La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

septième jour

Le réveil fut plus aisé que Jeuh pouvait l’imaginer. Les possibles courbatures s’effaçaient devant la perspective d’une superbe randonnée. Avant même de se lever, Jeuh enfila ses chaussures de marche. Le cuir était usé d’avoir trop couru sur les sommets de Tarendol. Les crampons se souvenaient des images de Barjavel. Chaque orteil retrouvait sa place dans le confort douillet de la semelle. Les malléoles se réchauffaient au creux des contreforts, la cheville rassurée par des lacets de solide expérience. Un plaisir envahit l’âme de Jeuh. Il retrouvait les sensations de puissance qui sont siennes lors des départs en solitaire dans les monts des Baronnies.

Il fallait penser au ravitaillement et surtout à la boisson qui avait fait cruellement défaut les jours précédents. Un petit havresac ferait l’affaire. Jeuh le remplit de barres de céréales et de nougats, plongés entre les bouteilles d’eau minérale. Environ 5 litres furent ainsi embarqués pour pourvoir à toute éventualité sur les 25 kilomètres annoncés.

En fait, personne ne savait très bien quelle était la distance à parcourir pour atteindre le CP suivant. La topographie officielle annonçait laconiquement 20 km comme chaque étape de cette compétition, mais Ahmed, et Dieu sait qu’il valait mieux l’écouter, en prévoyait environ cinq de plus.

En ajoutant l’appareil photo et quelques pellicules, le barda ne dépasserait tout de même pas les six kilos. Jeuh mit uniquement son tee-shirt, rangea le reste de ses effets dans le sac puis récupéra les lunettes de soleil et le chèche mythique. Il rejoignit ensuite Brigitte qui savourait son énième café du matin, à moins que ce ne fut encore de la nuit. Il faisait pourtant bien jour et le soleil jouait à poursuivre les ombres de quelques maigres arbrisseaux qui se protégeaient de leurs bras décharnés. Olivier et son père étaient là, prêts à entamer une nouvelle course dans le reg. Les femmes montèrent dans le véhicule médical sous l’œil attentionné du chauffeur mauritanien.

Jeuh laissa quelques consignes à l’infirmière sans aucune once de remords. Il pouvait lui faire confiance, l’abandonner devant l’inconnu et le travail. Elle tiendrait son poste sans broncher, capitaine courageux de vaisseau du désert.

Mais Jeuh était déjà ailleurs, lancé dans ses sensations, l’épiderme électrisé, les mollets trépidants et le cerveau en vadrouille. Affronter le sable, retrouver le poids de l’effort, bouffer de la carnitine, élimer les fibres musculaires et libérer l’esprit, tel était le programme de ce jour. Ses deux partenaires vérifièrent une dernière fois leurs sacs en devisant de choses anodines. Brigitte s’éloigna pour bien montrer que tout allait se passer comme il faut.

« On y va ? »

La piste était rectiligne comme un I dont le point atterrit dans les gorges d’Amogjar. Le soleil tapait en mesure les premiers pas. Le silence se fit dès les premiers mètres. Chacun soignait son allure sans se soucier de ses compagnons. Par miracle, le rythme était semblable et les foulées jumelles. L’écart était accordéon entre le premier et le dernier. La trace vagabondait au grès du vent et des humeurs.

Olivier n’était pas le simple fils de son père et le rejeton d’une pesante famille qui supportait les délires d’une errante grand-mère. Jeuh l’observait. Il détectait une satisfaction dans ses enjambées, le plaisir du marcheur sans but, sans laurier. La tête se tenait haute pour découvrir le paradis. Le visage était détendu, le regard lointain, vers un horizon unique fait de rêves magnifiques. La lèvre tombait en commissures circonflexes, comme celles d’un enfant endormi. Les mains se posaient sur le harnais pour méditer. Le corps était en allant. Son père en était la copie conforme et Jeuh se surprit à imaginer qu’il venait de s’auto-décrire. Pour se réveiller, il pinça les lèvres, dormeur du val. Les mots étaient rares car ne présentant aucun intérêt.

« Ca va ? »

« Tu marches ? »

« C’est beau ! »

« Tu es content ? »

Décrire les alentours était difficile. Il n’y avait pas d’alentour, pas d’environ, pas de limite, pas de frontière. Le tassili était là, autour, dessus, dessous, dedans : Langue de sable et de feu, elle emportait et absorbait les mondes intérieurs. Le caillou lamentable, l’acacia dévoré, le feu céleste s’incrustaient dans les réflexions voguant de dunes en dunes. Tout disparaissait dans un lent tourbillon de platitude. Environnement moteur d’une fulgurance neuronale. Des bribes de logiques s’égaraient sur les vagues illusoires. Les pensées fusaient en feu grégeois, sans suite, sans souvenir, ricochets sur l’âme. La dichotomie s’opérait silencieusement. Le corps pliait de servitude dans l’hamada* pendant que l’esprit voletait sans contrainte. Aucune sensation physique n’entravait cette course. Les litres d’eau descendaient sans compter. Les provisions furent dévorées machinalement. Il était impossible de capturer pour un instant le papillon qui tournait au-dessus de la tête. La volonté n’y était pas, prise dans l’absinthe du moment. Le présent était passé et avenir, éternité momentanée.

Une cahute de banco défraîchi attira le regard. Bouée dans l’océan sablonneux, elle invitait le passant à jeter l’ancre pour un court répit. Une tête d’enfant rieur, aux cheveux éclatés par un malin coiffeur, émergea d’une basse embrasure. Une ombre féminine toute de bleu vêtue s’éloigna rapidement hors du champ de vision. Elle disparut par enchantement dans un lieu sans secret. Un homme sortit et aborda le groupe, les bras écartés en signe de bienvenue. Le visage était franc et hospitalier. Son propos amical fut engageant, mais la langue étrangère. L’hassanya était incompréhensible pour les trois marcheurs drogués de sensations. Ils continuèrent leur chemin sans ralentir leur course. Ils apprendraient plus tard que ce brave berbère était le conservateur de gravures rupestres exceptionnelles, gardées jalousement, depuis leur découverte fortuite, par cet ancien berger. Ils n’auraient eu pourtant aucun regret, leur motivation était bien autre.

Sans fin, sans faim, les chaussures se poursuivaient dans une marche rapide, la machine tournait en ronronnant de plaisir. Seuls quelques grains de sable frivoles, évitant les mailles des chaussettes occidentales, échauffaient la plante des pieds. Ils portaient bien leur nom car le reste fonctionnait à merveille. Pas de crampe, pas de céphalée, pas de soif, pas de brûlure. Le soleil se voulait clément à leur égard. Peut-être prenait-t-il pitié pour ces pauvres pèlerins, ces fous errants aux semelles de vent ? Le tassili était toujours aussi plat, désolant terrain de décollage pour esprit d’aventure. Les roches noires se découvraient de plus en plus intensément vers le but espéré. Orage de raison ou déraison divine ? Quel chaos céleste avait pu les placer là, lancées à la volée, d’une rage effrayante. Refus et attirance, enfer et paradis, désir dans la peur, Jeuh scrutait cette ligne mauve qui grandissait patiemment, se laissait aspirer et jouait de mirages liquides. L’imagination essaya de capturer l’horizon qui sautillait espiègle. Cocagne de Bruegel, migraine de Van Gogh, été d’Arcimboldo ou danse de Picabia ? Selon les humeurs, selon chacun.

Le djebel, soupçonné depuis les bonjours de la famille du gardien, enserrait subrepticement les épaules des marcheurs. Sa présence bienfaisante se faisait sentir toute proche. Plus les marcheurs avançaient, plus leur champ de vision se rétrécissait. Le plan sud se remplissait d’une marque brun rouge frisant le violet par endroits. Cette rupture annoncée de la morne géographie accélérait leurs pas. Le but était tangible. Les rares mots échangés n’étaient que vagues souvenirs. Chacun espérait. Encore un bon mille et la découverte serait de taille.

Le monde de silence solitaire s’évanouit soudain et la vie apparut. C’était à l’image des hordes d’animaux fuyant l’incendie de la savane. Un fantôme de draps blancs surgit de nulle part sur la piste. Lucie, marcheuse devant l’éternel errait, pieds nus, vers ses rivages incertains. Un sourire marquait la connivence. Elle, aussi, vivait une différence recherchée. Son allure ne changea pas mais ses jambes étaient plus véloces sous l’abaya. Deux gazelles cheminaient côte à côte. Jeuh reconnut les jeunes italiens qui levèrent les bras en signe d’une première victoire sur le tassili. Ils calmèrent leur allure pour accompagner les marcheurs. Il est vrai que le sol se découpait. La surprise était à leurs pieds.

L’hamada était là, empreinte géante d’un dinosaure brûlé au soleil. Gigantesque canyon, tranché dans le vif, déchiré de ravins et de gorges, lacéré de falaises abruptes, le site faisait basculer le monde minéral figé et les esprits ensommeillés dans un vertige écarlate. La bataille des titans avait laissé des cicatrices rouges sur des parois en pleurs. Les vallées s’agenouillaient devant les pics tordus de colère. Des rangées de montagnes étaient alignées en domino inutile, parsemant les travées d’une salle des fêtes pantagruélique. L’œil ne pouvait se protéger. La vision se couchait à l’infini. Le soleil frappait sur ses tambours pour accélérer le rythme du sang, dessiner les ombres et étouffer les cris. Le chaos était physique, le K.O fut cérébral. Boxeur debout, sonné, Jeuh ne pouvait détourner son regard, fasciné, terrifié et satisfait. Quel était le but ? Rechercher, découvrir dans la douleur ? Où était LA ? Si proche. Qui est LA ? Cela ressemblait à une naissance.

Naissance dans la douleur. Les pieds brûlaient par les sournois grains de sable infiltrés dans les chausses. Les mollets devinrent soudainement raides par l’effort soutenu. Les épaules se lassaient des lanières du sac. Les reins hurlaient sous les angles des bouteilles d’eau. La nuque croûtellait de sueur collée. Mais le regard restait fixe. Les yeux étaient attirés par cette lumière scialytique de salle d’accouchement. Les cris n’y feraient rien ; il fallait respirer, survivre, vivre l’instant présent et à venir. Pas de mot, pas de parole, seul, en groupe pourtant, devant la vision. Les autres ne comptaient pas, ne comptaient plus. Cela rappelait les œufs de grenouille que l’enfant récupère dans la rivière. Groupés en osmose dans leur gangue charnelle, ils se séparent dès la première mue, pour s’ignorer ensuite et assumer leur survie. Jeuh pensa à ses enfants, à sa femme devant cette naissance du monde, devant sa nouvelle éclosion. Que c’était loin ! Le premier aquarium, le premier berceau, la première nuit. Loin et si proche. D’œuf, Jeuh se sentait devenir têtard ; un cap était passé, incompréhensible, indescriptible mais physique secret de la nature. Celle-ci fêtait à sa manière le renouveau.

L’œil distinguait maintenant l’oued qui dansait, les pierres qui applaudissaient les premiers pas d’un jeune chameau, les broussailles qui flirtaient avec le vent, les nuages qui jouaient à « saute-rocher ». L’instant figé, minéral s’évanouissait pour laisser place à la vie brutale, sauvage et dérangeante.

Les roches avaient leurs propres destins, graviers ou bloc. Les couleurs évoluaient sous le pinceau du maître de ce ciel pour composer des tableaux à l’humeur changeante, envoûtante ou terrifiante mais toujours en mouvement. Parfois les tons rouges évoquaient la chaleur, le confort d’un canapé, le coin de cheminée cévenole. Parfois ce même rouge traduisait la violence, la peur, l’incompréhension, l’incongruité de l’homme au milieu d’une bataille millénaire. Les bruns annonçaient le repos, la sagesse des douces pentes pierreuses des collines provençales, la couleur probable des chênes de France, le chocolat de quatre heures, la nostalgie. Tout d’un coup, ils devenaient menace, piège informe, pieds monstrueux d’un géant qui vous égorge, déambulation solitaire d’un jour de pluie, boue d’un chemin trop long, trop connu, envie de pleurer sur son sort comme un dimanche sans matin. Les jaunes, par leurs facéties, étaient les plus difficiles à cerner. Accoudés à la roche, ils se laissaient dompter et se métamorphosaient en vermeil, créant de magnifiques vases de Gallé. L’or attirait le regard. La pie volait vers ces trésors, ignorant l’alentour. L’harmonie régnait en ces lieux uniques. Les chandeliers étaient allumés pour le repas festif d’une fin de journée. Les flammes dansaient. Les velours furent tendus. La nuit put reculer. En autre instant, la nuance était différente. Simple reflet du soleil, le jaune glacé était le pâle miroir qui cachait au mieux les misères, les rides d’une vieille montagne qui s’effritait lamentablement en crevant de solitude, le fond de culotte d’un monde âgé qui s’écroulait dans la détresse.

Vision d’un autre monde, visions intérieures d’autres lieux, d’autres passages, d’autres envies.

Une main se posa sur l’épaule de Jeuh. Hypnos s’enfuit, laissant tomber son manteau de sortilège.

« Tu veux une photo ? »

Olivier montrait le sac pendu sur l’arbrisseau et, sans attendre la réponse, alla le décrocher. Les lanières étaient raidies de transpiration et les doigts bataillaient pour les démêler. A moins que ce ne fut l’émotion. Comme un enfant, il souleva sa trouvaille bien au-dessus de sa tête. Le 24×36 de son père brillait au bout de ses bras. Il voulait saisir l’instant éphémère, un souvenir évanescent, un raccourci de ses sentiments troublés.

« Je me mets où ? »

Le randonneur hésitait dans sa précipitation. Sans un mot, il désigna la pointe d’un rocher vigoureux qui écrasait les ravins de toute sa jeune arrogance. Il devait se retrouver dans cette image forte, îlot devant le temps qui marque inlassablement ce qui l’entoure. Jeuh se dirigea lentement vers l’emplacement. La torpeur était encore physique comme un réveil d’anesthésie. La pose fut longue. Olivier cherchait le meilleur angle pour capturer ses émotions. Il n’en resterait que brumes et fadeurs d’un papier colorisé telle une photo sur la vieille carte d’identité. Mais le remède était nécessaire sur l’instant, aspirine sur mal de tête.

Les Italiens étaient repartis en trombe. Lucie les suivait, de son pas lent et mesuré, dans leur descente caillouteuse. Les trois marcheurs furent à nouveau seuls devant le paysage.

« On continue ? »

Le père avait parlé. Visiblement, il avait besoin, lui aussi, de s’ébrouer, de se débarrasser de cette sensation bizarre, extraordinaire, dérangeante.

Les sacs furent à nouveau chargés, les courroies serrées au maximum, pour les dix derniers kilomètres de descente. Le passage était, au début, bien marqué, bien large, rappelant que les véhicules passaient encore quelques années auparavant. La pente s’accéléra, rendant impossible, si besoin était, un regard en arrière. Mais qui le voulait à ce moment ?

Le chemin devint de plus en plus raviné, traversé par des torrents squelettiques. Quelques traces d’huile laissaient deviner les impondérables misères d’un chauffeur imprudent. Les lacets se répétaient, collés à flanc de montagne, alternant lumière et ténèbres relatives. La poussière se soulevait à chaque pas. Les genoux devenaient douloureux. Chaque mètre arrachait une plainte de leurs faibles rotules. Le panorama se déroulait lentement entre ravines et cornières. Au détour d’un énième virage, les randonneurs entrevirent un bâtiment en ruine, naufragé sur un plateau de grès encre.

« Fort Saganne ! »

Les murs étaient encore debout, vaillants devant l’harmattan qui les raclait sans excès. Les fenêtres étaient creuses, les coursives désertes, les tours de guet abandonnées. L’œil chercha le retour d’une patrouille qui devait marcher non loin. Tout était en place sauf la vie. Le fort ressemblait plutôt au donjon d’un château minéral dont les enceintes sont de précipices et d’éboulements. Il ne viendrait à l’idée d’aucun stratège de vouloir attaquer ce promontoire. Vanités coloniales, vacuité architecturale, les derniers habitants étaient partis de solitude. Le rire tonitruant de Depardieu retentissait dans un dernier écho. Un détour vers ce lieu de recueillement fut proposé mais rapidement refusé car les distances trop longues. La marche était suffisamment pénible pour éviter ce genre d’escapade.

La descente fut rude et les marcheurs hésitèrent parfois devant des raccourcis acrobatiques, chemins de chèvre, tortueux et risqués, ou varappes de dromadaires. La sagesse était de mise car le fond de la vallée était encore réduit à l’état d’un espoir. Ils cheminèrent ainsi des minutes, puis des heures avant de distinguer deux khaïmas, jeu de LEGO dans le dédale des ravins alentours.

Le campement était installé à la croisée de deux oueds asséchés, au pied de ruines sans mémoire. Nid dans lequel la vie fourmillait, points blancs dans la grisaille environnante, un filet de poussière s’élevait en signe indien de bienvenue. Mais la route était encore longue, bien plus longue depuis que l’arrivée semblait proche. La vigueur était revenue en coup de fouet. Les pas s’allongèrent, les phrases raccourcirent. Le soleil était à son apogée et claquait sur les échines courbées. Chacun vidait ses dernières réserves d’eau. Jeuh constata à cet instant qu’il avait réussi à absorber les cinq litres sans pour cela avoir eu la sensation de s’être noyé ou même d’avoir une simple envie d’uriner.

En quatre heures, ils avaient pu atteindre le CP 13 ce qui faisait une moyenne de 6 kilomètres à l’heure, sans compter l’arrêt « shoot de ta vie ». Jeuh en fut plus que fier et c’est en conquérant qu’il passa la fictive ligne d’arrivée.

Il retrouva son ami le banquier qui assumait à nouveau le rôle d’horodateur avec une conscience toute minutée. Maurice lui montra du doigt une couche bien tendue au milieu des cartons de nourriture et d’eau. L’abondance régnait. Maurice avait engrangé ses trésors dans un coffre suisse. Mais, aujourd’hui, c’était portes ouvertes.

« Dépêche-toi quand même. Les Italiens ont besoin de toi. »

Jeuh se décida cependant à faire une petite pause du type « découverte de l’anatomie ». Ses pieds avaient bien souffert par le sable râpeux qui dansait entre les orteils sur un pas cadencé. Un petit air frais, savamment entretenu par quelques ouvertures de toile berbère, chatouillait ses plantes et calmait les ampoules naissantes. Finalement apaisé par ce bienfaisant Eole, Jeuh contempla ses braves chaussures et ses fines chaussettes. Il décida alors de laisser tranquillement les pieds nus.

Les barres nutritives étaient toujours là avec une saveur rehaussée du goût de l’exploit. En effet, les quelques coureurs présents avouèrent leur surprise devant les performances d’un médecin. Pour eux, les doctes gens sont plus souvent arrimés aux rives d’une bibliothèque qu’aux gradins du stade de football.

L’ego bien regonflé, Jeuh se rappela la remarque de Maurice et changea de khaïma. Le sol était jonché d’épines de djergé, rendant la marche délicate.

Le nouveau lieu était bien plus sombre, d’une noirceur laissant présager un drame réel, bien présent. Philippo était assis en tailleur, le menton reposant sur ses genoux cagneux, griffés de nombreux buissons, de douleurs non avouées, de souffrances diverses. Son visage fatigué était fixe. Les rides étaient creusées en un spasme figé, inerte. Ses yeux explosaient hors de leurs orbites. Les bras étaient croisés en signe d’impuissance. Les cheveux hirsutes rejoignaient une barbe naissante, désordonnée sur des joues sales et rêches. Les stigmates de la sécheresse physique et de la déshydratation des sentiments étaient là.

Au-delà de ses baskets de compétition gisait Ricardo, dont la respiration saccadée rythmait une plongée évidente dans le coma le plus profond. En quelques mots rapides, Jeuh découvrit la situation. Ricardo avait eu un malaise brutal, mis sur le compte du coup de barre hypoglycémique classique du coureur de fond. Ils avaient continué, en espérant que les nougats feraient bon office. Puis Ricardo était tombé inanimé à quelques centaines de coudées de l’arrivée.

Voulant à tout prix éviter la disqualification de son ami, Philippo l’avait soutenu pendant une longue heure et avait réussi à lui faire franchir, debout, la ligne d’arrivée. Le jeune italien avait ensuite allongé son ami dans la première khaïma et, donc, le veillait en attendant l’arrivée du médecin.

Le constat fut rapide car la déshydratation apparaissait dans toute sa splendeur. Jeuh avait l’impression de relire les cours de la faculté. Le film était aussi bon que le roman. L’imaginaire n’aurait pu faire mieux. Le coma était profond. Ricardo réagissait uniquement à la douleur obtenue en pinçant les tétons. Les réflexes étaient bons et symétriques. Les paupières se laissaient soulever sur des orbites abyssales, cernées de fard noir. La pupille réagissait à la lumière, mais ne suivait pas le mouvement d’une lampe. La peau était grise, sèche, fripée, râpeuse. Le pli cutané restait marqué un long moment traduisant une atteinte cellulaire. L’aspect de maigreur, avec des côtes proéminentes sur un thorax décharné, était accentué par un tee-shirt devenu trop large et imprégné du sel, si absent maintenant. La respiration était courte, superficielle, saccadée, comme celle d’un chien qui vous ramène pour la douzième fois l’os que vous lui lancez.

« Que s’est-il passé exactement ? »

« Il a d’abord vomi, a eu mal au ventre et ensuite s’est vidé d’une diarrhée en fusée. »

Jeuh prit le bras pour vérifier la tension artérielle. Celle-ci était encore bonne ce qui surprit un peu le médecin. Le pouls lui-même était accéléré, de façon proportionnelle mais sans excès et sans ratée. Ricardo avait donc un bon cœur, comme son ami. Quelques gifles sur ce visage de cire permettaient au médecin d’espérer un retour à la conscience mais lui servaient surtout de délai de réflexion. Le règlement était clair depuis le départ. Toute perfusion entraînait la disqualification.

L’Italien était bien faible et avait peu de chances d’aller plus loin, mais son jeune ami avait tout fait pour l’aider en perdant lui aussi de précieuses heures dans une compétition égoïste. Que devait faire le médecin ? Jouer la sécurité et se protéger en rejetant les signes évidents d’une amitié enfantée dans la souffrance ? Laisser Ricardo digérer son purgatoire pour le voir renaître dans les bras d’un frère de galère ? La bête était solide, habituée à souffrir sur les pentes de l’Etna, dans les marais ou les collines de Lombardie. Elle était solitaire comme un loup des Abruzzes mais ne devait pas mourir comme un chien dans le désert de Mauritanie. Pourquoi chercher la complication quand il y avait plus de cent personnes à surveiller, à conseiller, à soigner, à soutenir ? Tout le monde avait besoin de se protéger pour arriver au bout de cette course, au milieu des sables et des rêves. Jeuh ne le reverrait probablement plus jamais dans les années à venir.

« Tu te sens de le surveiller pendant des heures ? »

Philippo acquiesça. La course n’avait de sens que dans la foulée de son jumeau.

« Je reste à tes côtés. Dès qu’il ouvre le bec, tu lui verses quelques gouttes d’eau. S’il revient à lui, fais-le boire et propose-lui des charcuteries, du pain et des pastilles de sel. Mais toujours en petite quantité. Ne le force pas. On mettra le temps qu’il faut. Il repartira avec toi. »

Jeuh sortit de la tente, tout à ses réflexions. Il sentait qu’il s’était encore fourré dans une histoire tordue, à l’issue plus qu’incertaine. Mais finalement, n’est ce pas là que l’on goutte au piment de la vie ? Il serait toujours temps de placer une perfusion de sérum salé. En espérant que la tension ne serait pas tombée dans les chaussettes entre temps…

Une voiture tout-terrain descendait le chaotique sentier d’Amogjar. Tous les visages se tournèrent vers cette apparition qui venait troubler la relative sérénité de ce qui ressemblait de plus en plus à une infirmerie de guerre de sécession. Au dernier lacet, Jeuh reconnut le véhicule médical. Un sentiment de sérénité remplaça l’incertitude des dernières minutes. Ahmed ramenait Brigitte et son inlassable bon sens. La solitude des décisions allait disparaître. Jeuh se précipita à leur rencontre, oubliant ses pieds nus. Le sourire et les bras de l’infirmière était là. Jeuh s’apaisa devant l’élan quasi maternel.

« Là haut, c’est fini. Tu as besoin de moi ? »

Une cigarette sortit puis s’alluma par enchantement.

« Tiens, tu sembles en avoir besoin. »

« Je veux te montrer les Italiens. »

« J’ai mon thermos de café. Bois d’abord. Tu as cinq minutes, non ? »

Jeuh avait besoin d’être rassuré sur sa bonne décision. Mais Brigitte calma le jeu. C’est vrai qu’elle connaissait depuis longtemps les angoisses de son toubib, sa recherche perpétuelle du mieux faire, ses périodes de doutes, ses coups de cœur et ses frasques innocentes.

« Tu veux du sucre ? Bien sûr ! »

La main plongea dans le fourre-tout qui l’accompagnait toujours.

« Je l’avais mis de côté pour toi. »

« … »

« Et on va se mettre à l’ombre. »

Jeuh se laissa mener, comprenant les méandres qui apaisaient son esprit.

« C’était super, cette balade. J’en rêvais depuis le début. Merci d’avoir assumé. »

« A charge de revanche. Merci de m’avoir emmenée avec toi. »

« Tu le referais ? »

« Pas demain. Mais pourquoi pas dans une semaine ? »

Le rire était sincère, scellant une connivence sans faille.

Jeuh finit la tasse de café et tira quelques voluptueuses bouffées de la tige de nicotine. Il découvrit une épine profondément enfoncée sous son gros orteil.

« Laisse. Je te l’enlève. »

Qu’espérer de mieux ! Café, cigarette, brise légère, ombre bénéfique et femme attentionnée.

« Bon, on se bouge ! »

Brigitte avait parlé. Elle se dirigea vers la tente. Le sourire de Philippo accueillit les médicaux. Le tableau était d’une clarté évidente, le bonheur éclatait simplement. Ricardo était appuyé sur un coude et mâchait consciencieusement un morceau de pain.

« Ca a marché ! ! ! Merci. »

« C’est toi qui as fait le travail. Ton copain te doit une fière chandelle. »

Brigitte ne put s’empêcher de lui faire la bise comme à une jeune maman qui vient de mettre au monde un beau bébé. Dans cette maternité du bout du monde, les médicaux venaient d’assister à la naissance d’une amitié hors du temps.

« Continue de le surveiller. Tu en restes responsable. On te laisse. Tu es le meilleur des remèdes. »

Philippo pressa son bandana pour extraire quelques gouttes d’eau qu’il laissa filer sur les commissures salées de son ami. Ils vivaient leur osmose sans témoin.

« T’as pas eu de problème là-haut ? »

« La routine. »

Brigitte et Jeuh s’installèrent confortablement dans l’autre khaïma. Les quelques coureurs au repos étaient partis dans leurs rêves, leurs souffrances. Ilots d’archipel à la dérive. Solitude commune.

« T’as remarqué les lieux ? »

« On va fouiller ? »

Un clin d’œil, un petit pli sur les lèvres. Le site leur rappelait les montagnes de leurs baronnies. Les structures rocheuses leur laissaient espérer une fructueuse chasse aux fossiles. Les tentes étaient installées au confluent de deux oueds asséchés. Ces ruisseaux, à la violence cachée, drainaient deux ravins perpendiculaires, barrés par des falaises rocheuses qui s’effritaient sous les coups de butoirs célestes. Quelques sentes invitaient à leur découverte.

D’un commun accord, Brigitte et Jeuh se dirigèrent vers l’est. Il fallait traverser la route, puis l’oued. Le sol était parfois sablonneux, parfois rocheux, parsemé de cailloux aux arêtes vives. Les arbrisseaux étaient rachitiques, tordus de souffrance. L’homme avait l’impression de plonger dans le purgatoire. Le chemin montait. Pas de trace de pas, mais quelques marques animales ; crottin de chameaux, effondrement de pierriers creusés par le poids d’autres bêtes sauvages, squelettes blanchis de rongeurs, pelotes de rapaces, lacis de reptiles.

Les deux amis marchaient le nez dans les cailloux, à la recherche d’une empreinte préhistorique ; ammonite, trilobite, algue ou autre. Ils arrivèrent ainsi sans s’en rendre compte au pied de la falaise. Un passage collait à la paroi, parfois étroit donnant le vertige, parfois accueillant pour une pause. Jeuh imaginait un monastère tibétain au sommet. Il s’assit sur un rocher et contempla les lieux. Les khaïmas étaient devenues point-virgule au milieu d’un livre d’épopée. Geste géologique, œuvre céleste et couloir du temps, la majesté du site ne pouvait être décrite en de simples mots ; elle restait libre d’écriture. Bienheureux les poètes…

Brigitte avait rejoint son ami. Le silence les enveloppait. Ils s’étaient assis côte à côte, les yeux rivés sur l’horizon, leurs horizons. Leur amitié n’est pas croisée. Elle est réciproque car tendue vers le même désir. Ils se comprennent dans leurs méandres, se tiennent la main pour passer les épreuves, pour atteindre leur but.

Jeuh sentait la présence de LA. Présence de Brigitte ? Ombre bienfaisante de la falaise ? Silence minéral ? Statuaire de l’harmattan* ? Un tout ? Ou son inverse ?

« Le désert, c’est aussi l’apprentissage de la soustraction. »

« On va voir en face ? »

Jeuh se dressa pour secouer la torpeur qui l’envahissait. Le soleil commençait sa descente, les ombres s’agrandissaient, donnant un aspect terrifiant aux à-pics. Le retour vers le camp fut vertigineux. Les pierres roulaient sous les chaussures et s’écrasaient au fond du ravin. L’écho d’un roulement de tambour battit la charge hésitante des premiers pas. Puis la confiance augmenta. Jeuh se sentait devenir mouflon. Seul, face à la nature, il analysait avec jouissance l’effort de ses muscles tétanisés par le danger. La course devint rapide, le risque s’accrut, le plaisir animal augmentait. La poussière du pierrier séchait les perles de sueur qui inondaient ses sourcils. La bouche était sèche sur des lèvres ouvertes aux sensations de liberté et de moment unique. La colonne vertébrale accusait sans rechigner les chocs provoqués par les sauts répétés.

Jeuh descendait la falaise comme un skieur une pente glacée. Un saut à droite, un saut à gauche. Les chaussures s’enfonçaient dans les milliards de cailloux recouvrant la roche usée. Certains pénétraient dans les chaussettes pour être éjectés au tour suivant. Les genoux pliaient sagement dans cette danse de Zébulon. La frénésie était à son comble et Jeuh ressentit une amertume au premier replat.

Un crâne blanchi de petit rongeur le salua. Un sclérophyte* s’esclaffa sur son passage. Le danseur de granit marqua une pause. Là, au milieu des rochers les plus téméraires, il distinguait nettement le promontoire qui surplombait les deux khaïmas.

Ni rien, ni personne n’avait évoqué l’aspect insolite du lieu. Des murs bas, faits en pierres sèches disposées de façon arithmétique, couraient sur le dos d’une douce colline. Ils évoquaient un troupeau de mouton rentrant sagement à l’étable, faite ici d’un corps de bâtiment de faible hauteur, dont la discrétion était confortée par un mimétisme total avec son environnement. De son perchoir, Jeuh ne pouvait distinguer aucune ouverture, aucun chemin d’accès. Le fortin vivait en apnée depuis longtemps, parfait caméléon. La curiosité de Jeuh augmentait sur les derniers mètres le séparant du camp. Mais Brigitte intervint :

« Il faut aller voir les Italiens… »

Jeuh se dit qu’il lui restait encore à peu près trois heures avant la tombée de la nuit pour pousser ses investigations. Et puis, ces ritals étaient bien sympathiques…

« M. ! ! Ricardo, qu’est-ce qui se passe ? »

« Il est tombé dans les pommes et depuis ne répond plus. »

L’infirmière et le médecin s’agenouillèrent au chevet de Philippo. La respiration était calme, non gênée par des ronflements, peu rapide et de bonne amplitude. La tension artérielle était basse, très basse même, mais le pouls radial restait bien frappé et régulier. Le jeune coureur était gris cendré. Les traits étaient creusés, évoquant de suite le tableau redouté d’une déshydratation. Les sollicitations verbales puis gestuelles ne trouvèrent aucun écho.

« Encore ce foutu problème des perfusions. On risque de le disqualifier. »

« Ecoute, Ricardo. Philippo t’a sorti de la même histoire. Je te laisse deux heures pour lui rendre la pareille. S’il n’y a pas d’amélioration, ou si ça s’aggrave avant, je serais obligé de piquer pour le réhydrater. »

Brigitte s’assit en face de l’Italien.

« Tu peux m’expliquer comment vous faites pour tomber malade l’un après l’autre ? »

« Ca a commencé dans la descente de la passe. Il faisait très chaud, horriblement chaud. Nous étions tous les deux fatigués. Les jambes étaient en bois, refusaient de nous porter. Pourtant la course continuait. Entraînés dans une pente rapide, nous avancions comme des automates. Les lacis semblaient de plus en plus profonds, les tentes de plus en plus lointaines. Il était impossible pour chacun de s’arrêter. La cadence devenait lourde, infernale. Tout craquait, les genoux, les cailloux, la tête. Soudain, j’ai senti un grand vide, un soulagement. J’étais au bout de mes peines. Je n’en avais plus rien à faire de cette course. De toute façon, je n’avais pas le niveau, dès le départ. Ce n’était pas une punition mais une évidence, une délivrance. Je suis tombé dans les bras de Philippo pour oublier. Lui a crié, a hurlé et même pleuré. Exténué, décomposé, il m’a empêché de me coucher pour dormir. Il m’a pratiquement porté sur les derniers kilomètres. Ensuite, je ne sais pas. »

« Ensuite, Philippo a joué à la maman, t’a remis sur pieds puis a craqué. Il s’est senti le droit de plonger lui aussi car son copain était tiré d’affaire. Bonne leçon… »

« Ca vaut bien une cigarette et un café ! ! ! »

L’ordre de départ était donné et les deux médicaux quittèrent la tente – hôpital.

« Ca vaut le coup d’essayer, pour leur histoire à eux. »

« Tout à fait d’accord. »

Toujours ce besoin de se rassurer devant ces décisions lourdes. La cigarette fut fumée en silence.

« Salut, les mecs ! C’est cool, ici ! »

Tout à leurs pensées, Brigitte et Jeuh n’avaient ni entendu, ni vu le véhicule qui venait de s’arrêter devant eux. Marc l’urgentiste avait revêtu la tenue adéquate du baroudeur : chemisette débraillée, ouverte sur un torse barré d’une chaîne en or agrippée aux poils, pantalon bouffant aux dessins africains, turban bleu noué savamment autour du cou, lunettes noires relevées sur un front claqué de soleil. Il pouvait poser pour un magazine de voyage du style « aventures sauvages en terre coloniale ».

Sa compagne du jour était du même acabit. Sa vision fut cependant plus alléchante car la légère salopette blanche était suffisamment translucide pour autoriser une vue détaillée de ses minuscules sous-vêtements, contenant difficilement les rondeurs de sa plantureuse personne. Personnages déplacés, il ne manquait plus qu’eux.

« C’est très cool. J’espère que vous avez bien dormi. On a un mec dans le coma. Dis-moi ce que tu en penses. »

Jeuh sentit que cette phrase ne lui laisserait que quelques minutes de repos. L’intrus allait revenir parasiter une ambiance gonflée de sérénité, de plénitude, de quiétude. Un gros cumulus se présentait dans le ciel. Comme par hasard, les montagnes alentours se voilèrent sous une sournoise grisaille qui survint brutalement. Le temps changeait…

Maurice se pencha à l’entrée de la tente. Il avait reconnu la présence de tous les médicaux et en profita pour quémander un conseil personnel

« Jeuh, qu’en penses-tu ? »

A ces mots, il tendit en avant ses paumes de main, les doigts écartés. Les trois quarts des faces palmaires étaient rongés d’eczéma. Le fond était rouge carmin, des croûtes blanchâtres s’éparpillaient de façon concentrique à partir de la ligne de vie. L’ensemble faisait penser à une glace à la fraise que l’on aurait congelé plusieurs fois. Des paillettes pétrifiées trahissent la torture chimique de la crème au lait. La langue enfantine, innocente, essaie toujours de gommer en premier ces imperfections.

Il est troublant de remarquer que la gent médicale compare souvent les pathologies à un mets ; steak haché, prune, olive, daube, gourme pour gourmet… C’est peut-être l’envie de faire « bonne chaire ».

« Tu as une dyshidrose carabinée. »

« Tu as un traitement ? »

« Non, il te faut une pommade cortisonique et on n’en a pas. »

« Tant pis, je verrais en rentrant. »

« Tu as mal ? »

« Je n’arrive plus à fermer les mains et encore moins à tenir un stylo. »

« Bon, je t’arrange ça. »

Jeuh fouilla dans la cantine médicale, assoupie dans un recoin sombre de la khaïma. Pêle-mêle, il en sortit deux flacons de cortisone injectable, une boite de petite chirurgie avec pince de Kocher, porte-agrafes, ciseau, lame de scalpel et fil de suture, un tube de pommade pour brûlure, des seringues et leurs aiguilles, un canif. Le tout fut étalé sur un sac poubelle.

Le couvercle de la boite de chirurgie, en aluminium bleu, allait servir de têt. Le médecin déplia le couteau pour couper les capsules métalliques de protection de la cortisone. Les petits flacons contenaient la précieuse poudre réservée aux urgences extrêmes. Afin d’en récupérer les quelques grammes, Jeuh décida d’adjoindre un peu de sérum physiologique à l’aide d’une seringue. L’aiguille suinta les gouttelettes d’eau qui diluaient le produit.

Un lent mouvement circulaire permit l’homogénéisation parfaite du mélange. Celui-ci fut répandu sur l’aluminium. Le tube de pommade fut pressé et le filet blanc de pâte étalé consciencieusement sur la surface du couvercle. Le porte-agrafes servait de spatule pour obtenir une préparation onctueuse. Malheureusement, la dilution était trop liquide pour être appliquée de façon efficace sur une peau lésée. Il fallait l’épaissir, la rendre plus consistante.

Jeuh plongea les mains dans la réserve de médicaments ; comprimés, gélules, dragées, bandages divers, compresses, collyre, perfusions. Rien de bien compact. Compact ? Il fallait rendre compact, comme pour une diarrhée ! ! ! Les sachets de Smecta sortirent de leur réserve. L’argile de leur composition ferait l’affaire. Un premier sachet fut déchiré et son contenu dispersé. La mixtion fut peu probante, encore trop liquide. Jeuh décida d’augmenter la quantité d’argile en déversant prudemment un sachet supplémentaire.

Le résultat final était presque satisfaisant. La pâte était devenue plus épaisse en gardant son onctuosité originelle. Les grains de cortisone s’étaient incorporés sans grumeau. L’argile lui avait donné un aspect écru, aux reflets parfois brillants. Le couvercle avait été calé de guingois pour faciliter les malaxages répétés. Il fallait maintenant récupérer le précieux amalgame dans un récipient adéquat. Un flacon de prélèvement urinaire aurait été parfait mais n’avait pas été prévu dans la mallette. Brigitte intervint :

« J’ai ma tasse de café. »

L’infirmière, accroupie en silence depuis le début de l’alchimie, tendait une demi-bouteille d’eau minérale. Les barbes de plastique bleu avaient été soigneusement rongées à chaque goulée du noir breuvage.

« Il faut un couvercle. »

Un élastique fut découvert dans la malle, un gant de latex découpé pour n’en garder que la paume. L’ensemble ferait un chapeau contre le sable et la poussière. Jeuh présenta fièrement le résultat en appelant Maurice. Cousin éloigné des porcelaines lithophanes, ces muses pour apothicaires européens, le récipient pellucide laissait toutefois espérer un même soulagement.

« Tu t’en frottes les mains trois fois par jour. Bonne chance… »

Maurice, toujours aussi discret par une logique déformation professionnelle, s’éloigna vers sa table de pointage. Il venait, en effet de repérer un coureur qui arpentait les derniers lacis d’Amogjar. Il lui fallait maintenant ressortir le chronomètre, la feuille de pointage et son indissociable stylo. Les bouteilles d’eau minérale étaient alignées sur le devant du pupitre en signe de bienvenue. Le commissaire de course surveillait du coin de l’œil le feu savamment entretenu par les autochtones. Une marmite se balançait sur un trépied, couvant l’eau chaude qui servirait un thé de réconfort.

« Ca y est, les mecs ! J’ai fait le boulot. »

Revoilà Marc et son ombre transie d’admiration. Jeuh ne supportait pas ses invectives à l’allure désobligeante pour l’infirmière. Il lui semblait que l’urgentiste ignorait délibérément la présence de Brigitte. C’est probablement l’habitude des médecins hospitaliers de ne pas considérer celles qu’ils appellent les « petites mains ».

« Qu’est ce que tu as fais ? »

« Je l’ai piqué. »

« Quoi ? »

« Il était pas beau… »

« Mais t’es fou ! Il va être disqualifié ! »

« C’est pas mon problème. J’ai pas envie qu’il me claque dans les doigts. »

« Je te demandais juste ton avis. »

« Moi, je fais des urgences. J’ai l’habitude. »

« Tu éviteras le prochain coup. »

Jeuh et Brigitte se levèrent d’un même élan pour couper court à une discussion qui pouvait devenir aigre. Ils se dirigèrent vers la khaïma en remarquant toutefois que le concurrent attendu se rapprochait bien doucement. Il régnait à l’intérieur de la tente une véritable atmosphère de deuil. Ricardo pleurait en silence devant son ami encore hébété.

« Je n’ai pas eu le temps. Je n’ai pas compris son français. »

Philippo montra son bras. La saignée du coude était recouverte d’un film plastique protégeant un cathéter. Une longue tubulure le reliait à un flacon de sérum physiologique.

« Je suis disqualifié ? »

« Oui, c’est dommage. Tu pouvais t’en sortir tout seul. »

« Ricardo, on pourra continuer tous les deux ? »

« Promis. »

Il n’y avait rien à ajouter. Jeuh quitta la tente pendant que Brigitte finissait de leur tartiner un sandwich.

L’homme, qui peinait sur la route, devint réalité au milieu du brouillard de sable. Le médecin distinguait maintenant parfaitement sa tenue. Les jambes étaient recouvertes de bandages. Un bâton de marche était traîné par un bras décomposé, repus de fatigue. Le tee-shirt avait été blanc. Un bandeau enroulait le front écarlate.

« Georgio ! »

A ce cri, le vieil Italien vacilla mais se rattrapa dans un dernier sursaut. Il rasait les rochers éparpillés sur le bord de la piste. Jeuh s’élança à son secours. Le coureur était devenu l’ombre de lui-même.

« C’est très dur, trop dur… »

Il passa son bras sur les épaules du médecin et vida la bouteille d’eau offerte. Le liquide ruisselait sur son visage, laissant des traînées claires sur la poussière de ses rides.

« Un vieux grognard. La Bérézina. »

Jeuh pensa à ces images d’Epinal qui avaient bercé les leçons d’histoire de son enfance. Solide paysan, taillé dans le cep puis mûri au soleil, la défaite évidente n’entamait pas la rage de ce soldat. Il voulait passer l’arrivée, rien ne l’arrêterait. Sur les derniers mètres, il se dégagea de son tuteur pour passer seul la ligne mythique.

« Dossard n° 108. Arrivé. »

Brigitte prit le relais immédiatement et l’entraîna dans la tente des Italiens. Il fallait le laisser reposer au pays.

Le soleil décroissait de plus en plus. Les heures avaient filé imperceptiblement devant la richesse des évènements et la floraison de sentiments extrêmes. Jeuh eut besoin de s’éloigner afin de calmer son esprit.

« Je te laisse un peu. Je vais sur les rochers. »

« Pas de problème ! Cherche-nous des fossiles. »

Brigitte alluma une cigarette en surveillant son dixième café de l’après-midi. Elle s’était assise au milieu des Mauritaniens. Ahmed fit un signe de la main. Le médecin savait qu’il pouvait compter sur ses deux alliés. La conversation en hassanya* reprit de plus belle. Quelques ouguiyas trébuchèrent sur les pierres. L’infirmière éclata de rire. Les enchères montaient pour les épousailles.

Le sentier gravillonné disparut rapidement devant les pas pressés de Jeuh. La pente devint plus raide, les roches plus saillantes. Tortueuse comme un céraste*, la sente se découvrit inhospitalière. Quelques sclérophytes alignaient de coriaces épines pour déchirer la chemisette du médecin. Une baie rouge paradis, nichée au sein d’un arbuste attirait le regard. La main fut tentée par cette jolie cerise charnue, mais les doigts rencontrèrent rapidement les ronces qui entouraient le fruit défendu.

Le regard se concentra sur les aspérités du terrain qui permettaient de franchir les boulders tombés de la falaise. De temps en temps, il fallait sauter à pieds joints au risque de se fracturer un tibia ou, du moins, de se faire une belle entorse.

Un cri aigu marqua le dernier atterrissage. Un daman* s’enfuit en sautillant. Cette espèce de gros rat à la robe bistre courut se cacher dans un terrier voisin. La surprise de ce premier contact du troisième type avec un habitant d’Amogjar étant un peu passée, Jeuh s’interrogea sur l’esthétique de la bestiole. Son aspect, pour ne pas être aussi répugnant que les surmulots qui envahissent les bords de la Garonne, n’inspirait aucune tendresse, aucune sympathie. Il était donc bien naturel de le voir s’épanouir dans un lieu aussi reculé, aussi sauvage. Noé avait du faire des cauchemars et abandonner le premier couple de ces répugnants quadrupèdes à la première escale.

La muraille devenait plus présente, plus pressante, plus étouffante. Maintenant les congénères du rongeur s’ébattaient autour du visiteur imprudent. Ils passaient entre les chaussures du médecin. Certaines mères s’empressaient de faire les courses pour nourrir leurs nichées. Les uns rentraient du travail en discutant des dernières nouvelles entendues au bar des roches, les autres préparaient leurs prochaines vacances en s’enfonçant dans les traboules. Jeuh s’imagina Goliath dans une ville de rats. Il ne manquait que le flûteau pour couvrir les petits cris perçants qui balisaient les voies de communication. Finalement, la compagnie des damans apparut plus douce au cœur du médecin. Voilà des gens qui ne s’occupaient pas des autres.

Un dernier coup d’œil avant d’escalader la carrière de géant. Le campement était devenu minuscule, rétréci dans son cocon d’oueds. Les soucis étaient là-bas, en bas, très bas et très lointains. Jeuh distinguait cependant encore parfaitement les ruines qui dominaient discrètement les deux tentes. Il se promit d’y aller dès son retour.

Les jambes reprirent leur gymnastique. Les pieds s’enfonçaient de plus en plus dans le déversoir de la falaise. Les cailloux se faisaient de plus en petits. Les gros blocs avaient en effet roulé jusqu’au plus bas. Les graviers, accrochés sur la pente, étaient le résultat d’un concassage sans cesse répété par l’érosion. Dix minutes et plusieurs pertes d’équilibre suivantes, Jeuh atteignait un replat salvateur.

Il s’assit pour contempler le paysage et surtout reprendre un peu de souffle. C’est vrai que la nicotine, bien que puissant anxiolytique, diminue les capacités d’adaptation à l’effort… Et dire qu’il avait oublié de monter son paquet ! ! ! C’est vrai aussi que le paysage était magnifié par le soleil couchant. Les roches s’irisaient. Les hums* grandissaient de leur ombre portée à l’infini. L’ensemble évoquait les mésetas de Patagonie, à la puissante sauvagerie. De façon paradoxale, Jeuh revoyait les back waters du Kerala. La naissance du monde, une vie avant la vie. La vie : une femme, une fille et un fils.

L’image de celui-ci réapparut dès que le regard du médecin se fut posé sur une plaque au noir profond. Ressemblant à une ardoise, son feuilleté était facile à disséquer. L’envie de ramener un souvenir aux enfants devint le plus fort. Oubliés le panorama, le besoin de fumer, Jeuh se mit à genoux pour gratter les rochers à la recherche d’un fossile. Sans se rendre compte, il longea la paroi pour finir acculé devant une gigantesque concrétion.

De couleur blanche, calcite parmi les plus belles, elle avait pris la forme d’une tête de cheval fou. La crinière descendait d’une éclaboussure étourdie, échappée d’un lapié immense qui surplombait à présent le frêle humain.

Ce lapiaz* se révéla un prodigieux bestiaire aux chimères et gorgones dignes des plus belles échines doriques. Jeuh eut l’impression de pénétrer dans une cathédrale romane. L’iconographie y était aussi riche et délirante.

Par-là, des pattes d’éléphant capturé en savane, par ici, une croix égyptienne tombée d’un jeune pharaon, ailleurs, un boa convulsé de gourmandise, plus près, un simple lys de mariée, à coté, une main sans bague au doigt. Chaque détail faisait partie d’un tout, parcelles de foison, enluminures extatiques, délires entrelacés d’un monde minéral bien vivant.

Râ montra le chemin du retour. La lumière baissait. La pénombre s’installait dans les rochers dominateurs. Il fallait redescendre, la gibecière vide de tout souvenir géologique. Chamois bipède, Jeuh zigzaguait dans les éboulis. Les damans avaient disparu dans leurs tanières. Ils regardaient peut être un match de football sur leur chaîne de télévision préférée.

Avant de rentrer au camp de toiles, le médecin décida de dévier ses pas vers les reliefs aperçus dans un déchirement du passé. Un chemin s’élargit devant sa volonté. Une marque jaune, témoin de passages touristiques bien balisés, lui montrait comment traverser un lit de rivière asséchée. La sente remontait lascivement en ondulant du ventre. Un muret était en train de naître sous ses yeux.

Naissance ou vestige, les siècles s’entrechoquaient dans une valse immobile. Pèlerinage ou découverte, Jeuh pensait à ses amis spéléologues qui ont la chance de pénétrer dans les sanctuaires souterrains de l’homme de Cro-Magnon. La mémoire recolle ses morceaux épars. Les gènes ont ramené le petit-fils vers la litière de son lointain ancêtre. L’attrait ludique de la découverte se teinte d’un respect pour le lieu : Respect sacré envers une représentation divine imaginaire mais tactile.

Un chemin pavé de bonnes intentions essayait de se faire remarquer au milieu du sable envahissant. Qui avait fait ça ? Pourquoi ? Des fortifications émergeaient devant le scrutateur attentif. L’ensemble défensif se révélait doucement, se réveillant d’une longue torpeur sous l’intérêt du visiteur. La « Belle au Bois Dormant » était un fortin semblable à celui d’Agweidir, mais oublié du temps et des touaregs. Il ne pouvait offrir une batterie de cadavres blanchis par le vent. Jeuh s’appuya sur une courtine boiteuse pour manifester sa pitié. Que de sueurs, de coups de trique, de brimades sur les légionnaires pour un tel résultat, chute finale de la vanité !

« Alors ? »

« Rien à ramener. »

« Ici, non plus. Les Italiens sont ensembles. Le grand docteur est parti aérer ses hormones avec la nana. »

Brigitte avait préparé le café et la cigarette avant le retour de son ami. Elle avait pris, depuis longtemps, l’habitude de le voir s’évader physiquement et mentalement. Elle l’attendait sur le rebord de la fenêtre qu’il avait emprunté pour s’échapper, pour retrouver LA. Elle-même connaissait son « vol au-dessus d’un nid de coucou ». Il était plus social, plus expressif ; rires, chants, applaudissements, encouragements, gros baisers sonores. Elle faisait de la boulimie avec des tranches de vie, les dévorait tel Pantagruel, de façon désordonnée, spectaculaire et magnifique.

« On va voir les Italiens ? »

« Puis on se casse ? »

« OK, on n’a plus rien à faire ici. »

Jeuh décida de débrancher la perfusion du bras de Philippo. Il avait largement repris ses esprits et se rendait malheureusement compte des conséquences désastreuses de cette évolution thérapeutique. Il fallait le décrocher de sa croix comme l’aurait fait le bon samaritain Lambda. Ricardo intervint :

« On a décidé de continuer et de la finir, cette p… de course. »

Georgio, occupé à déchiqueter ce qui devait être des chaussettes dans une vie antérieure, releva la tête :

« Forza Italia ! »

« Tu marches avec eux ? »

« Ils pourraient être mes fils. Je ne les lâcherai pas. J’ai, moi aussi, l’intention de franchir la ligne d’arrivée. On n’est pas venu là pour rien. »

« Bon, ne faîtes pas les imbéciles. Reposez-vous un peu et attendez la nuit noire pour repartir. Brigitte et moi serons toujours derrière vous. On ne vous laissera pas tomber. Ca va être super de vous voir arriver tous ensembles. »

« Forza Italia ! »

Brigitte, sur cette dernière interjection, donna le signal du départ. Ahmed, fidèle compagnon, avait senti l’instant. Il se dirigea vers le Toyota sans poser de question.

Son gros rire retentit, gloussement de jars et hoquet d’autruche, tonitruant comme l’oued renaissant et franc, bien que venant d’un infidèle. Les médicaux activèrent le pas. A l’arrière du véhicule, une main était accrochée à la barre latérale de sécurité. Le propriétaire de ce bras, coureur de son état pitoyable, avait le tee-shirt pendant sur des fesses nues. Des mains bénévoles lui avaient baissé le short afin de le laisser satisfaire un besoin tout naturel. Ce n’était pas la stalactite qui faisait l’objet de la risée du chauffeur, mais plutôt la position de l’artiste en son œuvre. Celui-ci expliqua doctement devant les visages dubitatifs :

« Au bout de tant de kilomètres, il est tout à fait impossible de s’accroupir sans risque de crampes. D’où l’intérêt de courir en couple. Chacun joue à son tour le rôle de la poignée. C’est assez rare, car nous sommes déshydratés, mais quand cela pourrait être un plaisir, les circonstances en font un véritable calvaire. »

Les minutes passèrent dans une intimité « d’expatriés ». Une bulle célèbre retentit dans les neurones de Jeuh : « Le désir s’accroît quand l’effet se recule. » Le contre-exemple était, en cet instant, bien imagé.

La voiture put enfin quitter le campement. Le soleil fronça un dernier sourcil en un clin d’œil prometteur :

« Je reviens bientôt ! »

La route était défoncée, les corps défoncés, les esprits défoncés.

Cahots et cabrages en cadence, cahin-caha, dans les caillasses, les cailloutis.

Cacophonique concert des cardans.

Cadavres sur cacolet de cannibale.

Cautère et carcan.

Cake-walk, cancan ou carmagnole sur catafalque.

Il faut canoniser les carabins carbonisés qui capitulent.

Cauchemar…

Enfin, chancela le fanal du CP 14. Le vent s’était levé, gonflant sa poitrine de sable. Plusieurs tentes reposaient en arc de cercle. De nombreux coureurs s’étaient réfugiés sous leurs voiles protectrices.

Jeanne, la cheville ouvrière de l’organisation, gérait le camp. Elle invita les médicaux à venir boire un verre de thé sous la khaïma centrale. Véritable capharnaüm, Jeuh y distinguait pêle-mêle, des cartons d’eau, de pâtés, de pâtes, de nougats ainsi que de nombreux sacs laissés par les participants. Ces derniers allaient être amenés par les véhicules directement à l’arrivée. En effet, de nombreux participants voulaient finir dans les temps imposés et préféraient confier leur sac sur les quarante kilomètres restants. Le contenu, chaussettes, sparadrap, barres énergétiques et babioles, indispensable au départ, se révélait fardeau si près du but. Sur chacun était noté, au marqueur noir, le numéro de dossard du propriétaire.

« Savez-vous que le premier concurrent a mis environ cinquante-deux heures pour terminer l’épreuve ? »

Non, les nouveaux arrivants l’ignoraient. Ils n’en avaient pas la moindre idée, ni même la notion que cela put représenter un exploit. Ils continuaient leur chemin de croix avec un groupe qui s’égrenait sur des dizaines de kilomètres en tissu rapiécé de souffrances. Jeuh avala quelques nougats en mâchonnant un quignon de pain blanc. La fatigue se posait là, bien présente.

« Je vais me coucher. »

Dehors, le vent soufflait en rafales. Le sable piquait la peau et pénétrait par tous les orifices. Brigitte accompagna son médecin. Le dortoir était déjà bien plein. L’infirmière se cala à l’entrée tandis que Jeuh s’enfonçait vers le piquet central. Il eut la surprise d’y retrouver la famille de randonneurs. Une petite place lui fut faite parmi les chaussures, gourdes et cartons divers. Le duvet fut étalé tant bien que mal puis le médecin s’assit pour se déshabiller. Il ne fallait rien lâcher car le vent, espiègle, dérobait tout.

« Jeuh, tu peux me passer ton pantalon pour me faire un oreiller ? »

Brigitte était déjà dans un demi-sommeil et s’installa le plus confortablement possible pour une traversée qu’elle espérait bien longue. Le médecin plongea à son tour dans son sac à viande. Il avait adopté la position de tous les dormeurs, tête au fond de la tente, pieds tournés vers l’entrée. Les yeux se fermaient tout seuls.

Ce ne fut pas le sommeil qui arriva au galop mais le marchand de sable. Ce n’était plus un vague souvenir d’enfance mais bien la réalité. Eole déversait des seaux de sable sur la khaïma. Il s’engouffrait entre les toiles, venant crépiter sur les armatures. Les narines faisaient le plein, les lèvres séchaient, la peau craquelait. Jeuh se recroquevilla dans les tissus. Il noua les lanières au-dessus de son front. Son éternel chèche fut serré sur le visage. Il était étonnant de ne voir quiconque bouger : anesthésiés par la fatigue. Cela ressemblait à la vallée des rois, aux tombeaux des pharaons. Tous les sarcophages étaient alignés dans un silence déchiré par les hurlements grandissants de la tempête.

Les bouteilles de plastique commencèrent à traverser la tente. La poubelle, calée à l’angle de la placette, se vidait lentement. Jeuh se dressa pour libérer la toile arrière de la khaïma ce qui permit aux multiples détritus de passer sans gène au-dessus des corps allongés. Il ne fallait rien lâcher, tout s’envolait, même les bonnes grosses chaussures de randonnées commençaient à frémir.

Le médecin étudia, pendant un court instant, le courant d’air puis décida de dormir tête-bêche. Le vent venait ainsi frapper le haut de son crâne, cockpit d’un avion en essai de soufflerie. Les songes vaseux s’éparpillèrent au rythme des déchets volants non identifiés.

« Les athlètes ont besoin de liberté d’excès. » P. de Coubertin

« La nature aussi. » D. Le Père

passe d'Amogjar
La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

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Serge Billard Baltyde