste jaune était là, étalée comme une première découverte. Très large, mangée par de profondes ornières, elle s’arquait entre des balises blanches peintes à l’envi : Il devait rester des pots de peinture entiers aux pisteurs chargés de marquer les centaines de kilomètres précédents. Le sol était inégal, fait de trous et de cailloux, d’herbes et de ronces. Le pied était réfléchi, la marche lente. Le soleil reprit ses droits sur l’humain, l’empoignant par les épaules pour lui faire courber l’échine.

Jeuh croisa des ombres décharnées qui paraissaient déambuler dans les hasards du sable. Seul le dossard lui indiquait qu’elles faisaient partie de l’aventure. Le bras se levait. Elles avaient reconnu le médecin mais continuaient leur rêve, là-bas, tout là-bas. Un 4×4 tournait dans ce corridor de maison pour fous. Il stoppa son moteur à quelques pas du médecin. Raphaël en descendit :

« T’as vu ? Il a mis à peine 52 heures ! »

« L’Italien est loin ? »

« Non, il s’approche. Il est à moins d’un kilomètre d’ici. Il n’est pas bien du tout, mais n’a pas voulu monter dans le véhicule. »

« Merci. »

« Eh ! Jeuh. Bon courage, et ne change pas…C’est du super boulot que vous faites. »

Le voilà, à nouveau seul sur cette piste, sans fin, sans forme, sans âme. Il fallait continuer, marcher, avancer parmi rien. Le corps se concentrait dans l’épreuve. L’esprit se détacha encore. Le décollage fut plus rapide, par habitude ou pour les derniers soubresauts. Il avançait comme un enfant promenant son ballon d’hélium dans un jardin public. Jeuh y trouva une certaine jouissance. Les pensées jaillissaient sans queue ni tête, agréables comme un verre de bon vin. Elles alimentaient les muscles qui retrouvaient là un regain d’énergie. La source ne semblait pas vouloir tarir. Au rythme lent imposé par la débauche de calories ambiante, le médecin se sentait capable de marcher pendant des heures. Rien, toujours rien dans ce champ criblé de caillasses. Jeuh n’y prêtait pas attention. Ses quadriceps étaient chauds et bien huilés. Les endorphines avaient rempli le réservoir cardiaque. Plus de minute, pas d’heure, pas d’horloge, le temps devenait immobile, torréfié par un implacable hélios. Les litres d’eau étaient ingurgités de façon automatique, avant toute sensation de soif. Le corps était bien rodé depuis une semaine.

Un fétu de paille vacilla à main gauche. Le médecin distinguait maintenant plus nettement ce qui aurait pu être pris pour un vieil arbuste branlant. Il reconnut le branchage qui servait de bâton, les feuilles écarlates qui entouraient le faîte, le tronc noueux, torturé par l’alizé et le soleil. Mais il percevait surtout la formidable énergie qui se dégageait de cette image en mouvement. De végétal, il devint reptilien puis, à l’approche, se montra humain. La métamorphose était engourdie, papillon de cocon de larve, mais la volonté suintait en grosses gouttes, transpirait dans chaque geste, chaque attitude.

« Georgio ! »

« Ami ! »

Le bras s’avança vers l’épaule compatissante pour étayer la marche ininterrompue. L’eau d’une bouteille ruissela sur des lèvres craquelées, labourant de tranchées brunes les rides de douleur. La tortue avançait en madisson entre les ornières, pièges pour chevilles trop usées.

« Il reste beaucoup ? »

« Tu vas y arriver. »

« C’est dur mais… »

« Mais tu ne lâcheras pas. »

Chancelant sur ses pieds déchiquetés, ses jambes cartonnées, ses cuisses calcinées, brûlant ses dernières protéines, ses ultimes calories, l’Italien avançait parce que son cerveau l’avait décidé. Au-delà de la souffrance physique, par-dessus l’inhumaine torture, il puisait dans ses rêves la tenace volonté qui le tenait debout. Plus rien ne comptait désormais que la ligne d’arrivée. La hargne s’était fait des couleurs de guerre sur le visage du transalpin. Le front s’était creusé, les yeux noircis. Les ridules des paupières crissaient de sable. Les lèvres étaient amincies et rectilignes, les poils hirsutes de sa barbe naissante dissimulaient à peine les saillants reliefs de la mâchoire. Les joues étaient devenues concaves de privations ordonnées. Le bandeau sur les tempes baignait dans un mélange de sueur, de crasse, de poussière, de rage, retenant mal les mèches d’une tignasse explosée.

La distance fut longue pour arriver au CP15. Le corps entrait en fournaise et l’esprit en cathédrale. LA était présente, forme sans enveloppe charnelle. Jeuh la touchait, la sentait mais ne la vit pas. Familière, elle se domestiquait de plus en plus aisément dans le fil des épreuves mais refusait de se dévoiler. Un tulle évanescent embrouillait les questions. La présence suffisait, rassurait et comblait.

« Tu viendras dans mon pays ? »

« Lequel ? »

« Le Cap-vert, bien sûr ! »

« Tu m’invites ? »

« Non ! »

« Alors, je viendrais. »

Brigitte faisait les cent pas sur la route. Raphaël lui avait déjà, en bon journaliste, relaté les faits en les grossissant un peu. Le mélodrame est le nerf de la guerre du pigiste, comme le croissant au beurre pour le boulanger. Du sang, des larmes, du charme, un zeste de délation, tout se vend. Et tout s’achète…

Dès qu’elle aperçut les deux marcheurs aux allures d’extraterrestres, l’infirmière se précipita, évitant par chance les roues d’un autobus surchauffé et surchargé. Elle se jeta sur Georgio pour lui faire une grosse bise, ouvrit le sac qu’elle trimbalait pour en extraire une bouteille et arrosa tout le monde.

« A ton âge, papy ! »

« Mais, Brigitte, nous avons le même âge ! »

« Oui, mais moi j’évite de faire du sport. Tiens, Jeuh. Je t’ai allumé une cigarette. »

La phrase de Churchill, grand amateur de cigares devant l’éternel, est ainsi rentrée dans la légende de la course grâce aux étincelles d’amour d’une infirmière dévouée.

Le trio échoua péniblement dans la khaïma plombée de vapeurs de kérosène. Il y retrouvait, entre autres fantômes desséchés, les trois Italiens, Ricardo au regard de chien battu, Philippo, qui avait pris dix ans de sagesse et Amérigo, toujours aussi impassible. Ils attendaient, depuis l’annonce du caméraman, le retour de leur vieux compatriote.

Un fragment de Toscane, vallons verdoyants et linges aux fenêtres, chants et fruits, douceur et joie, illuminait les ténèbres du lieu insalubre. Ils se mirent à discuter, comme en plein marché sur la place de San Gimignano. Jeuh et Brigitte les laissèrent se reposer, s’isoler sur leur mont Amiata.

Les concurrents, installés depuis quelques minutes, marquaient leur respect en baissant le ton de leurs conversations. Au bout d’un certain temps, il n’y eut plus que le doux rire du chianti débordant de la coupe, répondant aux délicieuses ondulations de l’Ombrone. Chacun y puisait un peu de vigueur, une tranche de courage ou une brindille d’espoir.

L’arrivée n’était plus très loin dans les tripes des derniers coureurs. La tente se vidait. Les départs se succédaient pour la dernière étape et les arrivants se faisaient rares. Les quatre mousquetaires buvaient et mangeaient de bon cœur.

« Qu’allez-vous faire ? »

« Nous passerons la ligne ensemble. »

« OK, on vous attend à l’entrée de la ville. »

Brigitte et Jeuh rejoignirent Ahmed qui tentait de déblayer son pare-brise. Surtout pas d’eau, elle était pourtant moins rare dans cet endroit, mais elle risquait de coaguler les divers détritus étalés en points d’impact pour en faire une croûte compacte. Le chiffon, traditionnellement gris souris, s’agitait en frou-frou au milieu du nuage de poussière.

Tout le monde s’installa pour le dernier bout de piste avant la ville. L’infirmière tint à conserver sa place arrière. La banquette était en effet chargée de différents ustensiles récoltés les derniers jours ; des cailloux aux formes bizarres et branchages couraient entre sac personnel, bouteilles, paquets de cigarettes, lunettes de soleil, duvet et appareil photo. Il restait peu d’espace pour les jambes mais l’ensemble faisait cosy.

La route rectiligne fut sans imagination, sans souvenir particulier. Les passagers voyaient grandir la ligne blanche des premiers bâtiments. Les faubourgs d’Atar se dévoilaient dans leur nudité cachectique.

Ahmed demanda alors de fermer les vitres du véhicule. Cela permettait d’éviter les pestilences des cadavres de dromadaires étalés sur les bas cotés. Des troupeaux de mouches se collaient au véhicule qui ralentit pour éviter un vieux camélidé en train de rendre l’âme au milieu d’un croisement.

Puis l’avenue se fit subitement plus large, plus propre, plus vivante. Les échoppes se tenaient la main, garagiste aux obélisques de pneus, coiffeur aux chaises bariolées, épicerie aux insectes bourdonnant, café aux ténèbres hospitalières, médecin traditionnel aux vertus « théra-magiques » affichées. Les publicités, peintes à la main, vantaient pêle-mêle les mérites d’une boisson gazeuse américaine, l’utilisation des préservatifs dans la lutte contre le sida, les douches d’un nouvel hôtel, l’efficacité de la politique intérieure du bon président, l’huile végétale pour les friteuses locales et l’ouverture prochaine d’une ligne aérienne. L’animation était cependant rare sur ces grands trottoirs car la chaleur à son apogée.

Ahmed stoppa la voiture à l’ombre d’un vieux bâtiment délabré qui faisait le dernier angle avant la ligne d’arrivée. Les deux européens descendirent pour fumer une cigarette. Les quelques passants ne manifestèrent aucune curiosité en leur présence. Brigitte était pourtant toujours aussi volubile, crachait ses bleues bouffées de nicotine et portait un pantalon moulant. Dans ce pays où la religion islamique est d’état, Jeuh se dit que les ordres hiérarchiques devaient s’engluer dans la bonhomie ambiante. A cet instant, un jeune imam passa sur un vélo d’avant-guerre en les dévisageant. La fraîcheur du visage, encadré par une barbe naissante, rassurait sur le nombre d’années d’apprentissage encore nécessaire pour cet apprenti intégriste.

Les enfants commençaient à entourer l’infirmière qui prit la place d’une maîtresse d’école. Une ronde fit suite à des chants d’écoliers. La récréation vit arriver les « gendarmes et les voleurs » puis le « chat perché ». La marmaille papillonnait devant le Toyota, soulevant une brume de poussière. Ahmed en avait profité pour entrer dans le bistrot voisin et en ramena trois canettes glacées. Les minutes passaient lentement. Les promeneurs étaient peu nombreux. Le chauffeur sortit de sa torpeur :

« Venez ! »

Sa main gauche battait le rappel pour un nouveau voyage dans son véhicule. Jeuh fut surpris de cet élan d’autorité.

« On a décidé d’attendre les coureurs ici. »

« On revient vite. »

Une première rue ; un pâté de maisons préfabriquées, des tas de briques rouges. Une deuxième rue ; des fils de fer barbelés, des jardins cultivés au milieu de tôles ondulées. Une troisième rue ; une placette au goudron dévoré par le sable, des carcasses de voiture, des joueurs de foot avec boite de conserve « Adidas ».

« Restez là. Je reviens. »

Tout était calme dans ce quartier qui jouxte l’artère principale, telle une léproserie dans un hôpital de luxe.

Jeuh se laissait bercer par les évènements et écouta la voix radiophonique qui débitait dans un français châtié le dernier discours du ministre de l’intérieur. La radio officielle est comme un oreiller. Elle rappelle la maison et permet de s’endormir. Brigitte s’était calée de guingois dans la banquette et gardait les yeux mi-clos. Les enfants jouaient dans un silence ouaté. Les passants frôlaient le macadam. Les vélos slalomaient en hirondelle d’un bout à l’autre de la placette. Une femme planait dans ses espadrilles en portant un seau d’eau.

La porte du véhicule s’ouvrit pour laisser entrer le rire d’Ahmed. Il ramenait ses maigres emplettes en trophée. Trois canettes de boisson colorée et plusieurs bananes débordaient de ses grosses mains. Il déversa le tout sur son siège pour terminer la discussion entamée, au fond de la ruelle, avec un commerçant de ses amis.

Jeuh mit la main à la poche.

« Je te dois combien ? »

« C’est pour moi. »

« Il n’y a pas de raison. »

«  Je vous l’offre car nous formons une bonne équipe. »

« Tu ne devrais pas dépenser tes sous, Ahmed. Il faut les garder pour ta famille. »

« Ils auront les souvenirs racontés et il me reste pas mal d’ouguiyas. »

Le marchandage s’arrêta là. Il ne fallait pas contrarier le chauffeur. Son présent était immense, aussi large que ses yeux, aussi profond que son amitié.

Le Toyota démarra sous les salutations empressées du vendeur qui resta bien longtemps sur le bord de la route. Il rêvait probablement aux histoires merveilleuses que venait de lui chanter le troubadour.

Dédale de ruelles, labyrinthe de sentiers, quadrille de chemins, collage de maisons, puzzle de hangars, kaléidoscope de jardins potagers, les sens s’égayèrent à plaisir avant de retrouver l’emplacement initial. L’attente reprit mais fut rapidement troublée par l’apparition d’un couple de coureurs. L’un était noir, l’autre vieilli, attirant une foule de gamins criards. Il était facile de reconnaître M’Baye et son voisin Alain. Ils avançaient de bon train. La foulée était vive et le pas allongé.

« Salut ! »

« On se la fait, cette arrivée. On l’aura eu ! »

« Chapeau, les Bretons noirs. »

Ils ne s’arrêtèrent pas, de peur de ne pas repartir. Ils avaient mangé du lion et finissaient de le digérer. L’expérience de l’un avait nourri la force de l’autre. Ahmed avait gardé les bananes.

Les évènements se bousculèrent, comme les enfants qui tournaient autour du véhicule en réclamant maintenant des stylos et autres babioles occidentales qu’ils iraient revendre sur le marché voisin.

« Eh, les Italiens ! »

Brigitte les avait repérés de loin.

« Ils ne sont que trois ! »

Les médicaux et leur chauffeur quittèrent leur poste de surveillance pour s’approcher au plus près du passage présumé des compétiteurs. Jeuh s’avança auprès d’Amérigo qui trottinait :

« Où est Georgio ? »

« Il n’arrive plus à avancer. Il se traîne à l’arrière. On veut finir. »

« Vous ne deviez pas finir ensemble ? »

« Si, mais…. »

« De toutes manières, vous avez perdu et vous avez encore une heure avant la clôture officielle de l’épreuve. Il ne reste pas un demi mille. »

Ahmed s’approcha en tendant ses bras chargés.

« Prenez donc une banane en attendant votre ami. Elles sont pour vous et les médecins. Et voici des boissons fraîches. Vous pouvez vous arrêter ici. Je vais faire prévenir de votre arrivée. Tout sera fait. »

Jeuh n’en revint pas. Ahmed était devenu volubile, rompant avec son habitude des onomatopées. Il prenait fait et cause pour un sujet d’intérêt qui aurait pu lui sembler étranger. Il faisait partie de l’équipe et l’affirmait haut et fort.

« Ahmed a raison. Vous êtes dans les profondeurs du classement mais vous êtes arrivés. Vous n’êtes plus à dix minutes. Mangez ! »

Les trois Italiens discutèrent dans leur langue. Le ton monta, roula puis roucoula. Ricardo repartit en courrant de ses grandes jambes amaigries à l’extrême. Les deux autres se posèrent à l’ombre du 4X4.

« Pourquoi s’en va-t-il ? »

« Il veut passer la ligne. »

« Mais votre groupe… »

« Il nous prévoit quelque chose à l’arrivée. Nous, nous préférons attendre le vieux. Les honneurs… »

« Vous ne fumez pas encore ? »

Brigitte tendit le paquet aux deux compères. Son geste détendit l’atmosphère un peu ternie par un choix final douloureux.

Le groupe s’amusa des rires et piaillements des enfants tournant comme des étourneaux. Attirés par les dossards déchirés, les gueules brûlées, les cheveux clairs, la langue inconnue, ils fuyaient au premier geste de ces épouvantails en baskets. Le cercle se resserrait dès que les occidentaux ne les regardaient plus, pour s’évanouir au moindre lever de tête. Quelques-uns commençaient à s’enhardir et proposaient des cartes postales de la ville. D’autres, aux poches vides, mais à la bosse du commerce naissante, monnayaient une visite guidée d’Atar ou le don de crayons. Quand la pression devenait trop importante, Ahmed intervenait et, tel l’instituteur, les renvoyait aux quatre coins de cette cour de récréation improvisée.

Finalement, de guerre lasse devant l’absence de répondant, la basse-cour s’amenuisa pour disparaître totalement aux premiers cris qui claironnaient l’arrivée d’un nouveau concurrent. Il n’était toujours pas Italien. Tout le monde s’interrogeait. Il fallait qu’il arrivât dans les temps pour ne pas pénaliser ses compatriotes. Ceux-ci s’impatientaient, devenaient nerveux, assis devant la trotteuse infatigable de leur montre.

Jeuh choisit d’aller à la rencontre de Georgio. Pourquoi lui ? Encore lui ? Il ne se posa pas la question. Il l’avait décidé tout seul dans sa tête en observant les membres du groupe qui trépignaient d’une impatience mal contenue. Il lui fallait accélérer les choses, précipiter les évènements, finir cette histoire en beauté.

Deux bouteilles d’eau furent récupérées ainsi qu’une paire de bananes. La route était longue et rectiligne avant de plonger vers l’est en un angle pointu. La chaleur, relâchée par le goudron, était difficilement soutenable. Peu de gens s’aventuraient sur le trottoir, encombré de détritus divers et malodorants. Seules les mouches accompagnaient le marcheur dans cet éden drosophile. Leur bourdonnement incessant et leurs rase-mottes confirmaient l’intérêt du couvre-chef. Elles se collaient uniquement sur les bras, seules parties découvertes à cet instant. Jeuh avançait dans le silence, à peine obscurci par les camions et les klaxons de vélos.

La vie semblait éthérifiée par le soleil. Premiers pas sur Mars, lune rouge grillée, ou réveil dans un bloc opératoire. Tout était calfeutré, ralenti, géophyte. Il fallait éviter de marcher sur les croûtes de goudron, vestiges d’un ancien enrobage préélectoral. Décapé par le vent, rongé par le sable, cloqué par le soleil, il n’en subsistait qu’un eczéma purulent aspirant la semelle. Les bas cotés offraient l’avantage d’un tapis sablonneux qui évitait de rôtir les voûtes plantaires.

Là, à l’orée du regard, se tenait une maigre forme. Jeuh reconnut à l’instinct son ami italien. Il accéléra le pas pour le croiser auprès d’une carcasse de chameau aux lourds effluves. Un œil, épargné par le bec des rapaces, contemplait la rencontre du haut de torpides sphacèles en chou-fleur.

« Tu m’attendais ? »

« Oui, et je ne suis pas le seul. »

« Merci. On ne s’arrête pas. »

Il est vrai que le seul témoin de cet aparté ne semblait pas y porter un intérêt bien vif. Il restait de marbre et difficile à débrider. Les pestilences étaient, par contre, bien trop démonstratives pour s’engager sur une dissertation.

« Bienvenue sur Terre ! »

« Ou retour en enfer… »

Il fallut porter, étayer, soutenir, contrebalancer, épauler, pousser, caler, aider, divertir, pommader. Le corps en débris du coureur avançait par à-coups, par l’unique volonté de ses neurones tétanisés. Les rides du sol devenaient le reflet de ses souffrances, de son silence. Le véhicule médical était maintenant visible dans la lointaine brume. Des gens s’agitaient aux alentours.

« Arrête-toi un instant. »

« Pourquoi ? »

« Décroche mon sac. »

« Que veux-tu dedans ? »

« Mon tee-shirt. »

Jeuh fouilla dans le fatras poussiéreux pour en extraire un tricot marqué aux couleurs du Cap Vert. Pendant ce temps, Georgio avait enlevé la camisole portée pour sa traversée du désert et s’en essuyait les aisselles pour tenter de faire fuir les mouches en les privant de repas. Les veines étaient saillantes sous une peau burinée et cachectique. Il répéta encore une fois :

« C’est mon pays. J’y retourne. »

« Avec moi ? »

« Allez, direction le pic Fogo ! »

Un groupe s’avançait. L’Italien gonfla le torse puis se jeta dans les bras de ses compagnons d’infortune. Philippo avait déroulé le drapeau italien. Il gardait ses yeux de chien battu mais une lueur de fierté s’accrochait à ses pupilles.

« Eh bien, tu traînes ! »

« On n’est pas des touristes ! »

« Oh, vous, les jeunes, vous parlez beaucoup mais vous n’avez pas de souffle ! »

Ahmed leur fit finir les bananes et les boissons pendant que, tels des acteurs, ils bichonnaient leur entrée dans le monde. La « commedia dell’arte » posait tréteau dans l’avenue d’Atar. Brigitte et Jeuh se mirent en retrait. A chacun sa victoire…

Ils marchaient crânement, se soutenant mutuellement, en devisant comme en fin de partie de pêche. D’autres coureurs revenaient de l’hôtel pour les encourager. Les enfants se mettaient de la partie en leur faisant signer des autographes sur les cartes postales qu’ils auraient du vendre.

Le drapeau, brandi par Philippo, se tint bien droit dès l’apparition d’un comité d’accueil monstrueux. Ricardo avait bien fait les choses. Arrivé quelques minutes auparavant, il avait informé Hon, les journalistes et caméramans ainsi que tous les officiels de la région. La majorité des participants à la compétition s’était jointe à eux pour faire une haie d’honneur aux trois transalpins. Bien entendu, comme dans toute pièce de théâtre bien menée, ceux-ci s’arrêtèrent un mètre avant la ligne blanche tracée à la hâte. Le quatrième mousquetaire italien les rejoignait. Ils se prirent par les épaules, bras dessus, bras dessous, puis levèrent tous la même jambe au-dessus du trait fatidique.

« Forza Italia ! »

Les appareils photos fumèrent, les caméras s’évanouirent, les journalistes s’égosillaient, les bravos crépitaient. Chacun essayait d’agripper une manche des héros, de récolter une miette de leurs paroles. Ils entraient dans la légende de cette course pendant que Brigitte et Jeuh réintégraient leur véhicule. Ahmed avait pu faire quelques clichés avec un appareil prêté. Il conserverait de belles images pour les longues soirées avec ses enfants.

Personne ne parla dans l’habitacle. L’esprit était court-circuité par le choc des sentiments. Jeuh sentait LA à ses côtés, invisible mais forte.

Le Toyota finit sa course dans l’enceinte de l’hôtel, comme un galet son ricochet. La rive était atteinte après de multiples rebonds. La fête était partout. Les handicapés étaient déjà au courant des aventures italiennes. Ils se pressaient au portail pour les accueillir.

Deux splendides khaïmas trônaient dans la cour centrale, au battu recouvert de tapis soyeux. Des pots de fleur astronomiques étaient disposés aux quatre coins de l’esplanade, puis en valets le long de l’escalier qui menait à la salle de réception. Une table chargée de cocktails bigarrés faisait front devant une rangée de sofas pétillants. Les grooms avaient sorti les tenues d’apparat. Le directeur portait un costume trois pièces rutilant de décorations. La vie grouillait. Les plats de victuailles croisaient les pichets de boisson qui évitaient de justesse les broches de mouton. Les fruits surveillaient du haut de leurs étals ce remue-ménage. Jaunes, rouges, grenats, verts, pastels, ambres ou orangés, ils prenaient la pose devant les yeux gourmands du passant. Les paroles virevoltaient dans cette tour de Babel alimentaire. Jeuh traversa le buffet pour atteindre la réception.

« Puis-je laisser mon sac ici ? »

Un magnifique touareg s’approcha.

« Sans aucun problème, Monsieur. Vous devez, par contre, prendre un ticket repas et un bon pour les boissons. »

« Donnez-m’en deux. Il en faut un pour l’infirmière. »

« Veuillez signer auparavant. »

Le majordome tendit un stylo au médecin pour lui intimer l’ordre de mettre son nom sur les tablettes.

« Docteur Jekyll et Miss Hyde. »

Une petite revanche sympathique pour des médicaux défigurés par la fatigue et la poussière. Jeuh rendit la plume espiègle et en profita pour pousser le bouchon.

« Vous n’auriez pas un endroit tranquille pour dormir ? »

« Il n’y a que des dortoirs, où les matelas sont alignés à même le sol. Vous êtes bien trop nombreux pour notre petit établissement, qui s’en trouve toutefois bien honoré. Avec un peu de chance, vous y trouverez une place vacante. »

Le médecin donna une cigarette brune à son interlocuteur installé face à un énorme cendrier déjà bien engorgé.

« Sur la terrasse ? »

« Vous savez, l’hôtel dégage toute responsabilité… »

« Vous savez, vous aussi, que les moustiques ne montent pas à cette hauteur ! »

« J’ai les clés. Je vous ouvrirai en temps utile. Personne ne doit savoir… »

« Il me reste des cigarettes. Si vous les aimez, n’hésitez pas à m’en demander. Par contre, si vous pouviez me trouver deux matelas confortables ainsi que de bonnes couvertures… »

« Je ne sais pas. Tout a été pris d’assaut à l’arrivée des premiers coureurs. Nous sommes dévalisés. »

« C’est comme nous. Il nous reste très peu de boîtes de médicaments. »

« Je vous poserai les matelas et les couvertures dans la montée d’escalier. Mais ne dites rien à personne. »

« Je vous remercie de votre aimable compréhension. D’ailleurs, je vous confie mon paquet de cigarettes pendant que je vais me plonger dans un bain. Où se trouve la meilleure salle de bain ? »

Jeuh récupéra, dans son sac vieilli, la petite serviette religieusement pliée qui attendait depuis si longtemps. Il saisit le savon et grimpa à l’étage. La coursive était large, aérée mais encombrée de couchages, comme un dortoir de caserne.

Entre deux portes, se trouvait le paradis. La peinture craquelée laissait suinter, entre deux jaunes, des entrailles poisseuses, terrain de jeux de gaillards cancrelats dont la joie de vivre était à peine ternie par le nouvel intrus. Il était vrai que ses prédécesseurs avaient disparu, abandonnant cependant quelques gros poils frisés du meilleur goût au fond de la vasque crasseuse. Le carrelage, en fin damier blanc et noir, entrecoupé de larges joints maintenant gluants, relâchait ses miasmes sous les semelles de l’arrivant.

La musique était partout présente dans cette timonerie du moyen âge. La ritournelle glauque du conduit d’eau chaude répondait au diapason rouillé du robinet syphilitique. De nombreux insectes volants étaient entrés dans le bal et se léchaient les babines devant la blanche viande qui arrivait. A chacun son buffet…Il n’y avait ici qu’un simple tabouret bien étroit pour entasser toutes les affaires vestimentaires. Son bois pourri écartait les lèvres pour échapper une chaussette en amuse-gueule. Un gros lézard tenait le compte des locataires de la cabine de douche. Son œil libidineux déshabilla l’arrivant pour en estimer la valeur. La langue fourchue s’échappa à la tombée du dernier dessous.

Quelqu’un tapa à la porte.

« Jeuh, viens. On a besoin de nous. Tu te laveras tout à l’heure. »

Le lacertidé voyeur laissa échapper une mouche par dépit. Il fallut se rhabiller d’une tenue à odeur de fauve, enfiler des sandales dévorées par une probable mycose avant d’attraper le poisseux loquet qui retenait les gonds rongés par la rouille.

« Brigitte ! Que se passe-t-il ? »

« Je n’aurais pas le temps de te frotter le dos. Plusieurs coureurs ont besoin de soins. Tu verrais l’état des pieds ! »

« Ils ne nous lâcheront pas les baskets ! »

« C’est le cas de dire. »

Le camp était installé à la manière des légions romaines. Autour d’un plan central occupé par les khaïmas, une allée circulait en rectangle pour desservir les tentes de repos destinées aux modernes légionnaires. Dans chacune était installé le barda avec sac à dos, souvenirs achetés à fort prix, vieilles sandales, cannes de marche, duvet, matelas, reliquats de repas hyper calorique et cannettes de boisson.

Une collection de pieds écorchés vifs s’étalait sur la margelle du trottoir. Les fantassins du désert attendaient leurs soigneurs. Jeuh et Brigitte filèrent vers leur malle médicale en longeant cette rangée de plaies. Il allait falloir être rapides et efficaces. Encore une fois…

Marc, rasé de près et sentant bon le dernier parfum à la mode pour les hommes, les vrais, passa dans une tenue impeccable :

« Vous n’auriez pas une pellicule photo ? »

« On n’a même plus de sparadrap. »

La cantine était en effet bien vide. Quelques morceaux d’Elastoplaste, un quart de bidon de désinfectant, un demi tube de pommade et de rares antibiotiques, devenus bien inutiles. Il fallait composer, jouer avec la pénurie. Une collecte fut organisée auprès des coureurs les plus prévoyants afin de récupérer le maximum d’échantillons.

« On partage le travail ? »

« Comme d’habitude ! »

« On s’appelle si problème »

Chaque soignant partit avec ses trouvailles pour un grand tour au milieu du jardin des plantes : pied-d’alouette, pied-de-loup, pied-de-mouton, pied-de-veau, pied-d’oiseau. Souvent tropicales avec leurs champignons vénéneux, qui dévoraient la chair fraîche. Parfois grasses de leurs ampoules suintantes, qui éclairaient les durillons. De temps en temps, carnivores au derme vermillon strié de bien visibles nervures blanches. Encore écloses de leur pétale unguéal gorgé de sang qui baillait de sa dernière farce.

Les travaux pratiques d’anatomo-pathologie se firent dans la décontraction la plus totale. Certaines victimes en profitaient pour tirer des clichés souvenirs, d’autres faisaient des commentaires sur la qualité présumée des chaussures de marche. Raphaël essayait de filmer les dépeçages les plus réalistes dans le style « Danse avec les loups ».

« Jeuh. Viens voir ! »

Brigitte était accroupie aux pieds de Georgio. Il lui avait fallu beaucoup de temps et l’aide de l’infirmière pour mettre à nu ses deux tarses. Il n’en restait qu’un immense hachis fait de viande et de pus. L’œdème avait infiltré tous les tissus périphériques et remontait vers les malléoles.

« Il faut le faire tremper. »

« Dans quoi ? On n’a plus rien. »

« Trouve une bassine et nous y mettrons le reste de désinfectant en notre possession. Pour le moment, je finis tous les autres. Comme ça, il n’y aura plus que lui. Nous pourrons tout utiliser. »

Le médecin se tourna vers la dernière rangée de pieds pendant que l’infirmière s’enquérait d’un récipient auprès d’un garçon de l’hôtel. Les derniers soins semblèrent tout d’un coup bien plus faciles et simples après cette vision. D’ailleurs, les spectateurs ne s’y étaient pas trompés non plus en désertant la boucherie pour le buffet de viande froide qui se dressait à proximité. Quand Jeuh eut enfin fini, l’Italien baignait, comme un grand-père, dans une bassine en fer blanc. Le dernier flacon de Bétadine fut vidé dans le jus mordoré qui grignotait les orteils.

« Je n’ai plus de pansement. »

« Ne te tracasse pas. Il n’y a plus, non plus, d’Elastoplaste en rouleau. »

« Il me reste cinq ou six compresses, pas plus. »

« J’ai un fond de tube de pommade. »

Les pieds furent sortis du bain. Posés sur une serviette douteuse, ils révélaient l’amplitude des dégâts. Plusieurs tendons étaient visibles, collés sur un coulis de muscles bien rosés. Des plaques de nécrose parsemaient la surface comme un gâteau trop longtemps laissé au four. Les lames du vieux ciseau, passées au briquet, reprirent leur méticuleux ouvrage. Les sphacèles décollés étaient jetés dans le pédiluve. La couleur du bain masquait les déchets. L’épluchage se déroulait en silence, sans douleur, sans hâte. La fatigue était bien trop lourde maintenant.

Deux champs stériles furent découverts au fond de la malle. Gorgés de pommade, enchâssés par les ultimes compresses, les pieds furent emballés dans ces papiers de forme carrée. Un rouleau de sparadrap permit de faire garrot au niveau des chevilles, empêchant la poussière de pénétrer dans ce bien fragile pansement.

« On dirait des pieds paquets ! »

« Avant de manger, il faut s’occuper de son rapatriement sanitaire. »

« On va l’envoyer à Dakar. »

« Mais comment ? »

« Je vais chercher M’Baye. Il nous doit bien ça. »

« C’est quand même vrai que j’ai faim. »

Le Sénégalais fut vite repéré dans son éternel car unique short. Il venait de prendre sa douche mais sa lèvre inférieure était toute blanche.

« Que t’arrive-t-il ? »

« J’ai les lèvres bouffées par la sécheresse. »

« Mais c’est de l’Elastoplaste que tu as collé ! »

Le jeune noir, fort de son premier contact avec la médecine européenne, avait appliqué avec religiosité une de ces bandes collantes qui soignent si bien les douleurs diverses.

Jeuh entreprit de lui ôter avant que les crevasses ne fussent imprégnées de glue. Il utilisa ensuite une pommade de protection solaire proposée par un de ses voisins.

« J’ai besoin de toi. »

« Je suis ton ami. »

« Ce n’est pas pour moi. Il faut que tu emmènes Georgio à l’hôpital de Dakar. Il n’a pas un sou. »

« Je prendrai avec lui la pirogue puis le taxi. J’ai beaucoup d’amis et je rentre dans mon pays. Je lui servirai de guide. C’est un grand sportif. Je suis fier de lui être utile. »

« Tu peux l’être car, toi aussi, tu es un grand. Tu es simplement encore un peu jeune…»

M’Baye salua son toubib avant de gagner la guitoune de l’Italien.

« Eh ! Il y a un type qui vient d’être retrouvé errant dans la ville de Chinguetti. Il attend au poste de police et réclame ses amis de la course. »

« Je parie que c’est Joseph. Il a du griller les derniers neurones. »

« Tu as gagné. Il faut aller le chercher. »

« Sans moi. J’ai encore bien du travail et je garde Brigitte et Ahmed. Tous les concurrents ne sont pas encore rentrés. La preuve… »

Le médecin s’esquiva pendant que Hon cherchait des volontaires, bien rares, pour faire le bout de chemin. Il puisa, dans les réserves de l’infirmière, une cigarette méritée.

« C’est arrangé. »

« Que décides-tu pour Joseph ? »

« C’est fait. Ils n’ont pas besoin de nous. Nous restons là. »

« Ca tombe bien car il y a un allemand qui hurle sur la route afin de voir un médecin immédiatement. »

« Tu en connais beaucoup, des blagues comme celle là ? »

« Ce n’est pas pour rire. »

Jeuh en avait soudain par-dessus la tête. Il voulait se poser, s’enfoncer dans un de ces délicieux fauteuils qui lui tendaient des accoudoirs prometteurs. Il aurait aimé enlever ses sandales pour regarder danser ses arpions. Il aurait bu volontiers un de ces cocktails de fruits aux pailles aguicheuses.

« Si j’y vais, je le disqualifie en le forçant à monter dans la voiture. Il ne pourra jamais dire qu’il a réussi son périple. »

« Je suis allemande. Tu le sais… Je vais le raisonner. »

Et Jeuh se souvenait. Il se souviendrait toujours. La chute du mur de Berlin, la télévision, 1989, la visite de son amie infirmière, ses pleurs devant les premiers coups de pioche, son enfance à l’Est, son histoire dans le pan d’Histoire qui s’effondrait. Il avait gardé pour l’éternité une tendresse totale envers Brigitte, même quand, comme en cet instant, elle le secouait un petit peu.

« Bon, je te suis. Mais je te préviens. Tu te débrouilles. Il marche sans soin ou finit dans le véhicule. On ne va pas traîner. »

« J’en ai assez bavé, moi aussi. »

« Je t’adore ! »

Les deux compères sortirent, la main dans la main. Regonflés au milieu de ce « Mash » mauritanien, ils se rappelaient leurs vieilles missions.

Les deux pieds dans la boue, les mains ensanglantées par les blessures d’enfants, les regards hallucinés par l’horreur, les tympans percés de cris, l’âme brouillée par les souffrances, ils avaient traversé en cauchemar les pays ravagés par la folie. Ils étaient fous, eux aussi, car y retournaient par plaisir et l’avouaient : Ils cherchent. Ils rencontrent. Ils devinent. Ils s’inventent. Leur drogue est LA.

Ahmed trônait au milieu de ses acolytes. Par ses gestes, aussi amples qu’un pêcheur du vieux port, il était facile de comprendre qu’il racontait ses aventures humanitaires. L’accueil, plein de déférence, réservé aux deux médicaux fut un signe supplémentaire de la qualité de ses descriptions.

« On y retourne. »

« On va en chercher un autre ! »

« Eh oui ! Ahmed, tu es un héros. On a encore besoin de toi. »

Le Toyota avait déjà été lavé. Il démarra immédiatement. Son rhume faisait partie des souvenirs glorieux d’une épopée de légende. Le radiateur se découvrit une seconde jeunesse quand la foule des chauffeurs s’écarta pour lui ouvrir le chemin.

A la sortie de la ville, loin après les carcasses de chameau, marchait l’Allemand. Jeuh ordonna un demi-tour sur la route. Le véhicule vint se coller au bras gauche du marcheur. C’était un grand échalas aux jambes sans fin. Son allure évoquait une immense araignée. Avec son petit corps velu, hirsute, prolongé de membres disproportionnés, elle déployait toute son énergie pour rattraper son nid avant la nuit. Brigitte baissa la vitre et lui parla dans la langue de Goethe. Les propos furent vifs et la conversation courte.

« Nous pouvons rentrer. »

La voiture accéléra. Le dernier concurrent fondait à l’horizon.

« Que lui as-tu raconté ? »

« Je lui ai fais un résumé de la situation. »

« Et il a accepté de continuer seul ? »

« Oui, il veut finir. »

« Il en a encore pour plus d’une heure ! »

« Je me suis un peu trompée en lui disant qu’il ne restait que deux kilomètres… »

« Tu pouvais multiplier par trois… »

« Je sais. Nous rentrons. Nous le retrouverons à l’arrivée… »

« Il sera un peu fatigué. »

« Guère plus… »

Un dernier virage. Le porche était grand ouvert. Jeuh se jeta, à proprement parler, sur une cassette de musique pour l’enfourner dans le lecteur. Les haut-parleurs se mirent à hurler un refrain de raï :

« Y’en a marre, y’en a marre. »

Le Toyota fut englouti par l’hôtel, comme une souris par la gorge béante d’un boa. Il vint se garer derrière le bivouac, près de la cahute où se trouvaient les réserves d’eau. Enfin, la liberté ! Chacun prit deux bouteilles pour fêter la fin des tourments.

« Je file à la douche. »

« Moi, aussi. »

« Chacun la sienne ! »

« Heureusement ! »

Jeuh retrouva son lézard libidineux qui comptait le client, immobile dans son bouge moisi. Plusieurs utilisateurs avaient oublié divers détritus : noirs phanères, lames de rasoir, croûtes de savon, pelures de sachet, serviettes élimées, rouleaux de papier, stalactites de dentifrice, mouchoirs baveux et chiffonnés. Le couvercle du container à poubelles était ouvert pour une douche réparatrice.

Le sac à dos, contenant les effets les plus propres, bien que peu épargnés par le sable, fut pendu au clou de la porte, souvenir rageur d’un maniaque de la propreté. Jeuh se délecta en regardant le ruisseau brun qui filait entre ses jambes. Il semblait sans fin, oued échappé de ses pores trop remplis. Il coulait en tourniquet pour disparaître dans une gueule béante, là où aurait du exister le siphon.

Il ne fallait pas essayer de laver le chèche, même si le reliquat de savon semblait attractif. Jeuh se serait retrouvé dans une position analogue à celle vécue à Bombay. Le jus noir, épais, moiti se mélangeait au colorant des fibres pour éterniser une situation délicate.

Quand faut-il décider de la propreté d’un vêtement ? A son odeur ? A sa couleur ? Au temps passé à le laver ? La machine à laver représente un progrès indéniable pour les indécis. Les touches de programme ; « 30° », «  coton », « très sale», remplacent avantageusement les affres d’un baigneur isolé dans un tub digne du Docteur Jean Paul Marat.

Donc, à l’inverse de l’expérience indienne, Jeuh décida de conserver intacte sa relique, mais évita de la nouer, à nouveau, autour de son cou. Le pantalon en jean était un peu plus large. Il fallut resserrer la ceinture en fermant deux crans supplémentaires.

« Veux-tu une cigarette ? »

Brigitte était pomponnée de près. Ses traits étaient moins tirés, ses yeux moins sombres.

« On s’en fume une avant de manger ? »

« On n’est plus à cinq minutes. »

Les fauteuils avançaient leurs bras de tendresse pour accueillir les épaves médicales. Le poids était lourd sur les épaules, surchargées des gouttes d’eau fraîche retenues par la chemisette dans un souffle frissonnant. Les volutes bleues dansaient devant les yeux hagards aux iris brûlés, aux rétines envahies par une profusion d’images colorées. Pas un mot, silence, torpeur, anesthésie, fatigue. Les pales géantes du ventilateur entamèrent une danse du ventre, voyage de paquebot lunaire, rotor de vieux Douglas exotique. Narcose.

« Ich bin hier. Herr Doctor… »

Il est minuit, Docteur Schweitzer… L’Allemand était arrivé !

La guerre des tranchées reprenait.

Brigitte s’extirpa de la berceuse, pendant que Jeuh s’étirait lascivement dans sa gestatoria.

« Je m’en occupe. »

Une pièce était réservée aux derniers soins. Il s’agissait d’une chambre dont les occupants avaient oublié les clés. Le pauvre rhénan fut allongé sur un des lits encombrés de choses diverses.

« Jeuh. Viens voir ! »

Le médecin s’accrocha au palan imaginaire pour retrouver sa place de bipède. Outre des chaussettes dévorées par des champignons en pleine floraison, accessoire finalement indispensable dans les souvenirs d’un marathonien, le gros orteil était le siège d’un hématome énorme centré sur l’ongle. Il était bien pulsatile, comme l’attestèrent les cris poussés lors d’une légère pression.

« Il faut l’évacuer. »

« Je vais chercher ce qu’il faut. »

« N’oublie pas ton briquet ! »

L’infirmière réapparut au bout de quelques minutes, les bras chargés de médications variées, ultimes offrandes des concurrents rencontrés dans la cour. Le tout fut étalé sur le carrelage et trié en chose utile ou anecdotique. Une aiguille intraveineuse fut tirée à la courte paille pour entamer l’intervention.

« Ma chère enfant, vous allez assister à l’intervention chirurgicale qui va bouleverser toutes les conceptions actuelles de la médecine. »

« Oh, oui ! Mon grand docteur. Faites-moi peur ! »

« Chère Brigitte. Le moment est venu pour nous d’entrer dans l’Histoire. »

« Je peux ? »

« Bien sûr. Evitez de vous brûler les doigts avec le briquet… »

« L’ai-je bien stérilisée ? »

« La première marche pour le Panthéon vient d’être franchie. »

« Quel geste fameux ! Quelle maestria dans le coup d’aiguille ! »

« Des années d’entraînement… »

« Depuis le temps que j’attendais cet instant. »

« Vous pensez que les photographes ont eu le temps ? »

« Il faut peut-être penser à calmer le geyser de sang qui inonde les draps. »

« Eh, bien ! Pansons mon enfant. »

« Merci, Docteur. »

« Mais, sans vous, je n’aurais point réussi ce qui représente un réel exploit, le summum de notre art. »

« Les annales s’en souviendront. »

« Restons scatologiques. J’ai faim. »

« Docteur, dois-je lui annoncer que c’est la fin ? »

« Non, Brigitte, laissez-lui un espoir. L’intervention a été difficile pour lui, dangereuse pour nous. Nous aurions pu nous blesser. La chance est de notre côté. Il faut avoir une pensée pour cet homme qui souffre autant que nous. »

« Vous croyez qu’il a faim ? »

« Je ne sais pas. Mais le buffet va être vide à cette heure. Il ne reste peut-être pas assez de nourriture pour trois. »

« Il sera ralenti par les pansements. »

« Raison de plus pour le laisser maintenant. »

La fête battait son plein dans le campement. Une foule bigarrée avait trouvé place sous les tentes, vautrée sur de moelleux paillassons, assise sur de somptueux coussins, djellabas et shorts mélangés, rouges et bruns. Des danseurs offraient un spectacle tribal fait de hululements de femmes et de cris guerriers, soulignant les exploits des costumes et des corps ruisselants de sueurs et d’huiles. Un chanteur accompagnait les yogis en transe qui se couchaient sur le verre pilé, les démonstrations d’agilité des chasseurs touaregs, les vertigineux soubresauts des nombrils féminins, les dompteurs de feu. Les djembés rythmaient les trémolos des flûtes de bergers sous les hourras des instruments à corde. Les flashes crépitaient, éclairs dans ce climat torride. La frénésie était à son comble. Les bouches étaient pleines, les assiettes aussi. Le buffet n’offrait plus que des squelettes de mouton perdus dans les reliquats de salade de légumes ou de fruits. La pyramide de boissons ressemblait à un sapin de Noël à la chandeleur. Jeuh attrapa le cuisinier pendant que Brigitte regardait le spectacle.

« Il ne reste rien ? »

« On a mis quelque chose de coté. »

Un plat fut fourni avec deux embryons de cuisse de poulet et un reste de tagine.

« C’est tout ? »

« Il n’y a plus rien. »

« Il y a au moins deux fourchettes et de l’eau ? »

« Non, il faut chercher sous les tentes. »

Jeuh se dirigea vers la khaïma des officiels. Il arriva tant bien que mal à se glisser entre deux personnages qui ne prêtèrent aucune attention à son intrusion. Il commença à manger avec les doigts le premier vrai repas qu’on lui proposait depuis une semaine. Un verre d’eau oublié lui permit de se rincer les doigts puis de s’humecter les lèvres.

Les tenues vestimentaires de ses voisins valaient largement les danses par leur faste teinté d’exotisme. Bleues ou blanches, brodées en fil d’or par des mains de fées, les djellabas étaient aussi amples que la situation sociale affichée de leurs propriétaires. Quelques marques rappelaient l’origine du mauritanien, emblème probable d’une tribu porté fièrement, décorations étatiques officielles, et parfois médailles surprenantes telles militaires et parfois françaises.

Aucun regard ne fut échangé ; deux mondes se côtoyaient sans se connaître. Jeuh continua de dévisager ces visages comme dans une vitrine de l’exposition universelle. La rondeur des traits de ces personnages bien nourris aurait été plus adaptée dans une publicité pour Banania que dans un reportage sur les bergers nomades du désert. Il finit par apercevoir Mohamed, le banquier de la course, bien entouré de gens probablement importants, car ses sourires étaient mielleux et le ton de sa voix bien suave.

« Dis, Mohamed. Ton infirmière n’a rien à manger. Tu serais un galant homme de l’inviter à partager ton repas. »

Le grand mauritanien fut stoppé net dans ses redondances et tourna ses grands yeux vers le médecin. Les conversations s’arrêtèrent immédiatement.

« Elle vous a rendu de grands services pendant la course. Son assiette serait vide, si elle en avait une. »

« Je m’en charge personnellement. Messieurs, veuillez m’excuser. »

Jeuh rongea son deuxième os de poulet qui avait subitement un goût de satisfaction.

Il se cala sur son bras gauche pour allonger ses jambes dans un espace libre entre deux abayas couleur de neige. Il sortit de sa poche la tabatière achetée à Ouadane et entreprit d’en bourrer le chapeau d’un tabac récupéré dans une cigarette américaine. La rapidité était venue après des jours d’expérimentations malheureuses. Une des raisons principales était l’utilisation du tabac local qui est vendu aux touristes. Celui-ci est mélangé à du sable très fin ce qui permet d’obtenir le poids mais empêche la calcination. Maintenant les volutes s’échappaient lentement des lèvres du médecin.

Brigitte prenait des photos et participait à pleins poumons à la liesse générale. Elle en avait oublié son gouffre stomacal. Elle était l’une des rares à s’agiter dans le landernau des corps rompus de fatigue et dans le musée Grévin des officiels de cire.

« Madame Brigitte. Puis-je avoir l’honneur de dîner avec vous ? »

L’interpellée, interloquée, interrompue dans son interminable interlude, resta interdite. Le mégot finit sa course fumante dans le sable.

« Pourquoi moi ? »

« Vous devez profiter pleinement de votre dernière soirée. Je vous ai fait préparer en cuisine un couscous de reine. Me permettez-vous de le partager ? »

Pour une fois, Brigitte ne sut que répondre. Sa verve habituelle avait accompagné la cigarette dans sa chute finale. Une place lui fut faite dans la tente d’honneur. Les dignitaires s’écartèrent pour lui offrir un excellent tapis.

« Ca te va ? »

« Jeuh, t’es c.. »

« Tu le mérites. Bon appétit. »

« Je te laisserai un peu de graine et de viande. »

« Je préfèrerais de l’eau. »

Les musiques s’étaient arrêtées. Les danseurs se retiraient sous les applaudissements. Le calme revint. Pas pour longtemps.

Les officiels s’approchèrent du microphone. Hon prit la parole en premier :

« Les gars, c’est super ce que vous avez fait. Ca fera de bons souvenirs. C’est bien, les petits gars ! L’important est de participer, de battre le désert, de vaincre le sable et vous-même. Vous pourrez dire : Je l’ai fait, j’ai participé à la première édition de la course la plus longue du monde. Nous allons vous donner le classement. Où est passé Jeanne ? C’est elle qui a les papiers ! »

Une petite voix surgit de son ombre.

« Je suis là, derrière. »

Il s’ensuivit une longue litanie de noms avec force détails sur les chronomètres. Les trois vainqueurs reçurent leur prix, bien dérisoires devant les efforts dépensés. Chacun écoutait respectueusement et tapait dans les mains à l’énoncé des dix premiers nommés. Puis l’attention se relâcha et les discussions enflèrent dans un brouhaha qui ne perturba pas Hon. Le micro bien serré dans sa grosse main, il continuait son interminable liste. Cela ressemblait de plus en plus au générique final des films américains avec citation de l’apprenti menuisier et du porte sandwich.

Jeanne intervint :

« Abrège, le ministre est là. »

« Et donc, pour finir. Vous l’avez fait. Vous pouvez en être fier. Nous nous reverrons sur une prochaine. Je compte sur vous, les gars. »

Dans son discours monocorde, le ministre du tourisme remercia, encore et encore, le gentil organisateur pour avoir attirer l’attention des médias sur son pays bien souvent oublié. Sa voix s’éclaira d’admiration pour les 52 heures réalisées par le vainqueur de la course. Puis, il annonça un tirage au sort surprise dont le gros lot était un séjour d’une semaine pour quatre personnes. Les murmures incessants, mais respectueux, disparurent par enchantement. Le préposé magicien tira un numéro de dossard.

« Le numéro 58 ! »

Les Italiens explosèrent, agitèrent leur drapeau national. Les hourras accompagnèrent les pas hésitants d’Amérigo. C’était le plus discret des transalpins qui recevait la plus belle récompense. Il ne sut comment remercier le ministre en prenant maladroitement le passe-droit. Sa timidité éclatait dans des yeux remplis de larmes.

La fête était finie. Chacun regagna sa couche, les uns dans les tentes, les autres dans les chambrées communes. Les matelas étaient au garde-à-vous au pied de l’escalier, menant sur la terrasse. Il va sans dire que le paquet de cigarettes, laissé en otage, était maintenant complètement vide. Jeuh tourna sans peine le loquet de la dernière porte sur laquelle pendait le trousseau de clefs. Tout était prévu. Les couvertures étaient installées sous le manteau céleste, loin des affres bourdonnantes des voraces anophèles.

« As-tu vu l’étoile filante ? »

« Oui. Et celle-là ? »

Le petit prince remerciait d’un feu d’artifice. Les grand et petit chariots virevoltaient autour de la croix du sud en évitant le scorpion et le taureau. Une splendide étincelle descendit lentement vers l’est.

« Tu crois que c’est une énorme météorite ? »

Aucune réponse. Brigitte s’était effondrée en jetant dans le ciel cet ultime mégot qui retomba aux pieds de Jeuh.

« Aime et fais ce que tu veux. » Saint Augustin

dune

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

 La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.
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Serge Billard Baltyde

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale: Neuvième jour

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

neuvieme jour

La couverture semblait bien frêle pour résister aux frimas qui montaient la garde pour le lever du Roi Soleil. Le duvet était bien serré jusqu’à l’encolure. La capuche était rabattue sur les yeux comme ces chapeaux à larges bords qui toisent les grands marins. Le souffle frétillait sur l’échine, remontant ludique vers les épaules pour jouer à la marelle sur la nuque. Les bras rageurs tirèrent sur les pans toujours trop courts de cette laine si rabougrie. Il fallut se résoudre à ouvrir les paupières, à émerger du doux balancement fœtal de la nuit.

Le ciel était grisé d’un bleu acier presque irréel. Les premiers rais chargeaient au son du clairon sur le champ de la vie. Les fantômes s’enfuyaient, abandonnant ombres et imaginaire.

Jeuh se retourna pour découvrir une couche vide. Tout était en désordre sur le matelas. Rien ne manquait de l’attirail habituel de Brigitte, sauf les cigarettes. La porte de la terrasse avait été refermée avec délicatesse. Le médecin s’étira longuement avant de prendre la position verticale.

En caleçon et tee-shirt, il se mit à inspecter le toit de l’hôtel. Une énorme parabole traçait son reflet sur le ciment déjà chaud. Il se pencha au-dessus du garde-fou. La ville était bien là avec ses champs d’antennes de télévision, ses rangées de maisons, sa caserne, son poste de police, ses premiers embouteillages, ses marchands et ses gros camions tuberculeux. La poussière ambiante le rejeta en arrière.

Parcourant le chemin inverse, Jeuh se retrouva à l’aplomb de la cour intérieure de ce havre de paix que pouvait représenter l’auberge. Il distinguait facilement Brigitte attablée devant un gigantesque bol de café noir. Les voix étaient claires et tintaient dans le matin comme le chant du coq. Les enzymes digestives coulaient à flot. L’épigastre entra en transe. L’antre transpira de désirs. Le bulbe fit des bulles. L’éclosion de la famine se criait :

« J’arrive. Gardes-en un peu ! »

Les protéases effervescentes, le médecin enfila son sarouel, dévala les escaliers, traversa le hall bourré de valises, sauta les marches puis réalisa qu’il avait oublié ses spartiates.

Les mâchoires multinationales des broyeurs de l’impossible avaient rempli déjà bien des ventres qui, maintenant, se doraient au zénith naissant. Les conversations allaient bon train. Certains étaient partis pour faire emplette de souvenirs divers, colifichets, verroteries, fausses reliques ou vrais fossiles. Ils comparaient au retour les arnaques des vendeurs à la sauvette amassés devant le portail de l’hôtel.

Jeuh goba tactiquement le plus grand nombre possible de tartines beurrées et dégoulinantes de confiture à la fraise chimique. Il avait l’impression de vivre un festin de roi, un gros goûter d’enfant gâté. La mastication était lente de religiosité bestiale. Les papilles savouraient. Les glandes salivaires travaillaient à temps plein, déchargeant des flots de suc digestif. Le sable fut instantanément oublié par les molaires baignant dans les grains de sucre. Si le médecin avait eu des ailes, il aurait été facile de le comparer à une grosse mouche posée sur un gâteau d’anniversaire.

Les tripes repues, Jeuh alluma une première cigarette et se dirigea d’un pas nonchalant vers l’accueil. Il y retrouva le maître d’hôtel, assis devant son cendrier encore vide.

Une petite relique qui finirait sous la poussière d’une étagère trop haute ? Le médecin n’avait pas envie de sortir, de mettre un pied à l’extérieur, de devenir le gibier d’une chasse trop bien organisée depuis l’invasion des hordes de touristes. Un trophée pendait sur le mur, oublié sur son clou trop court, perdu dans une surface trop lissée, écrasé par les lianes d’une plante grasse dévorante.

« C’est une gazelle ? »

« Oui. »

« Il me reste des cigarettes françaises. »

« Le cuisinier a de la fièvre. »

« J’ai aussi deux boites de médicaments. »

« Alors, il faut attendre un moment et ne pas rester là. On se retrouve sous une tente. »

Le temps était passé bien vite au milieu du brouhaha. Les dormeurs rassemblaient leurs derniers effets en vérifiant de ne rien oublier. Jeuh vida les dernières cartouches de la malle médicale. Plusieurs comprimés d’antalgiques furent confiés à M’Baye qui entraînait Georgio dans un long périple. Les adieux furent brefs, talons tournés sur un quai de gare. Le mauritanien arrivait avec un sac plastique bien fermé.

« J’espère que le cuisinier ira mieux. »

Le grondement venant des chambres s’intensifiait. La ruche délivra brutalement ses abeilles chargées de sacs, de baluchons et de valises étiquetées de jolis poinçons aux noms voyageurs.

Les véhicules se remplirent. Les coffres débordaient sous leur toile d’araignée. Jeuh récupéra son barda et entreprenait maintenant de répartir les effets dans la cantine médicale qui avait rendu l’âme et ses derniers pansements. Un ultime coup d’œil pour éviter d’oublier un détail puis le médecin suivit le mouvement. Il fallut quitter la tente. Pour la première fois, Jeuh eut l’impression d’abandonner un ami. La khaïma était devenue au fil du temps un repère, le seul jalon tangible dans un malstrom d’images fortes. C’était un abcès de fixation dans la tornade des souvenirs.

Le chemin, qui conduisait à l’aéroport, apparut bien court. Brigitte et Jeuh avaient fait de la place dans leur véhicule médical afin d’emporter un maximum de coureurs.

Le silence était de mise. Les yeux dévoraient le paysage, imprimaient les chadoufs*, pistaient les tourjas*. Les narines se remplissaient avec délice du moindre grain de poussière, des senteurs épicées de l’étal voisin, du lourd parfum des tabatières. La peau respirait la chaleur émanant du macadam, transpirait de réminiscences. L’album photo tournait ses pages pour la première séance de souvenirs.

Le parking débordait d’agitation. La meute des Toyota avait rejoint le troupeau des 4X4 qui broutaient sur le pré. Un vieil autobus restait digne devant les minauderies d’une voiture de luxe, transportant un personnage de haute lignée. Il rajustait ses verres cassés afin de cacher son trouble. Mais les raclements de sa gorge trahissaient son passé de campagnard.

La fourmilière humaine était compacte, agglutinée à l’entrée du hall d’enregistrement. C’était un grand jour pour les vendeurs. Un avion charter baillait de toutes ses mandibules en attendant le retour des européens. Il fallait profiter de l’émoi de ces touristes pour leur refiler le surplus invendu.

Jeuh pénétra avec difficulté dans la salle d’embarquement, unique pièce pour les départs. Sur les cinquante mètres carrés étaient répartis enregistrement, contrôle des douanes, bar, toilettes, téléphones et marchandises variées. Deux pylônes, calés au centre, soutenaient les derniers efforts de la charpente. Le médecin alla s’asseoir à leur base, sur un socle crasseux gardant encore l’empreinte de nombreuses fesses transhumantes. La cigarette allait briller au moment où une voix s’éleva :

« Tu es là ? »

Michel, le randonneur distrait, croisé la semaine précédente, vint se vautrer à ses côtés.

« As-tu bien marché ? Et ton GPS ? »

Le Marseillais se lança dans une longue diatribe, s’épanchant sur ses infortunes et ses remords. Il expliqua, avec force détails, que l’agence de voyage avait probablement sous-estimé la capacité de marche de certains. Les trajets, proposés quotidiennement, étaient trop courts, souvent bouclés en quelques heures dès l’aurore, pour finir la journée devant une sempiternelle tasse de thé. L’ambiance dans le groupe était aussi froide que les nuits étoilées pendant lesquelles il essayait sa boussole électronique. Michel s’exprimait sans haine particulière envers les organisateurs mais son amertume était évidente. Il s’était encore trompé.

« Dites donc, vous faites partie du groupe de sportifs ? »

Le couple se tenait raide devant le poteau de béton. Lui, qui venait de troubler la conversation, portait un pantalon bouffant de couleur kaki aux plis impeccablement dessinés. Sa chemisette du même ton comportait un grand nombre de poches dont une belle brochette en bandoulière. Jeuh remarqua que toutes étaient vides, fermées de n’avoir jamais été ouvertes. La montre, étanche à cent mètres, au chronomètre digital, brillait de son tic tac suisse. Une gourmette, de type rail de chemin de fer, luisait à l’autre poignet. L’homme tenait un mouchoir serré devant son nez pour éviter les miasmes de la promiscuité ambiante. Il avait seulement relevé ses lunettes noires car la pénombre avait toujours été propice pour ses yeux délicats.

Elle, qui se contenait dans un tailleur gris sable de chez « Canel », étouffée par une ceinture en vrai crocodile de Saint Paul Trois Châteaux. Un délicat foulard à carreaux rappelait, à qui le comprenait, que sa famille était originaire de Vichy. Les cheveux étaient domptés par un savant doigté de la brosse en crin de sanglier sauvage, celui, bien sûr, qui ne détruit pas les cultures fruitières de ces pauvres péquenots. Les jolies chaussures à fins talons soulignaient des chevilles que l’on voudrait girafe mais qui s’avéraient hippopotame. Les attributs qui roulaient sur les poignets auraient permis de nourrir une famille complète dans une HLM du quartier Nord. Les lunettes étaient ovales comme dans les souvenirs sépia d’une Jackie Kennedy. Elle se tenait en retrait de l’épaule droite de son mari, répétition des cours d’éducation bourgeoise. Ils prenaient sûrement leur nivaquine, leur aspirine, leur crème anti-moustique car aimaient vivre dangereusement. « Certains soirs de folie, il paraît même qu’ils sortent en voiture boulevard Barbès ».

« Vous ne m’avez peut-être pas entendu. Je vous demande si vous faites partie de l’autre groupe. »

« Pourquoi ? »

« Nous sommes choqués de voir les femmes européennes se promener en short devant les indigènes. Il faut respecter leurs coutumes et ne pas les provoquer. Vous devriez intervenir. »

« Allez le dire à la personne concernée. Celle-ci parle français comme vous et moi. »

L’affront était trop violent. Le monsieur se ferma et fit demi-tour. Madame le suivit. Il était scandaleux de ne pouvoir se plaindre. Et d’ailleurs, où rencontrer des gens de notre monde ? Tout se perd, tout se dégrade. Vivement le club de bridge que je puisse m’épancher entre deux petits fours sur la déliquescence de notre société.

« Dis, tu m’achètes un souvenir ? »

Un garçonnet d’une dizaine d’années s’était approché sans bruit des deux français. Il se fit insistant devant le refus poli de ses interlocuteurs. Il ré-appâta et poussa le bouchon un peu plus loin.

« C’est pas cher pour toi. Tu es mon ami. »

Jeuh fouilla dans son sac sous le regard vainqueur de l’enfant. La proie était finalement plus niaise que prévue. Le médecin tendit la main. Un fossile nageait dans le creux de la paume.

« Puisque je suis ton ami, tu vas m’acheter ce cadeau pour ta famille. Je te le fais pas cher. »

« Mais c’est pas comme ça qu’on fait ! »

« Je te dis, pas cher car t’es gentil. »

Le garçon recula.

« Ecoute, tu me donnes la moitié et on est d’accord. Tu es un grand chef. »

«  Mais c’est mon travail ! »

« Je peux t’aider. Il y a du monde. On partage ensuite. »

L’horreur se peignait sur son fin visage. Le toubab transgressait toutes les lois ancestrales. Le marché allait basculer. L’indice des valeurs s’écroulait.

« Je te souhaite plus de chance avec les autres touristes mais laisse-nous tranquilles. »

Le petit vendeur s’éloigna rapidement sous les yeux de Jeuh. Il trouva un autre terrain de chasse et sembla avoir beaucoup plus de succès. Les affaires reprenaient au contentement du médecin.

La chaleur devenait étouffante, mélange porcin de sueurs et de tabac. Jeuh décida de sortir de l’enceinte. Il choisit le chemin le plus calme, évitant de repasser par le portail d’entrée, nasse à touristes. Un rocher, isolé dans le magma de goudron bordant l’unique piste, lui offrit ses rugosités. La file de valises s’allongeait dans l’indifférence des contrôleurs, telle une barrière multicolore sortie de l’imagination de Cristo.

Jeuh s’écroula sous la chaleur. La tension des derniers jours avait disparu. Le soleil était trop fort, trop cruel.

Il décida d’aller enregistrer ses bagages. La queue devant le comptoir était bien longue, permettant d’oublier les détails. Le cerveau se vidait en chasse d’eau. Puis, enfin, la malle médicale atterrit sur la balance. Elle était bien allégée, amaigrie de ses désinfectants et autres cautères. Le préposé était hors d’âge avec ses lunettes en demi-lune. Il ressemblait au vieux sage qui traîne dans les villages. Il dévisagea lentement l’Européen. Ses traits ne trahissaient aucun sentiment particulier. Le patriarche resta muet pendant d’interminables minutes puis ouvrit la bouche :

« Passeport. »

Un courant froid envahit brutalement le médecin. Les douanes avaient toujours montré du zèle à l’égard de ses papiers. Des fonctionnaires américains aux agents égyptiens en passant par les birbes indiens ou les militaires roumains, il avait subi de nombreuses fouilles à la lecture de son lieu de naissance. L’Algérie s’inscrivait en lettres de soupçon dans son passeport français.

Le vieillard mauritanien tournait les pages une à une, s’arrêtant sur les visas de chaque région. Il levait la tête régulièrement pour inspecter son interlocuteur. Sans un mot, il plongeait sur les feuilles suivantes pour revenir dévisager le type qui se tenait devant lui.

« Votre nom c’est Jeuh ? »

« C’est marqué sur mon passeport. »

« Je vois. »

Le douanier fit une pause devant les photos d’identité des deux enfants du médecin.

« Vous êtes français ? »

« Oui. »

La question, parce qu’elle est traditionnelle, inquiéta Jeuh. Il paraît donc que c’est une anomalie d’être né en Algérie. Les lois Pasqua lui en ont pointé durement l’ambiguïté à de multiples reprises. Les autres préposés commençaient à s’intéresser au problème soulevé par leur ancien. Un attroupement de fonctionnaires se fit derrière le comptoir. Jeuh cherchait des yeux l’endroit où allait s’effectuer la fouille rituelle.

« Vous avez quelqu’un qui travaillait dans les chemins de fer ? »

« Pas en France. »

« Bien sûr ! En Algérie… »

« Le père de ma grand-mère, je crois. »

« Je l’ai connu. C’est bon. Vous pouvez y aller. »

Décontenancé par la tournure de l’interrogatoire, Jeuh ne se fit pas prier pour récupérer le passeport tendu et fuir lestement la salle. Le rocher, décidément brûlant, l’accueillit.

Les souvenirs se bousculaient. Les après-midi chez la grand-mère Jeannette remontèrent à la surface. Entre deux tartines de pain beurré, les anciens racontaient leur pays. Louis parlait plus de son travail dans les fermes des riches colons que de ses angoisses dans les tranchées des Dardanelles. Jeanne en oubliait son ouvrage de couturière à la petite semaine boulevard Sébastopol dans cette immense Oran qui lui faisait peur. Elle s’éclairait pour la narration de sa jeunesse passée dans les gares à l’ombre de son père. Pierre Martial était né dans la métairie du Bénal à Freychenet. Il fit son service militaire à Tarascon, dans le onzième régiment de dragons, en 1885. Il partit pour l’Algérie en 1887, ayant obtenu le n° 128 au tirage au sort pour le canton de Lavelanet, après avoir habité Montferrier dans l’Ariège. Il suivit la voie ferrée dans sa naissance d’Oran à Bechar par le Chorrech Chergui. Jeanne Marie lui donna sept enfants, un par gare. Sa fin de carrière l’amena chef de gare dans la wilaya de Saïda. Jeuh recollait méticuleusement les morceaux du puzzle familial, l’esprit encore subjugué par cette déferlante d’histoire. Il décida d’en avoir le cœur net et revint au comptoir d’enregistrement.

« Saïda, ça vous dit quelque chose ? »

« C’est là que votre aïeul m’a embauché. J’étais encore tout jeune. »

Le médecin se rattrapa au bord du vertige en essayant de calculer l’âge de cet homme au lisse visage de bronze. Rien ne trahissait ses quatre-vingts printemps. Il avoua avoir été surpris de reconnaître son ancien chef dans les traits de ce jeune touriste ; une coïncidence confirmée ensuite par la lecture attentive du passeport.

« Vous êtes arrivés en France ? »

« Oui. Et vous en Mauritanie… »

« Saluez votre famille pour moi. »

« Les petits enfants de celui que vous avez connu sont maintenant grands-parents. »

Le mauritanien sourit doucement puis tendit la main dans un dernier adieu. La page de généalogie était tournée. Mirage ou réalité, les évènements se bousculaient sans ordre depuis le début de cette aventure. Mais cet intermède illogique interrogeait le médecin. Pourquoi ? Qu’allait-t-il chercher dans ces pays lointains ? LA ? Son histoire, une histoire personnelle ?

Il lui fallut sortir. Mais la moiteur du tarmac engluait les interrogations qui s’entrechoquaient dans l’esprit du médecin. Il avait l’impression de circuler dans un train fantôme : images de flibustier sur l’île au trésor, rires de squelette rebondissant, déchirements lumineux d’une hache. Il restait impuissant devant la déferlante de scènes inattendues, fixé sur le siège d’un wagon trop rapide. Les rêves et les cauchemars ne faisaient qu’un, dans cette ronde ultime où la fatigue donnait le rythme. Jeuh voyait en kaléidoscope les faits récents, son enfance, son avenir : instant unique où le temps se concentre, où le cerveau implose.

« Veux-tu une cigarette ? »

Brigitte s’était approchée en voyant le trouble de son ami. La gauloise était déjà allumée comme un sparadrap de maman à la suite d’une démonstration de vélo. Jeuh se vida littéralement. Il s’épancha sur l’épaule protectrice. Elle l’écouta sans rien dire un long instant puis lui offrit une deuxième cigarette.

« Prends. On va monter dans l’avion. Tu en as besoin. »

Jeuh se remit debout et marcha comme un somnambule sur la piste. Il fallait reprendre pied. Brigitte l’avait ramené sur les rives de la réalité. Le naufragé devait retrouver des forces. Le chemin n’était pas fini. Dans un coma sans fond, il empoigna son sac et monta avec le troupeau pour ensuite s’affaler dans un siège incognito.

Un dernier regard au hublot, dans le trouble : était-ce le Latécoère qui dormait près du hangar blanchi ? Etait-ce Riguelle, Serre, Reine, Vallejo, Vidal ou leur sauveur de Cap Juby qui s’attardait près du cockpit ? Mirage, mirages dans ce dernier virage.

Hon reprit sa conférence d’une voix encore plus tonitruante, dopée probablement par la réussite de son organisation. Les gens applaudissaient. Jeuh dormait.

« Eh ! On est arrivé. »

Michel et Brigitte secouaient maintenant leur voisin.

« Tu as bien dormi ! »

« Tu n’as même pas vu passer le repas ! »

« Pourtant, on t’a remué. »

Jeuh sortit d’un long sommeil plat comme une limande, lourd comme une enclume, vivifiant comme un film de Bergman.

« Il fait nuit ! Quelle heure est-il ? »

« En France, il est vingt et une heures. »

« Déjà ! »

« Tu as un train à prendre ? »

« Non. »

« Ben, tu vas aller te recoucher dans un petit moment. »

« Il y a la route. »

« Ce n’est pas toi qui conduit ? »

« Non. »

« Alors tu pourras dormir encore plus vite. »

Les frimas de décembre surprirent les arrivants. Les vestes polaires, oubliées au fond des valises, recouvrèrent vite les épaules bronzées. Cet air glacé eut le don de réveiller un peu le médecin qui marchait maintenant comme Pinocchio, les muscles raidis de crampes, le cerveau embrumé de fatigue. Il suivit la foule qui se dirigeait vers le hall de réception des bagages. Les phrases échangées étaient brèves. La sortie était proche, le repos aussi.

« Papa ! »

Jeuh se retourna pour en chercher l’origine. Son regard était trouble de ses yeux usés par le soleil et le sable.

« Papa ! ! ! »

Marie se précipita sur son père du haut de ses quinze ans. Elle était toujours aussi ravissante, en corsaire et boléro. Ses mains entouraient le cou de son père qui lâcha ses affaires pour la serrer fort contre lui. L’émotion des retrouvailles se prolongea. Le monde fut oublié, laissé pour menue monnaie sur le grand comptoir de la vie.

« Je suis venue avec Bertrand. Nous avons fait des courses dans Marseille en vous attendant. »

Bertrand était déjà dans les bras de sa petite femme Brigitte. Ils ne disaient mot. Les commentaires étaient vains. Ils se retrouvaient, se sentaient, se réconfortaient comme après chaque mission de l’infirmière.

Jeuh proposa d’aller fêter les retrouvailles au bar de l’aéroport. Quelques coureurs se joignirent à eux. Les phrases étaient courtes, imprégnées de fatigue et de gène. Le moment de la séparation était venu. Personne ne voulait l’avouer mais les liens serrés, nés sous les souffles du soleil, n’avaient plus lieu d’exister. Il fallait s’en retourner, reprendre le chemin bien dégagé d’une vie bien réglée. Il ne resterait qu’un souvenir difficile à raconter malgré des tonnes de photographies et les quelques objets artisanaux exposés sur l’étagère du salon. Les voisins ne pourraient apprécier la pleine besace de sentiments extraordinaires qui resterait désespérément sans écho, plante exotique sans fleur, mère stérile.

« Alors, c’était comment ? »

Question habituelle d’un interlocuteur qui s’invite à votre retour de mission. Vaste question, creuse interrogation qui désarçonne l’esprit. Les réponses sont évasives et s’orientent vers la préoccupation principale du gentil voisin qui rebondit pour vous faire la gazette des derniers potins du quartier. A cent lieues, mille lieues de votre nuage. Il pleut sur votre âme, les pieds s’enfoncent dans la boue. Il faut fermer les volets, quitter la lumière et revenir s’asseoir dans le salon. Difficile aux premières missions, le trajet, jonché de cadavres, semble de plus en plus court pour les anciens.

Jeuh et Brigitte le savaient bien qui se rappelaient avec émotion leur premier départ et le trouble suivant.

« Que voulez-vous boire ? »

Jeuh posa sur le guéridon un des billets de cent francs sauvés lors de l’entrée en Mauritanie. Les Italiens esquissèrent une conversation enjouée au flop rebondissant. Philippo était particulièrement éteint. Ses grands yeux restaient cependant ouverts comme une grenouille sous son roseau. Amérigo se pencha discrètement vers le médecin :

« Il voudrait savoir comment s’appelle ta fille. Il est complètement subjugué. »

Jeuh sentit la fonte descendre vers ses reins. Le siège était bien solide. Il réalisa soudain que les années avaient passé. Son petit bout de fille était devenu un joli brin de femme capable de séduire, encore involontairement, les jeunes gens de rencontre. Il la voyait encore sur ses genoux, sur la balançoire, sur son premier banc d’école, sur son premier vélo. Elle était maintenant finement maquillée, ce qui mettait en valeur son sang méditerranéen aux grands yeux noirs et aux lèvres en parenthèses. Ses vêtements étaient choisis avec un goût certain qui attirait le regard sur des formes bien dessinées. Le papa pouvait être fier de la transformation mais avait du mal à le réaliser, et peut-être à l’admettre. Les années passaient. Il n’avait pas l’impression de vieillir. Le calendrier tournait pourtant ses pages.

« Marie ! Philippo aimerait bien avoir ton adresse… »

L’ironie avait toujours été l’arme favorite de Jeuh dans ses périodes de forte émotion. Il répandait son émoi sur l’entourage, diluait ses sentiments en tache d’huile. Là, la partie était facile. Marie rougit, Philippo devint écarlate. Deux pivoines sur la table. Amérigo éclata de rire ce qui eut le don de détendre l’atmosphère un trop amidonnée.

« On se revoit bientôt ? »

« Bien sûr ! »

« On s’écrit ? »

« Bien sûr ! »

« Tu as mon téléphone ? »

« Bien sûr ! »

Les mots étaient toujours les mêmes. Rituel de séparation, grande messe incantatoire, sortilège de marabout qui n’empêcherait pas le chat noir. La parenthèse se refermait en grinçant.

Jeuh s’assit à l’arrière du véhicule. La nuit froide écrasa les derniers neurones. Jeuh se réfugia dans l’évocation du lapin à la moutarde qui l’attendait à la maison. La route fut longue comme un vieux matelas aux ressorts fatigués. Le sommeil agrippait sa victime qui se débattait en tombant.

Au bout de quelques heures d’agitation, de courbatures, de trouées comateuses, la voiture s’arrêta devant la maison du médecin. Aucune lumière ne traduisait l’attente de son retour. La porte était ouverte comme à l’accoutumée. Chacun entre et sort librement dans cette antichambre du Bon Dieu.

« Je vous attendais. »

« Brigitte et Bertrand ont un peu faim. Moi aussi d’ailleurs ! »

« Je n’ai pas eu le temps de vous préparer un bon repas. Il reste de la viande froide dans le réfrigérateur. »

Murielle raconta sa journée comme une excuse. Bien remplies, les heures s’étaient égrainées sans coup férir. Une violente perturbation avait toutefois tout révolutionné dans ce tumulte habituel. La sirène des pompiers avait fait sortir, une nouvelle fois, le caporal fraîchement nommé. Murielle avait ainsi accompagné une victime vers l’hôpital, délaissant ses casseroles, sauces et condiments.

« Ce n’est pas grave. Je suis content de te retrouver. »

Les derniers adieux bisés, Jeuh s’affala dans son lit, sous une épaisse couette. Le chien remuait la queue, le tic-tac de l’horloge chantait sa joie. Tout rentrait dans l’ordre.

avec le médecin

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale: Dixième jour

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

 

Profondeur abyssale d’un ciel sans lune. Narcose d’un caisson hyperbare. Pollen emprisonné d’un ambre pluri-millénaire. Momie de sarcophage oublié. Cosmonaute soviétique de Soyouz somnambule. Squelette de chasseur dans un abri préhistorique. Ponton moisi de caravelle au long cours. La nuit s’évanouit sans bruit devant un jour effronté. Chut !

Il ne fallait pas déranger le dormeur du Val Bodon. La maison se réveillait, s’étirait lentement et faisait ses premiers pas dans le gris d’une journée d’hiver. Murielle était déjà prête pour accueillir ses enfants qui se lovaient en une jouissive paresse dominicale.

Il ne fallait pas compter sur le père qui avait passé une nuit agitée, parsemée de soubresauts et de grognements. La vie continuait avec, et malgré, cet intermède d’une semaine. Le repas de midi mijotait sur le feu. Une assiette et ses couverts furent ajoutés sans illusion.

Il ne fallait pas compter sur le père qui avait perdu quelques kilos dans cette aventure de bout du monde. Les enfants jouaient maintenant dans leurs chambres, bruits étouffés, pas calfeutrés.

Il ne fallait pas compter sur le père qui nageait dans ses souvenirs englués de fatigue. La journée avançait tranquillement dans une brume glaciale qui rouillait les pensées et les gestes. Les heures défilaient sans cahot, sans révolte.

Il ne fallait pas compter sur le père qui revenait une nouvelle fois avant de repartir, comme une marée. Murielle surveillait les préparatifs de la semaine d’école. Elle rangeait le linge d’une nouvelle lessive en mouvement machinal, pesanteur obsédante.

Jeuh ouvrit un œil et regarda le plafond. Les lézardes grandissaient aussi vite que les enfants. Le plâtre prenait, au fil des années, des rides de plus en plus profondes. Ne pas les lisser, laisser ce paysage connu comme un visage amical. Jeuh détaillait les coups de spatule dans un réveil post-opératoire. L’après-midi était bien entamé, les heures avaient glissé sur la pendule comme une luge sur la neige. La couette gardait de chaudes niches, retenant la volonté. Pourquoi se lever ? Il n’y a plus rien à faire. Il fallait dormir, récupérer, dormir et encore dormir, savourer le lit de ces muscles défoncés, décharnés. Non. Reprendre pied, revenir dans la vie, s’inclure dans le quotidien, recoller à la réalité. Le voyage en apesanteur avait assez duré. Le bateau était ancré au port. Il fallait franchir le pont et descendre sur le quai. Loin du diable de la boîte de Pandore, proches de la mue d’une chenille, les mouvements étaient lourds, chargés de courbatures, les articulations grippées, séchées par le désert. L’escalier, qui amène au rez-de-chaussée, était devenu gigantesque tunnel, gorge d’anaconda pour musaraigne pré-pubère. Les marches étaient trop hautes, trop larges, comme celles du palais de justice pour le condamné.

« Je vais m’occuper des cochons d’Inde. »

« Tu pourrais dire bonjour. »

Il n’y avait pas d’effusion dans ces retrouvailles. Rien ne transpirait pour autrui. Pas de démonstration publique. Murielle n’était pas exhibitionniste. Les sentiments étaient tissés depuis de nombreuses années en une toile solide, un drap de lin brodé aux initiales de la famille.

« Mange d’abord. »

« Je n’ai pas faim. Je vais t’aider. »

Le nettoyage du clapier faisait partie des activités dominicales comme le changement des literies ou la vidange de la machine à laver. Ce rituel était immuable, instauré d’un commun accord dès le début de leur vie commune, puis aménagé par l’acquisition de nouveaux appareils ménagers ou l’adoption d’animaux de compagnie.

Les tâches ménagères s’effectuaient tel le balancement du hamac, de façon automatique sans avoir à réfléchir. Les gestes, répétés depuis des années, laissaient l’esprit libre de vagabonder. Cela permettait de se reposer après une semaine, en général, très chargée en évènements divers, prévisibles comme le travail d’un cabinet médical, totalement soudains comme une sortie avec les sapeurs pompiers ou l’arrivée impromptue d’un ancien camarade de mission humanitaire. Le dimanche était une oasis dans la tourmente de la vie habituelle de ce couple. Ils calmaient leurs gestes et leurs esprits dans le doux ronronnement de l’aspirateur, dans le va et vient laborieux de la serpillière, dans la fange mêlée au gravier de la caisse du chat. D’autres seraient déjà au cinéma, au restaurant ou dans un grand magasin, au milieu de la foule anonyme et criarde. Eux avaient besoin de s’isoler dans la routine du repassage pour fuir la foultitude qui, tous les autres jours, passait le seuil de leur porte. D’aucun verrait là une mise en ménage hebdomadaire. Ce jour béni, ils le passaient ensemble loin des « qu’en dira-t-on ? », des sourires goguenards de ceux qui rêvent toute la semaine de s’échapper de leur travail, de leur famille, de leur aquarium.

« Je vais dans le garage m’occuper de Mazie et Zette. »

Les noms des deux hamsters femelles avaient été choisis par le fils de la maison. Petite fronde dans la bienséance à revêtir en extérieur, le jeune garçon avait ainsi montré que l’humour reste le plus beau des défauts.

Les deux rongeurs étaient devenus bien gras et gonflés par un poil d’hiver qui les transformait en sorbet de glace. En souvenir de la tarente de Ouadane, Jeuh se mit à imaginer ce qu’il resterait avant de les rôtir. Il fallait maintenant vider le clapier de ses divers ustensiles ; abreuvoir, écuelle, brique, cerceau, accessoires indispensables selon les enfants pour mener une vie décente dans un espace si réduit. La vieille chaise au dossier défoncé servit d’escabeau afin de pouvoir curer la paille imprégnée d’excréments et d’urine. L’odeur était tellement forte que cette corvée avait été déléguée au père de famille à l’unanimité, moins une voix.

Mazie et Zette profitèrent de l’interlude pour se dégourdir les pattes dans un casier en plastique tressé leur laissant entrevoir les verts pâturages alentours. Aucune parcelle de curiosité ne jaillit des yeux ronds de ces animaux finalement bien peu intellectuels. Une fois l’ouvrage terminé, le foin sec étalé, l’eau changée, la gamelle décrottée, les bestiaux remis en sécurité, Jeuh descendit de son inconfortable piédestal.

Le premier pas le ramena à la réalité. Fi d’une dissertation sur la liberté sans conscience, le sol lui rappelait ses jours de peine. Tel Neil Armstrong, il pouvait dire :

« C’est un petit pas pour moi mais un grand pas pour les cobayes. »

Il était temps de rentrer. Le LEM allait partir en l’abandonnant. Son humour en pointillé s’écrasa dans le sourire poli des rongeurs. Il les entendit murmurer :

« Qui est le plus à plaindre ? »

Apesanteur vécue, Jeuh regagna la cuisine en une violence de gastéropode. La porte refermée sur les doigts du général Hiver, le médecin s’assit près du radiateur. Ses deux enfants, Marie l’aînée, et Louis, le cadet, vaquaient à leurs occupations. Ils vinrent montrer les derniers achats, la lecture du jour, la carte postale envoyée par leur ami, les cassettes achetées par maman cette semaine. Ils ne posèrent pas de question sur le voyage de leur père, firent peu de bruit, ne dérangèrent pas le train-train qui se remettait en marche. Papa était revenu encore une fois, cela suffisait. Ils seraient fiers devant les copains quand ils en parleraient d’un air volontairement détaché.

Jeuh donna la pipe au garçon, qui partit dans sa chambre la poser sur des étagères encombrées de coups de cœur ; squelettes d’oiseaux ou de rongeurs trouvés dans les marnes, plumes d’oiseaux échappées d’une aile distraite, ammonites ou trilobites égarés d’une marée lointaine, troncs d’arbre façonnés par les castors, collection de figurines diverses tombées d’une boite de céréales.

Marie examina la fine bague en argent et se pencha en un gros baiser avant de l’enfiler sur un doigt déjà bien décoré et de monter, à son tour, pour écouter un nouveau disque de rap.

Le soleil venait de mourir. Son teint blafard n’augurait rien de bon.

« Tu devrais aller te recoucher. »

Murielle se posa devant Jeuh.

« Mange un morceau avant de monter au lit. »

« As-tu passé une bonne semaine ? »

« Comme d’habitude ! »

Il est vrai qu’entre la fédération des parents d’élèves, la mutuelle petite enfance, l’observatoire départemental du volontariat, le groupe de réflexion sur la notion de pays, les séminaires sur les conduites à risque, l’engagement dans le corps de sapeurs-pompiers, la préparation d’un diplôme universitaire, la présence dans une organisation humanitaire, les cours de gymnastique, le travail scolaire des enfants, le secrétariat du cabinet médical, la comptabilité d’une société immobilière, les activités sportives du mercredi, l’assiduité aux séances de cinéma et la lecture de tout nouveau roman, Murielle épuisait ses dernières heures dans la tenue de la maison.

Il n’était pas un soir sans coup de téléphone, sans réunion, sans écriture. Les journées passaient vite, trop vite. Les nuits étaient courtes, trop courtes pour ce cerveau en perpétuelle ébullition.

Jeuh écoutait sagement les derniers comptes-rendus distillés de façon synthétique mais précise de quelqu’un qui avait l’habitude et même l’obligation de résumer.

La Mauritanie semblait bien lointaine. Ahmed était reparti dans son 4×4. Le manuscrit en peau de gazelle d’Ahmed Mahmoud s’était refermé. Ouadane s’était endormi dans ses draas. LA s’évanouissait au milieu des damans, parmi les djergés. La réalité le submergeait : reprendre le travail au petit matin, courir après le temps, remettre des œillères.

« Les enfants ont laissé des pâtes et un morceau de pizza. »

C’est fou ce que la nourriture peut être simple chez les adolescents. Pâtes, ketchup, pizza, hamburger, frites, mayonnaise et céréales représentent le pivot d’un menu idéal, remplaçant avantageusement par la rapidité de leur préparation la poule au pot de notre bon roi Henri. Mais si le Vert Galant avait pu découvrir les fast-foods américains…

Jeuh pressentit que le délire augmentait avec les ténèbres environnantes. Il finit les restes du repas puis partit prendre une bonne douche, d’autant plus chaude que le froid se montrait aux fenêtres. Le sommeil vint ensuite, comme une serviette de toilette, effacer les dernières crampes.

maman

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.
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Serge Billard Baltyde

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