La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

La nuit polaire était bien longue. Jeuh voulut se dégourdir les jambes. Il se déplia difficilement pour s’extraire de l’igloo. Planté devant les chiens, il ressentit une brûlure au niveau de ses orteils. Il avait encore oublié ses chaussures. Ses pieds nus dans la neige bleuissaient à vue de nez. Il surprit une douleur lancinante lui attaquer les cuisses. Ses hanches devenaient glaçons. Le cou était raide, gelé. Froid, douleur, glace, brûlure. Pourquoi avoir oublié de se chausser ? Rêve ou cauchemar ? Non, simple suite de malheurs. Jeuh se pencha pour distinguer ses extrémités. Il ne voyait rien, aveugle dans la pénombre. Ouvrir les paupières, plier la tête, autant de gestes lents qui demandèrent des efforts surhumains.

Une lanière de cuir, des nu-pieds, un coffre de voiture. La réalité était là, bercée par une nuit terne. Jeuh se leva et descendit du véhicule. Baptiste fumait une cigarette, assis en tailleur près des cendres mourantes.

« T’as pu te reposer ? »

« Oui, merci. Quelle heure est-il ? »

« 5 heures. »

« Du mat ? »

« Y’a des chances, mon vieux ! ! »

« T’as eu beaucoup de monde ? »

« Une dizaine est arrivée pour dormir. Les autres n’ont fait que passer et sont déjà loin. »

« On se fait un thé ? »

Le rituel était lancé. La placidité de Baptiste faisait du bien. Jeuh décida de la jouer tranquille pour la journée. Tout d’abord, laisser dormir Ahmed qui l’avait bien mérité. Allah serait peut-être reconnaissant. Puis profiter du lever de Khazouz en sirotant l’infusion : Profiter, profiter, profiter. Les os craquaient d’aise, les mâchoires se déplissaient. La colonne s’arrondissait. Les orteils frémirent. Le liquide, chaud comme l’amour, coulait telle une sève. Le corps s’épanouissait comme la rose au soleil.

Le voilà. De son visage joufflu, Jeuh ne distinguait que le sourire espiègle. Puis les cheveux se dressèrent, mal coiffés. Les mains empoignèrent le djebel puis l’astre vint s’asseoir sur le tassili en face des deux spectateurs. Il leur était maintenant difficile de le regarder en face. Son énergie était dévorante et il jouait sur les ombres qui lui résistaient mal. Son numéro de jongleur céleste fut salué par des cris, oiseaux, chacals ou autres. Chacun saluait à sa manière le renouveau. Mais, bientôt, le maquillage de clown tomba. La chaleur revint. Le charbon s’emmagasinait dans le four.

Jeuh sortit de ses pensées et regarda les premiers dormeurs s’étirer. Il fallait se bouger, reprendre Brigitte qui devait languir dans le CP voisin. Pourvu que la nuit ait été calme ! ! Ahmed était bien frais. Ses traits étaient reposés et son regard bien clair. Il avait la mine des grands jours, prêt à en découdre avec les bandes armées de sa jeunesse ou avec les kilomètres de piste. Ils profitèrent du petit déjeuner, avec pain dur et nougats, pour se faire une toilette. Les mains plongèrent dans le sable fin puis frottèrent les joues en plusieurs reprises. Il fallait, bien entendu, éviter les yeux, mais le résultat dépassait les espérances. Le sable devenait élément de vie.

« Il faut pousser… »

Une fois encore, le Toyota toussota. Il fumait trop et les matins étaient de plus en plus difficiles.

« Encore… »

« Encore… »

« Encore… »

Arquebouté sur l’aile arrière, Jeuh se rappelait qu’il avait décidé de rester tranquille aujourd’hui. De toutes manières, ce véhicule était idiot. Cela ne servait à rien de s’énerver. Au quatrième essai, un véritable coup de fusil signala le réveil du moteur, et du reste des dormeurs.

« On file chercher Brigitte et on va à Chinguetti. »

Un dernier salut à Baptiste qui veillait comme une mère sur l’arrière garde. Le Toyota se prit pour un poulain. Ce regain de vigueur, dans un vieux corps, sembla faire plaisir à Ahmed.

« Tu as bien dormi ? »

Jeuh utilisait le tutoiement.

« Oui, merci. Et toi ? »

Le cap était passé. Jeuh se sentit admis, compagnon de route, nomade du désert toujours à venir.

« Où veux-tu aller aujourd’hui ? »

« On récupère Brigitte puis comme je t’ai dit. »

Ahmed fouilla dans le vide-poches de la portière pour en sortir une cassette de musique engluée de sable, embuée de souvenirs.

« C’est quoi ? »

Les sanglots de guitare mauritanienne n’étaient pas adaptés aux désirs de Jeuh. L’exotisme pouvait captiver les premières heures, intéresser les découvertes, agrémenter les rêveries mais n’était pas au bon tempo en ce jour.

« C’est de la musique marocaine. »

Voilà une nouvelle expérience. Ahmed était donc un mélomane averti et avait l’intention d’instruire Jeuh.

La culture musicale du Maghreb est probablement immense bien qu’ignorée. Le rythme des tambours est sûrement différent, plus appuyé ou plus langoureux dans telle ou telle contrée. Les trompettes sont de métal varié chantant sur une palette magique de sons nouveaux. Les voix sont plus claires, plus pleureuses et plus violentes, crimes et dictatures, prisons et excisions. Les accords sont cassés à l’image des reliefs et des gens.

« Je ne sais pas si tu connais. Je l’ai acheté sur le marché d’Atar. »

Jeuh avait du mal à lire l’arabe et ne put que constater que la cassette était bien rembobinée et durait deux heures. Devait-on appeler cela un calvaire ? La culture n’a pas de prix, mais elle a des oreilles. Plusieurs cours à la faculté avaient eu le même effet. Ils auraient du être dispensés en arabe…mais finalement, Jeuh se dit que quelques sacrifices lui avaient permis de vivre pleinement son métier. Donc, pourquoi pas les deux faces noires d’un maître de musique ? Cela pourrait alimenter diverses conversations savantes à son retour.

« Aïcha, Aïcha… »

Les angoisses de Jeuh retombèrent comme soufflet dès les premières paroles. Soit il comprenait la langue, nomade parmi les nomades, soit il s’agissait d’une chanson célèbre.

« Khaled ? »

Ahmed le regarda et sourit.

« Non. »

« Ce n’est pas Khaled ? »

« Non. »

« Mais, c’est qui, alors ? »

« Khaled. »

En le prononçant, Ahmed se forçait à rouler le « K », comme un espagnol le « R », puis se mit à rire, d’un rire à embrasser les dunes, à noyer les oueds. Jeuh se sentit admis. Il fixa son chèche devant le nez et ajusta ses lunettes noires. Chèche bleu et chèche noir dans une voiture qui filait dans le simoun. La couleur de peau se noyait dans le sable, gomme des différences. Le rythme entraînant créscendait la journée. La fatigue tomba au premier cahot. Les tôles gondolées se révélaient jeux d’enfants.

Ahmed mit la main sur le genou de Jeuh qui eut, quand même, un sursaut de recul. Puis, il baissa le son du poste et ralentit. Par trois fois, les gestes furent répétés en silence avant qu’Ahmed ne donna l’explication de ce relent d’intimité sauvage.

« Ecoute. »

Jeuh tendit l’oreille pour saisir les dernières paroles de la chanson, mais elles étaient en arabe. Pourtant, leur sens était de toute beauté.

« Non, le moteur. »

« Paf, atterri ! ! ! »

Ahmed fixait le devant de son 4×4 comme si les chevaux allaient s’échapper. Un léger chuintement glissait sournoisement sous le pare-brise. Une cocotte-minute en chaleur, une grand-mère à la messe du dimanche, les ailes d’un canari en cage, le bruit était léger comme un soupir mais têtu comme une rage de dent. Ahmed stoppa la voiture puis cala les roues avec de grosses pierres. Il leva le capot et plongea les mains puis la tête, puis le tronc. Le chauffeur disparut cinq bonnes minutes.

« ? ? ? »

« On continue. »

Ahmed examinait maintenant les voyants du tableau de bord jusqu’alors simple parure. Le témoin de chauffe était au rouge mais ils le savaient depuis longtemps. Le radiateur avait aussi soif qu’eux mais ne gardait pas ses réserves. Il fallait penser à le remplir de temps en temps. Son rondouillard voisin faisait des mouvements désordonnés. L’aiguille s’affolait entre le plein et le vide de carburant. Le regard appuyé du conducteur fit définitivement rougir la diode.

Le chauffeur s’arrêta à nouveau. Il se retourna pour attraper un chiffon encore plus crasseux que les sièges et s’en frotta les mains, comme un chirurgien enfile les gants stériles. Il lui fallait dépecer le ventre de sa bête de route, de sa compagne de piste. La gueule s’ouvrit en un bêlement grincheux. Les bras plongèrent puis les épaules et enfin la tête. Le lion rugissait d’aise devant le courage du dompteur.

« C’est la pompe. On devrait tenir. »

Le docile véhicule repartit pendant quelques centaines de mètres puis éructa salement.

« Bon, il faut voir. »

Ahmed descendit, suivi de Jeuh. Les mêmes gestes furent répétés. Le monstre ne bougeait pas. Le chauffeur caressa le piston surplombant la pompe, le gifla, le secoua, le bouscula, le frappa à coup de poing. Aucun jet de carburant ne sortait du ridicule tuyau alimentant les soupapes.

« C’est bien bouché ! »

Et le voilà qui replongeait vers le coupable. Il le prit dans sa bouche pour lui faire cracher son venin. Un filet de sable dégoulinait des lèvres du chauffeur.

« C’est du sable qui traîne dans le réservoir. Il va falloir démonter la pompe. »

La boite à outils fut récupérée en dessous du siège avant. Un tournevis, un marteau et une pince multiprise battirent la générale sur les reins de la fautive. Ahmed arracha son cœur palpitant puis le secoua dans tous les sens. Rien ne bougeait, la coquille semblait vide. Le chauffeur ne lâcha pas sa proie et s’agenouilla devant une pierre plate. La pompe allait vomir ou rendre l’âme en frappant le caillou. Un liquide indéfinissable suinta de dégoût. Le doigt analysa le mélange visqueux.

« Viens voir. C’est du sable et de l’eau. On a voulu me tuer ! »

Effectivement, la première affirmation était justifiée mais Jeuh restait sceptique sur la deuxième partie du raisonnement. Ce n’était pas de connaître les amis ou ennemis d’Ahmed qui le faisait hésiter, mais, plutôt, la qualité de l’entretien du véhicule et la propreté des jerricanes qui restaient à l’air libre la plupart du temps.

« Ahmed, le plus simple est de vidanger le réservoir ainsi que les tuyaux d’alimentation du moteur. »

Jeuh n’y connaissait rien en mécanique et appliquait seulement une solution logique. Cela eut le don d’impressionner le chauffeur qui obtempéra sans rechigner devant l’ampleur de la tâche. Il fallait en effet vider le réservoir principal dans les bidons stockés à l’arrière du véhicule, débrancher les durites qui couraient sous le châssis pour les rincer, remonter le circuit vers les culasses qui étaient aussi encrassées et finalement refaire tout le chemin en sens inverse pour voir si le moteur voulait bien redémarrer. Il n’y avait pas de pont et la batterie avait cessé de battre…

Il y en avait un qui rigolait, qui se marrait, qui s’esclaffait, qui jubilait, qui dansait devant les avatars de ces deux humains ridicules. Plus les heures passaient, plus la clownerie était réjouissante. Il était sûr de gagner, le temps jouait pour lui. Les deux imbéciles, apprentis mécaniciens, s’exténuaient sous ses rayons. La soif les gangrenait de la gorge aux entrailles, torturées par les quelques gouttes d’essence malheureusement avalées. Le cambouis était la graisse qui affinait la cuisson. Le rôti était chaud, bleu ou saignant. Le capot du Toyota remplaçait la porte du four et les ailes imitaient les plaques en vitrocéramique. Les pigeons remuaient de moins en moins. Les gestes étaient plus lents, comme amortis. Trois heures de combat sauvage, gueules et mains noires. Il restait la pompe qu’il fallait rebrancher. Moment de vérité…

Un camion déboula de nulle part. Une nuée de petits bonhommes en sortit. Jeuh remarqua que tous portaient un pull-over et un bonnet. On aurait pu les croiser sur une piste de ski sauf qu’ils chaussaient tous des tongs. C’étaient des ouvriers du forage. Ils formèrent un cercle de curieux autour du moteur. Comme partout, chacun y allait de son conseil.

« J’ai déjà eu ce genre de panne. C’était les injecteurs… »

Jeuh et Ahmed gardaient les yeux baissés sur le ventre de leur victime. Au fait, qui était la victime ?

Une main se posa sur l’épaule de Jeuh.

Le jeune mauritanien observa le chèche en essayant de deviner le regard derrière les lunettes.

« Viens. »

Jeuh craqua et abandonna le chauffeur dans ces derniers et cruciaux instants. La réanimation allait-t-elle réussir ?

En fait, Jeuh s’en fichait un peu. Plein de monde, une multitude d’avis, de pas et de gestes. Il n’avait pas à assumer le rôle de chef et la situation appartenait maintenant à Ahmed qui se débrouillait bien tout seul. S’ensuivit une longue rasade de palabres en dialectes variés et imagés de mouvements de mains.

« Viens. »

Jeuh se mit en position de tailleur pour se laver les mains dans le sable. Il alluma ensuite une cigarette qui finit de lui griller les dernières alvéoles pulmonaires.

« Viens. »

Le gamin était toujours là. Jeuh le voyait pour la première fois et sursauta. Il le suivit sans broncher comme un lutteur quittant le ring. Les vestiaires se trouvaient à l’ombre faite par le camion. Jeuh s’assit à nouveau.

« Prête-moi ton couteau. »

Jeuh ne cherchait pas à comprendre et tendit l’objet. Une merveilleuse apparition sortit de l’abaya*.

« Mange. »

Le fruit était délicieux, entre melon et pastèque, vert foncé au cœur pastel, débordant de suc.

« Finis-le. »

Jeuh ne se fit pas prier. Ses papilles reprenaient vigueur. Le goût était suave, doux mais peu sucré, léger comme une bulle, rafraîchissant comme une source. Le Petit Prince portait pull, bonnet et naïls*. Il ne disait rien, souriait. Rite initiatique ou délivrance. Le moment fut éternel, les secondes séculaires. Le liquide nourricier glissait en silence sur les doigts, remontait dans les manches. Les lèvres furent de nouveau élastiques. Jeuh plongea les mains dans ce sable si soudainement familier et se lustra lentement comme un carnassier après le festin. Délice, délectation, béatitude. Une aisance de fauve repu l’envahit.

« Regarde. Je suis blanc ! ! »

Les doigts avaient retrouvé leur couleur d’origine, abandonnant huile, gasoil et sirop. Le mauritanien se dressa en riant et alla rejoindre les autres. Il fallait maintenant pousser le véhicule opéré et la batterie se croisait les bras. Jeuh resta à sa place, laissant les évènements se dérouler devant lui. Il profitait des ultimes sensations de la rencontre. LA était là, proche, impalpable mais présente, apparition évanescente, idée ou réalité, réalité ou idée.

« Eh, on y va ! »

La portière claqua pour répondre aux gazouillis du moteur rajeuni.

« Tu fais à pied. »

Ahmed démarra doucement et regagna la piste sous les yeux des autochtones. Ils guettaient la ratée fatidique, le terrible coup du sort. Le Toyota s’éloigna tranquillement. Jeuh se mit à marcher avec la bande des tongs. De cailloux en mottes de sable, d’épineux en granit, il suivait les pas agiles de cette troupe déguenillée. Elle flottait littéralement sur les traces de pneus. Jeuh pensa aux soldatesques perdues de ces guerres africaines. Sorties de nulle part, avançant vers nulle part, mais redoutables dans leur dénuement. Le soleil en oubliait même de les massacrer.

Le jeune mauritanien serra la main de Jeuh en un dernier salut.

« Frères des sables, hommes du désert. »

La phrase résonna longtemps dans le crâne de Jeuh. L’initiation avait eu lieu. Ahmed n’était pas étranger au comportement de ces mauritaniens de hasard. Jeuh était admis dans la tribu des nomades.

Le chauffeur sourit. Jeuh se cala dans son siège. Il n’y avait plus de place pour les cassettes audio. La musique tournait, seule, entre ses tempes.

« Où étiez-vous ? Ca fait quatre heures que je vous attends. »

Brigitte râlait, mais par inquiétude. La grimace de circonstance disparut aux premières explications. A son tour, elle raconta sa nuit et détailla le plat de pâtes italiennes qu’elle avait réussi à confectionner pour le plus grand bonheur des coureurs. Les Italiens avaient même applaudi le « al dente ».

« Bon. On y va ? »

Visiblement, l’infirmière, aussi, avait besoin d’aller voir ailleurs. Elle demanda d’emmener deux abandons : M’Baye le Sénégalais et Alain le Breton. Leur moral était au plus bas et ils avaient besoin d’être maternés.

« Ca roule. »

« On s’arrête où ? »

« Chinguetti. »

Nom de rêve. Nom de rizière aux confins asiatiques ; hameau perché sur des banquettes. Ce chuintement au claquement de langue final glissait vers l’aventure, vers l’infini cérébral. Le nom évoquait écrivains perdus, explorateurs damnés, tribus aux mœurs étranges. Ulysse, Marco Polo ou Gutièrrez auraient pu croiser un sadhu*, un fakir, un homme lisu, karen ou akha. Creuset des religions, lumière de l’islam parmi les civilisations scythe, sumer, maya ou mong.

Brigitte s’était installée entre les deux coureurs. Elle consolait le jeune sénégalais qui pleurait doucement. Le Breton rêvait de ses récifs. La chaleur les pénétrait sournoisement. Un ruban d’asphalte soulignait l’horizon. Des gens en balayaient la surface, éloignant pour un temps la poussière-sable.

« C’est la piste de Chinguetti. Elle a servi une fois pour le Paris-Dakar. »

Jeuh repéra les lieux en espérant ne pas avoir de rapatriement sanitaire à effectuer. Hon avait dit que cela se passerait directement entre Paris et Dakar. Il fallait cependant prévoir un délai important pour évacuer le blessé sur la capitale sénégalaise. Le fait de trouver un terrain d’atterrissage si près était en soi rassurant mais dénotait le manque de préparation dans l’organisation médicale. Il confirmait que Jeuh allait devoir se débrouiller seul en cas de problème. L’angoisse d’une telle découverte sécha cependant rapidement car le véhicule devint une véritable fournaise. Les vitres ne pouvaient pas être descendues car la poussière les entourait maintenant totalement. Les derniers kilomètres furent interminables.

Jeuh attendait le moment de la rencontre qu’il devinait derrière les premières dunes. Un minaret, un château d’eau, trois pans de mur ; ce fut le premier clin d’œil. L’hôtel était à droite, longé d’une route rectiligne comme la baguette d’un instituteur. Le Toyota s’engouffra dans la cour et cala contre ses frères. Jeuh sauta de son siège pour trahir ses impatiences.

Un pas, deux pas, la voix. Trois pas, quatre pas, la silhouette. Cinq pas, six pas, le visage. Oui, c’était bien lui. Le cauchemar était bien vivant. Oublié sur la paillasse d’une khaïma anonyme, délaissé sur la piste, abandonné au désert, jeté dans le sable, il revivait. La gesticulation parkinsonienne éclata à la figure. Encore lui ! Pourquoi ne pas l’avoir envoyé plus loin, très loin ? Son blouson d’aviateur était fermé jusqu’au cou, accélérant les circuits de chauffe qui irriguaient dangereusement son cerveau. Ses yeux hagards roulaient comme les billes d’un flipper prêt à tilter. Ses mains mesuraient l’espace vital nécessaire à son désordre. Ses grandes jambes donnaient le tournis. Une table ridicule lui servait de perchoir, sénateur du délire, orateur de psychose.

« Salut, voilà les médicaux avec deux abandons. »

Joseph explosa. L’imprévu entraînait un court circuit dans le pauvre cerveau. Les neurones se retrouvèrent tête-bêche. Les cellules grises s’éparpillèrent dans la cour de récréation. Le visage se figea. Sur un puissant effort de réflexion, la bouche s’entrouvrit pour accoucher.

« Vous n’avez ni à boire, ni à manger. C’est réservé aux coureurs. Et il faut un ticket. De toutes manières, il n’y a plus rien. Ils ont tout volé. »

Le blocage était évident. Les freins à disque de son arbre décisionnel étaient usés par le sable. Par chance, il ne s’était pas pendu. Le plus dur étant probablement de trouver un arbre. Il continuait donc, tel un vieux tacot, d’arpenter les routes de sa sinueuse raison. Les croisées étaient encombrées de souvenirs bien réels qui s’entrechoquaient aux vieilles hallucinations. Les fantômes du passé chevauchaient d’illogiques géométries. Quelques panneaux émergeaient sur le passage et le ralentissaient dans sa course délirante.

« Tirez-vous. Vous n’avez pas le droit de boire ou de manger. Il faut un ticket et c’est pour les coureurs. Il n’y a plus rien. »

Jeuh est gentil. On dira que c’est un brave garçon. Certains iront même jusqu’à dire que c’est un faible. Mais là, la moutarde se fit de plus en plus piquante. La sauce avait pris. La goutte d’eau créa un raz-de-marée. Ce n’était pas contre Joseph, pauvre malade au centre de ses angoisses, ballotté comme le radeau de la méduse, mais contre l’organisation qui lui avait confié le poste de directeur de course.

« Tu nous lâches les baskets. Donne-moi les tickets et tais-toi. Il m’en faut quatre pour l’eau et le repas. Passe-moi ton stylo. Je les remplis et tu la fermes. »

« Il n’y a plus rien. Tu n’as pas le droit. Ils ont tout volé ! »

« Ta g… »

Hurlé, vomi, craché en pleine face par un Jeuh transfiguré par la fatigue et la déception, ce dernier juron eut la chance d’arrêter les jérémiades. Les témoins de la scène se tenaient à distance, surpris par la soudaine violence. Ahmed surveillait du haut de son pick-up. Brigitte fumait une cigarette du coin de l’œil et en préparait une autre.

« Allez, on va se poser. »

La flèche de curare avait été redoutable. Joseph n’avait pas encore bougé que la petite troupe déchargeait ses bagages pour investir les chambres de l’hôtel. C’étaient de rondouillards bungalows pouvant accueillir quatre personnes. Les matelas étaient disposés en cercle autour d’un tapis brodé de motifs bigarrés, dont la luminosité était atténuée par d’épaisses tentures protégeant les étroites ouvertures. Tout était fait pour le calme dans ce lieu privilégié. Un havre de paix pour les corps meurtris par de longues journées. Jeuh s’installa naturellement à coté de Brigitte. Il avait besoin de retrouver une présence amicale. Il déballa son fidèle sac. Les pellicules photo rejoignirent le magnétophone sur l’étagère. Les habits furent dépliés sur le lit. Les chaussures de marche regagnèrent le dessous de lit. Délaissée à l’encoignure de la porte, la malle médicale pleurait sa solitude. Le fardeau était trop lourd pour l’heure.

« Il paraît qu’il y a des douches. »

Jeuh empoigna les nœuds de la serviette qui contenait tous les ustensiles d’une toilette miraculeuse. Il traversa la cour pour ouvrir une porte. Un lavabo et une douche applaudirent son intrusion. Le robinet était un peu récalcitrant. L’eau chaude était à la même température que l’eau froide qui restait tiède. Les habits furent lavés par les pieds, foulés comme le bon raisin. Un jus brun en sortait, pressé à l’envi. Jeuh enfila les effets propres et s’aperçut qu’il avait oublié son pantalon. Qu’a cela ne tienne, il irait pendre son linge en caleçon sous les rires des femmes de ménage.

Le ticket arraché lui permit d’ouvrir une boite de Coca-Cola, luxe suprême après tant de supplices. Brigitte le retrouva au bar et demanda de l’eau chaude pour son café. Les habitudes reprenaient le dessus et les cigarettes sortirent.

Chinguetti. Ils étaient à Chinguetti. Ville miracle, ville rêvée, ville sentinelle, ville éternelle. Chinguetti.

« Bon, on y va ? »

Brigitte amorça le sujet. Son esprit collait aux réflexions de Jeuh. Il fallut trouver Ahmed qui s’était allongé avec son verre de thé au milieu de ses amis. Un jeune cadre à lunettes s’approcha à leur venue.

« Mon père est malade. Pourriez-vous le soigner ? »

Les indications données par le fils ne laissèrent aucun doute sur le diagnostic de la maladie et Jeuh demanda à Brigitte de fournir et détailler la posologie des différents remèdes extraits de la cantine médicale.

« J’espère que votre père ira mieux. Tenez-nous au courant de l’efficacité des antalgiques car nous en avons de plus puissants. Mais à son âge, il vaut mieux commencer par des choses simples et adaptées. »

Le véhicule quitta l’hôtel en emportant quatre personnes supplémentaires, curieux conseillés par Brigitte.

« Je veux voir la bibliothèque. »

Jeuh se voyait pilote de navette, hunier de caravelle. Quelque chose approchait, il le savait, il le sentait. La rencontre serait du deuxième type. Son esprit était prêt. Ses cellules sensitives étaient en alerte maximale. Il y avait dans l’air un parfum inconnu et pourtant familier. Rien ne bougeait autour du minaret et pourtant le lieu était plein de vie. Escale de sa recherche marquée sur les cartes secrètes d’un pirate sans nom, la rive approchait. Le pied s’enfonçait dans le sable. La portière claqua. Chinguetti, le cœur de Chinguetti, l’amande au goût d’énigme s’étalait devant lui.

Bataille antique.

L’harmattan trempe son arme dans l’âme du temps.

Dieu dresse d’ardents dards sur des draps de dune d’or.

Le siouf* sort son sabre scintillant.

Zibar*, draa et sebkha se succèdent en vagues d’assaut.

Bataille ancestrale.

Le rivage est un virage, un mirage de vie.

Les murs fuient dans les ruelles en perdant leur banco.

Les fissures fondent sous le sable.

Les toitures tricotent de toutes leurs timides tuiles.

Bataille voulue où l’homme n’a plus sa place. Nature contre nature. Le sable pousse la pierre.

Apocalypse sympathique, tentacule de pieuvre pour Nemo du désert. La fuite n’est pas une fuite. C’est une lente migration à l’échelle d’un temps supérieur. La ville s’adapte. Chinguetti est philosophe.

Un homme s’approcha du groupe. Il souriait d’un air entendu en fouillant dans les replis de l’abaya. Il montra dans sa paume une clef, brosse à dent de bois aux poils de métal.

« La bibliothèque est là. »

Objet magique, sésame de l’imaginaire, Jeuh contemplait l’instrument de ses rêves. Lewis Carol exhibait le lapin devant les yeux d’Alice. La bascule hors du temps était proche. Les aiguilles de la grande horloge remontaient les siècles. Une dune étouffait la ruelle en pente. Un dédale de pierre tournoyait jusqu’à l’entrée du bâtiment. Ahmed Mahmoud, puisque tel était le nom du gardien, s’arrêta devant la porte basse. La serrure de bois ouvragé cliqueta en libérant le vieux tenon. Têtes courbées, le groupe s’avança dans l’étroit escalier sous un couvert plié par le poids des ans. Il déboucha dans un espace dégagé, cour intérieure d’une maison fortifiée. Jeuh eut l’impression de vivre une naissance ou une renaissance, sortie des ténèbres au grand jour. Ahmed Mahmoud était ridé par les lectures, par l’attente d’un lendemain qui appartenait au passé. Dès les premières paroles émanèrent sa majesté et sa droiture :

« Soyez les bienvenus. Je vous attendais. »

Le groupe se dispersa aux quatre coins de l’atrium. Le guide ne bougeait pas, en maître d’école avisé. Un temps d’adaptation était nécessaire avant de visiter le musée. Jeuh resta avec lui. Silence d’observation mutuelle, chacun prenait la mesure de l’inconnu. A priori, mentalité occidentale de touriste face à un simple gardien autochtone. Le choc était redouté par les deux protagonistes. Pour l’un, il fallait soit subir les assauts effrontés de la horde barbare, soit se révolter et casser l’image du bon indigène. Pour l’autre, il fallait éviter d’être amalgamé au consommateur de base qui bouffe de l’exotisme parce qu’il a payé. Jeuh cherchait autre chose. Il sentait que le conservateur détenait une partie de sa quête. Il fallait entrer en contact.

« Bon, allez, on se calme et on écoute notre guide. »

Les visiteurs s’agglutinèrent sagement devant Ahmed Mahmoud.

« Vous êtes ici dans une des plus anciennes bibliothèques de Chinguetti. Elle regroupe les manuscrits qui appartenaient à cinq familles. J’en suis le gardien, après mon père et avant mon fils. Ne prenez aucune photographie et ne pénétrez dans les lieux que par deux ou trois. L’obscurité est notre meilleur atout. »

Le mauritanien restait très professionnel. Il gérait ses invités par habitude. Jeuh attendit dehors pendant que les premiers curieux passaient la petite porte. Il s’assit sur le sable. Cocon spirituel, à l’écart des bouleversements, le regard ne pouvait s’évader que dans le ciel sans nuage. Lieu propice aux réflexions, matrice philosophique, l’esprit se détachait vers de libres rivages.

La porte s’ouvrit, les visiteurs étaient muets, éblouis par le soleil et leurs visions. Jeuh s’avança vers les ténèbres. Le noir était lumineux. Des centaines de livres étaient archivés dans tous les recoins du minuscule espace. Voyage à l’intérieur du cerveau, plongée dans le berceau des cultures. Sur le présentoir de verre étaient exposés trois ouvrages majeurs. Les autres dormaient sagement dans un dortoir de carton fort. Ahmed Mahmoud tint ses étrangers à distance respectueuse.

« Voici le plus ancien. Le coran a été écrit sur des peaux de gazelles et présente un aspect remarquable de conservation. Des chercheurs ont évalué son existence à douze siècles. Evitez de le toucher, sa blancheur en serait altérée. »

Jeuh dévisagea cette vieille peau sympathique qui exhibait, sans honte, ses dessous. Strip-teaseuse saturée par les regards envieux des passants, sa place serait de choix dans une vitrine d’Amsterdam. Les corps frémissent d’aise, les esprits s’échauffent, la donzelle reste imperturbable. Numéro sans cesse répété, spectacle poussiéreux, Jeuh ne put calmer sa faim. Il sentait pourtant que quelque chose allait arriver. Ce n’était pas ce parchemin millénaire qui l’ébaudissait. Il y avait autre chose. Le sentiment était fort, perceptible mais invisible.

« Voici une restauration. Vous constaterez le travail accompli, en totalité sur certaines pages ou lettres par lettres dans d’autres chapitres. »

Deux vieillards barbus sortirent à la queue leu leu de la vitrine. Ahmed Mahmoud ouvrit la page de garde. Un anthrax de poussière creusait l’abdomen du premier volume. Des mâchoires microscopiques avaient fait disparaître les thèses astronomiques. Humidité céleste et champignons avaient lentement digéré les complexes algébriques. Cela ressemblait à une nuit de cristal, au « Fahrenheit 451 ». La culture scientifique ne résiste pas aux phénomènes qu’elle décrit.

Le guide retourna alors l’ouvrage et le présenta à la manière musulmane, la lecture se faisant de droite à gauche. L’aspect fut bien différent du coté de ce miroir. Des petits papiers blancs tranchaient sur l’écru naturel. Ils étaient recouverts d’une fine écriture qui reprenait mot à mot les explications savantes. Avec ses sparadraps, le blessé avait l’air plus jeune. Son teint jaunâtre s’éclairait de tâches, sourires avenants. Jeuh se pencha pour le féliciter. Le conservateur était ravi du tour de passe-passe qu’il venait d’accomplir devant son auditoire, maintenant tout à fait conquis.

« Ce livre a été restauré par les pères de mon père, il y a environ huit cents ans. »

Le magicien avait fini en apothéose. Le lapin était sorti du chapeau et les colombes s’étaient envolées au-delà des ballons multicolores sous les yeux extatiques des enfants.

Sûr de son effet, Ahmed Mahmoud ouvrit le deuxième livre. Plus austère, il apparut de suite, à l’œil non averti, beaucoup plus récent. C’est vrai qu’il n’avait que six siècles et que l’on s’habitue vite aux prouesses. L’homme se blase. Les feuilles furent tournées sans modération pour leurs vieilles articulations. La danseuse tournait dans sa boîte à musique, personne ne remarquait son arthrose.

La béatitude du groupe se fit un croc-en-jambe et tomba lourdement. A ce point de chute vertigineuse, le docte index souligna un entrelacs acajou qui frisait la bordure des paragraphes. Ces menus signets finissaient les phrases évanouies sous les ardeurs de la pendule. Ils émargeaient les uns en dessous des autres sur une échelle, en chaînette d’ambre. Posées une à une, les syllabes ou consonnes perfusaient le texte et le prolongeaient vers l’incertain éternel. Ahmed Mahmoud pouvait y reconnaître la marque de son arrière-grand-père, de son quadrisaïeul ou du géniteur initial. La filiation se faisait par les livres, sang de l’esprit, sève qui dévore les générations. Jeuh était intrigué par la quantité d’ouvrages ainsi entretenus.

« Comment faites-vous pour retrouver, dans un traité scientifique, le mot le plus approprié ? »

« Nous passons notre vie à apprendre les textes pour que rien ne se perde. Les fils sont les gardiens des lectures de leurs pères. »

Ainsi le mahométan avait grandi aux pieds de son grand-père dans l’ombre des livres. Ils remplaçaient l’arbre disparu. Arbres de sagesse qui protègeraient ensuite et sans fin les rejetons de la race des gardiens. Le fait était acquis, personne ne pouvait y échapper. Ce n’était pas une loi humaine, mais la vie qui roulait en ruisseau. Le groupe reprit l’air et aspira les rayons du soleil en levant la tête pour cette douche bienfaisante. Jeuh resta à coté du conservateur, immobile au milieu de la cour, au milieu de ses élèves dissipés. Certains montaient sur la terrasse pour profiter de la vue, d’autres inspectaient le couloir d’entrée pour étudier le savant mélange de poutres et de banco qui soutenait la voûte. Jeuh ne bougeait pas.

« Vous êtes croyant ? »

« Je voudrais faire le pèlerinage. Aller de Chinguetti, une ville sainte, vers La Mecque, la ville sainte pour nous, musulmans. »

« Pensez-vous qu’il faut prouver sa foi ? »

« Ce n’est pas pour prouver mais pour confirmer la croyance en Allah. J’attends encore et encore car je n’ai pas les moyens financiers d’accomplir le voyage. Je ne suis pas pressé. Je le ferais un jour. »

« J’irai à Saint Jacques de Compostelle, chez les chrétiens, un jour, moi aussi. Pas pour la religion. Pour confirmer simplement un état d’esprit, une recherche, la recherche de soi. »

Les yeux de Ahmed Mahmoud devenaient plus profonds. Un léger sourire se profilait sur ses fines lèvres. Ils partageaient le même rêve, le même désir. Disciples d’horizons différents, leur âme était trempée d’un commun sortilège. Les deux hommes s’assirent sur le muret en savourant la rencontre sans un mot. Jeuh revoyait les images récentes : nuit de clair de lune, nomades noctambules, pastèque du tassili. Le puzzle se mettait en place. L’assemblage prenait forme. Il lui semblait maintenant évident qu’il ne devait pas seulement voir mais regarder au travers. LA était derrière la glace au tain de brouillard. Comme Jean Marais, Jeuh était planté devant le miroir d’Orphée. Il fallait le traverser, l’ombre était proche, la fumée tactile. Un seul pas…

« On peut monter sur le toit pour faire une photo du soleil couchant ? »

Combien de minutes inutiles s’étaient écoulées au sablier géant de Chinguetti ?

« Eviter de marcher sur le centre de la toiture. Empruntez plutôt les murs qui sont assez larges. »

Brigitte vint chercher Jeuh qui pansait ses bleus à l’âme. Son mari lui avait prêté un superbe appareil photographique qui, malheureusement, était trop sophistiqué. Elle demanda quelques explications pour réussir les prises de vue.

Il ne fallait pas tarder. Le soleil rougit devant tant de spectateurs et se mit à genoux pour les remercier de leur présence. Il tira sa révérence de grand seigneur en quittant les planches du théâtre de ce jour. Il promit une nouvelle représentation en embrassant la foule de ses derniers rayons de bronze. La loge était magnifique, aux tentures fauves, ébène, mussif et carmin. Le soleil se démaquillait devant la glace aux formes de minaret. Le muezzin lui chantait une berceuse. Instant béni, des voix naissaient en refrain dans ces pénombres de mousseline. Un mariage se préparait dans la basse ville.

« Vous serez les bienvenus, des véritables invités de marque. »

Ahmed Mahmoud serra longuement la main de Jeuh. Hadj*. Ils ne se reverraient jamais dans ce monde mais marcheraient côte à côte dans d’autres limites.

« Vous me rangez les appareils photos et caméras. Pas de provocation. On ne se fait pas remarquer. »

Jeuh reprit les commandes. Toucher la réalité atténua la tristesse du départ. Il empoigna son bâton de pèlerin. Il fallait, il devait aller, avancer sur le chemin, parcourir les sentiers, balader dans les ruelles de son esprit. Au détour, un jour, peut-être…

«Qu’aurez-vous fait progresser si vous n’avez pas progressé vous-même, l’immortel, l’infini ? Qu’aurez-vous éprouvé si vous n’avez de votre vie éprouvé votre besoin profond de délivrance et d’émancipation ? Et qu’aurez-vous ressenti si vous n’avez ressenti le bonheur de l’abandon du moi, si votre cœur n’a jamais désiré faire de vous-même une flûte sous les doigts de Krishna? » (Le livre de Bouddha).

Les bruits se rapprochaient. Les dunes faisaient de véritables montagnes russes au milieu des portes et fenêtres. Parfois au ras du sol, tantôt contre les tuiles, le groupe circulait aveugle dans ce labyrinthe. Impression de moyen âge, cadavre de cité, les rues se traînaient en dos d’âne. Une maison était vivante, regardant ses sœurs mourir étouffées. Ses nièces se reposaient quelques mètres plus loin attendant l’instant fatidique, le dernier souffle d’harmattan. Chinguetti, chandelle éternelle dont la cire coule en danaïde.

La musique fut plus intense, faite de percussions et de trompettes. Les chants étaient en liesse, les rires explosaient. Un gigantesque mauritanien était immobile au centre d’une intersection. Mains croisées sur son habit d’apparat, il attendait le groupe d’occidentaux.

« Soyez les bienvenus. Le marié serait honoré de votre présence. Il tient à vous être présenté. C’est pour lui un grand honneur. »

Jeuh surveillait son équipe, épiant les caméras intempestives et choquantes.

« C’est, pour nous aussi, un grand honneur. Nous ne voulons pas vous déranger. C’est un moment important pour le jeune marié. »

La paume de la main levée vers le ciel, le père du « novi » se courba sur le passage, indiquant le chemin. La place était bondée. Des banquettes étaient installées contre un mur. Une multitude de tapis richement brodés faisaient plage vers une estrade de bois. Sur cette esplanade tendue de filets, véritable cage aux lions, allaient se tenir les musiciens qui déambulaient dans la ville, appelant à la fête. Le jeune marié restait assis sur un canapé confortable. Sa djellaba était splendide, or et bleu marine, croix du sud et sourates damassées. Une abaya ciel éclairait l’ensemble d’une touche de jeunesse. Un magnifique haouli* reprenait les mêmes tons de bleu.

« C’est un grand honneur. Nous vous souhaitons un bonheur sans fin. »

Le futur ne répondit pas et ne bougea pas de son siège. Il tendit simplement la main à Jeuh. Son regard disait merci, mais la loi ordonnait d’attendre la mariée sans manifester.

Malgré les demandes insistantes du père, le groupe retourna vers son véhicule stationné à peu d’enjambées. Une kyrielle d’enfants vint entourer Brigitte qui imitait les chants modulés des femmes berbères.

« Encore, encore ! »

L’infirmière éclata de rire, entraînant dans sa joie la ribambelle. Une chanson rebondissait et Brigitte reprit le refrain en écho au grand plaisir des bambins. Toutes les femmes de la cité étaient maintenant autour d’elle. La mariée était proche, belle comme une princesse d’un soir, bégum de Chinguetti. Les hommes se tenaient en retrait, applaudissant avec déférence. Brigitte se tailla une notoriété instantanée par ses rires et interjections naturelles. Elle avait toujours cette faculté de communiquer sans connaître la langue du pays. Elle avait le don du langage universel, celui de l’amitié et du respect.

Jeuh donna le signal du départ car il apercevait Ahmed tournant en rond. Il se faisait tard et le chauffeur devait soigner son Toyota. Un dernier regard sur la ville, cité de la joie d’un soir de novembre et chacun reprit sa place dans le véhicule.

L’hôtel remplissait son rôle de CP 10 en commençant à distribuer repas et boissons rafraîchissantes. Jeuh et Brigitte se posèrent près de M’baye et du Breton. Le Sénégalais avait pu être consolé par un serveur qui était lui aussi wolof. Il pourrait apaiser la déception de sa mère qui avait cru en la victoire et avait mis toutes ses économies dans l’achat d’une paire de chaussures de course. Les larmes avaient séché au contact des vieux marcheurs qui lui faisait miser sur sa jeunesse et déjà une si grande expérience. Chacun affirmait qu’il serait champion dans quelques années. Le Breton lui proposa d’arrondir le nombre de kilomètres parcourus en sa compagnie. Couple de galère, chevaliers de l’impossible, ils allaient courir sans récompense pour un chiffre d’anthologie. Il lui avait confectionné des strappings pour protéger les muscles péroniers malmenés par l’effort répété. En short, M’baye ressemblait à ces dieux du stade grec armés de jambières de bronze. Hermès avait beaucoup d’adeptes dans la compétition.

« Jeuh ! Peux-tu me donner quelque chose pour la diarrhée ? »

Le Breton avoua avoir des problèmes d’équilibre alimentaire par les températures extrêmes rencontrées sur le parcours.

« Je vais te donner deux comprimés. Tu vas faire un essai ce soir. Ca doit marcher mais cela ne se fait pas normalement. Tu me diras le résultat, si l’on se revoit. »

Après plusieurs soins pour pieds d’athlète, ampoules lumineuses, escarres vicieuses, épines ou cailloux cachottiers, décollement unguéal agaçant, hématomes divers et coquines mycoses, la malle fut refermée pour un nouveau départ. Jeuh estimait que le personnel médical n’avait plus rien à faire dans ce lieu. De plus, Marc, le médecin, était arrivé pour dormir. La cantine fut chargée dans le Toyota. Un appel fit descendre Jeuh de la plate forme.

« Mon père a moins mal. Les médicaments sont efficaces. Je vous remercie. »

« Ce n’est rien. Nous sommes là pour aider tout le monde. Je suis content pour votre père. »

« Vous partez ? Revenez me voir avec votre famille. Vous serez mes invités dans cet hôtel. A bientôt. »

« Qu’Allah protège votre père et vous-même ! »

La nuit était noire, peur de lune.

L’esprit de Jeuh était sombre de fatigue, gonflé de souvenirs. Galion espagnol sur la mer des Sargasses, les soutes débordaient de bijoux épars, joyaux entrevus, épices aux lourdes senteurs. La route était longue, silencieuse. Les transports tanguaient sur la mémoire. Pourquoi avancer ? Chinguetti ne regretterait rien, oublierait leur passage, porte du désert, pierre philosophale. Etape dans la quête, la ville sainte offrait une simple clé de bois, la clé d’une bibliothèque…

La nuit était noire, peur d’étoile.

La voiture avançait d’instinct sur la piste vide. Ses globules lumineux balayaient cailloux et arbustes qui s’étiraient dans un sommeil d’enclume. Noir de ciel, noir de terre. Les pensées se fragmentaient et volaient sans but, loin de tout repère. Vitesse de la lumière, fusées perdues, feux d’artifice de commémoration pour anciens combattants, les mots se détachaient sans logique. Impossible de les retenir, contrôle superflu car bénéfique, ils étaient parcelles de souvenirs, pétales de bouquet d’automne. Ne pas les ramasser mais les compter, les espionner, humer leur divine quintessence pour profiter du parfum d’une journée particulière.

La nuit était noire, peur du monde.

Chacun se taisait, perdu dans son silence, muet de souvenances, harassé d’émotions. Même le bruit du moteur se faisait plus calme, ronronnement de chat. Il se faisait oublier pour bercer l’instant. Brigitte tournait la tête vers la vitre. Ses yeux cillaient vers un horizon bien lointain, bien fragile. Ses pensées étaient ailleurs. Navire et oiseau, elles galopaient librement au milieu de terres vierges. Ahmed revoyait ses nuits de lutte, caché dans une barkhane, tremblant de peur ou insouciant courageux. Il en avait perdu, des camarades « à la vie, à la mort », dans ces affrontements sauvages dont même l’illogisme lui avait toujours échappé. Il fallait bien gagner sa vie et il s’en était sorti vivant. Seul son coude le trahissait d’une mesquine algie quand il s’allongeait pour le rituel du thé. Il remerciait Allah de lui avoir laissé la vie.

La nuit était noire, peur d’ambiance.

Un reflet attira les regards embrouillés de songes. Gandouras et parkas militaires furent cueillis par les phares. Le pare-chocs brilla de confusion. Les bras se levèrent en croix. Ahmed poussa un probable juron et ralentit la course du Toyota. Un véhicule était arrêté sur le bas-côté, telle une carcasse de cheval. Deux pneus étaient percés par le choc d’un rocher sournois. Les passagers demandaient la caisse à outils car ils ne savaient pas ce qu’ils avaient fait de la leur. Ahmed en sortit les démonte-pneus et les confia au chauffeur. Jeuh et Brigitte en profitèrent pour se dégourdir les jambes et l’esprit. Les cigarettes furent distribuées. La solidarité était là, sur cette piste sans début ou fin, loin du ciel et des hommes. Ahmed redonna à boire au radiateur qui souffrait toujours d’autant de fuites. Brigitte marchait dans la nuit pour suivre ses rêves. Jeuh s’assit sur le pare buffles et contempla les efforts désordonnés des mécaniciens d’un soir. Pas un mot, silence apaisant puis pesant, le froid aggravait à plaisir la tension qui sourdait dans ces gestes. Ahmed était remonté dans sa voiture. Il ne quitterait les lieux que lorsque l’autre véhicule serait en état de marche. Brigitte se prépara à passer une nuit douillette sur le siège arrière. Il ne restait que deux protagonistes autour des roues. Les autres s’étaient réfugiés à l’arrière du pick-up. Jeuh écrasa le mégot sous ses pieds et se dirigea vers les deux malheureux. Impossible de parler avec eux, ils ne comprenaient que le dialecte local. Jeuh saisit un des instruments et montra la manœuvre. En quelques minutes, les deux pneus avaient reçu des chambres à air neuves. Seul un mauritanien était resté pour l’aider. Côte à côte, ils se lavèrent dans le sable puis se serrèrent la main sans mot dire. Les occupants des deux 4×4 n’avaient pas bougé. Jeuh referma la portière, deux heures du matin.

« Te reverrai-je ? »

La nuit était noire, peur du vide.

Encore vingt kilomètres qui paressaient et s’étiraient. Boa constrictor, ils filaient sous les roues qui tentaient désespérément de les capturer. Jeuh pensait à ce serpent mythique qui éclaire les caducées. Il s’enroule autour d’une rectitude, devoir de bien soigner, autour d’une certitude, illusion de bien faire. Les anneaux sont décisions, subjections et doutes. Le médecin passe d’un bord à l’autre inconsciemment mais dans l’honnête but d’aider. Jeuh regrettait parfois ses pensées et en avait honte. Pourquoi se poser des questions ? Pourquoi regarder le revers de la médaille ? Pourquoi tout compliquer ? Le bonheur prétendu était peut-être dans la simplicité.

Encore vingt kilomètres, pas de commentaire sur les aléas nocturnes, les congrès de mécanique ; le groupe repartait dans ses chemins de traverses. Jeuh avait froid. La veste polaire semblait tout à coup bien légère. Les orteils, nus dans les sandales de cuir, se serraient les uns contre les autres. La fatigue d’une journée pleine de rebondissements écrasait la dernière grappe d’énergie. Le jus quittait les membres et enivrait les idées. Pourquoi lutter ? Dormir, dormir, encore dormir, oublier de se réveiller. Laisser les muscles se détendre, économiser les dernières batteries. La mission était encore longue et à surprises.

La nuit était noire, peur de l’abandon.

Un falot se mit à danser dans les ténèbres. Lumière de lutin, les flammes s’arrachaient du sombre granit.

« Voilà le CP 12. »

La voiture s’arrêta. Tout le monde était fatigué, en avait marre de respirer la poussière. Les braises attiraient le regard. Olivier, le petit-fils de l’alerte grand-mère rencontrée un jour précédent sur les traces du volcan, sommeillait les pieds enfoncés dans les cendres encore chaudes.

« Voulez-vous boire quelque chose de chaud ? »

Brigitte sortit son éternel poudre de café et chercha un gobelet. Elle ramassa quelques branches mortes pour raviver le feu. Installée en tailleur, elle regardait les flammes grésiller dans l’obscurité. Jeuh inspecta les deux tentes. Dans la première khaïma, la famille de randonneur avait étalé ses affaires sur la totalité des tapis. Il préféra aller visiter l’autre tente qui était bizarrement vide. Ne s’y trouvaient que des restes de repas, des barres de céréales et autres paquets de pâtes et conserves calées au milieu de cartons de pains et de bouteilles d’eau. Il n’y avait en fait personne dans ce havre de nuit. Jeuh y jeta son sac en se souhaitant personnellement une agréable virée dans les bras de Morphée. Il ressortit pour profiter une dernière fois du silence étoilé. Brigitte discutait lentement avec Olivier qui s’était resservi une tasse de café.

« Ca va ? »

« Ca va. »

« Tu fais quoi demain ? »

« Je marche. »

« Ta grand-mère ? »

« Ca va. »

« Elle suit ? »

« Elle fait attention et se limite en kilomètres. »

Jeuh proposa d’utiliser le 4×4 médical pour raccourcir l’étape du lendemain. Olivier partit en discuter avec ses parents et revint avec leur accord. Les deux femmes profiteraient du véhicule pendant que le père et le fils feraient les sept premiers kilomètres. Jeuh demanda à les accompagner vers cette passe magique d’Amogjar. C’était l’ancienne piste qui ramène à Atar*, abandonnée par les voitures car trop dangereuse. Olivier ne voyait pas d’inconvénient et semblait même ravi de rompre la monotonie de ses colloques singuliers. Brigitte garderait le camp pendant leur escapade et serait toujours à même de venir cueillir Jeuh en cas de problème grâce au Toyota. Jeuh regagna sa khaïma d’un soir en faisant déjà mentalement le trajet du lendemain.

Enfin, un peu d’exercice physique, une ballade en compagnie de bons marcheurs. De quoi se rappeler les sorties dans les montagnes des Baronnies, loin des hommes, plus loin que loin, seul avec son chien et les pierriers. Retrouver ce sentiment de liberté, cette osmose avec la nature, cette fusion entre le corps et les arbres. Les chaussures de randonnées, marquées de cicatrices faites par des cailloux ciselés, bourrées de débris de thym, lavande ou genêt, étaient là, dans le sac noir. Jeuh en examina familièrement les lacets qui s’étaient usés sous l’effort de chevilles maltraitées. Les semelles étaient éculées, le caoutchouc troué par les varappes de Ste Luce. Il faudrait penser à les changer un jour, mais l’outil était solide et avait fait ses preuves, portant avec lui le spectacle insensé de certains cols inaccessibles, l’étonnement de quelques biches, le chant d’un ru de printemps ou la caresse d’un vieux mur envahi par les ronces.

Il fallait dormir au moins deux à trois heures. L’excitation était grande. Marcher, reconquérir des sensations, se frotter à deux randonneurs de bon niveau, qui venaient de dompter 240 kilomètres sans sourciller. C’était recoller à un groupe, le groupe des marcheurs pour rien, pour le plaisir, pour son plaisir, sans fioriture, sans excès, sans récompense, sans reconnaissance. Le Plaisir. Jeuh ferma les yeux sur cette perspective idyllique.

Un moteur, puis un deuxième et un troisième. Un essaim de frelon en tenue kaki s’abattit sur le camp. Les phares réveillèrent les dormeurs. Les cris déchirèrent le silence. Des militaires, sortis de nulle part et de partout, envahissaient les tentes. Ils se précipitèrent sur la nourriture et la partagèrent en rigolant. Jeuh émergea de ses songes hors du temps et se leva pour aller voir Brigitte. Celle-ci était debout devant un feu alimenté de troncs cornus.

« D’où viennent-ils ? »

« Ne bouge pas. Reste là. Tu as Olivier. Je vais voir. »

« Fais pas le con. »

Brigitte se souvenait que Jeuh présentait une véritable allergie à la gent soldatesque. Cela lui avait joué certains tours désagréables aux frontières mais lui avait apporté une certaine expérience pour louvoyer dans la logique des gradés de toute espèce.

Les 4×4 appartenaient à la gendarmerie. C’étaient donc les personnes chargées de la sécurité de la course qui venaient se ravitailler. Il n’y avait pas de véritable autorité. Cela ressemblait plutôt à une bande de pirates écumant une île des Caraïbes. Les habitants subissaient le protectorat sans révolte. Les moteurs tournaient encore, preuve que ce n’était qu’une escale. Les pies s’étaient installées dans la tente cantine et jacassaient sans retenue. Jeuh pénétra dans l’atmosphère enfumée. Son sac était intact mais son duvet servait de siège à un des militaires.

« C’est à moi. Je suis le médecin. »

Le jeune grommela mais un de ses voisins l’interpella. La référence avait du poids. Ils avaient vu le toubib discuter avec le commandant de Chinguetti. Il fallait faire attention. Ahmed entra à son tour. Une discussion en hassanya s’engagea de façon assez virulente. Ahmed évita de regarder Jeuh qui restait debout face au jeune soldat. Ne pas céder, rester ferme, ne pas baisser les yeux.

Le duvet fut rendu. Jeuh ne quitta pas les lieux et s’assit à coté de son sac, marquant le territoire. La conversation devint plus joviale. L’affrontement s’éloignait. Les militaires ignoraient ouvertement Jeuh et continuaient d’engloutir les réserves destinées aux coureurs. Les cigarettes grillaient l’oxygène. La puanteur s’installa, les uniformes s’étalèrent sur les tapis. La réquisition était évidente, en tous les cas bien affirmée. Jeuh ne voulut pas répondre à la provocation et se coucha ostensiblement. Il alluma une Gauloise en fixant dans les yeux le jeune soldat. De longues minutes flottèrent avant que la troupe ne leva le camp. Jeuh les accompagna sur le bord du chemin sans mot dire. Brigitte était là, aussi muette. Les voir enfin partir, dissoudre ce sentiment d’insécurité, remercier les forces de sécurité…

Quatre heures.

« Je vais me coucher. »

« Je reste dehors. »

tente nuit

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.
Merci de bien vouloir laisser un commentaire.
Serge Billard Baltyde