La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

Six heures. Le ciel palissait de ses premières lueurs. Les étoiles s’évanouirent en voulant suivre la course de la lune. Des bruits, des pas, des voix, des rires, des froissements, des souffles entamaient le concert du matin. Chacun préparait ses affaires : chaussures, sac et bouteilles d’eau. Le café réchauffait les artères et facilitait la circulation de l’adrénaline. Les derniers songes s’engloutissaient avec les tartines. Jeuh et Brigitte étaient à pied d’œuvre. Marc avait récupéré un peu de matériel qu’il entreprit de caser dans son cartable. Raphaël tournait autour des compétiteurs pour en saisir le stress. Hon s’approcha.

« La voiture médicale est la numéro 6. Vous gérez comme vous voulez. »

Jeuh fut tout heureux d’avoir les coudées franches et Brigitte sourit devant cette liberté d’action. Hon était tout de même un personnage bien particulier. Il dirigeait son entreprise mais chacun devait être indépendant, car les consignes étaient brèves et seule la conclusion semblait importante. Il vivait au premier étage, laissant les problèmes du quotidien aux locataires du rez-de-chaussée. La vue sur le balcon entretenait ses lendemains mais les autres pédalaient pour l’eau et l’électricité.

Le bonheur fut complet quand ils découvrirent que leur chauffeur n’était autre que Ahmed. Ils ne sauraient jamais si le hasard était innocent. Jeuh convia le cameraman à partager le véhicule.

Ils allèrent se poster à l’entrée du campement, près de la ligne de départ. Ligne blanche tracée au talc sur la piste, emblème dérisoire pour les épreuves à venir, trace évanescente sur les pas de marchands millénaires, Jeuh fixait le trait qui le renvoyait dans ses pensées telle une hamadryade*.

Le strident sifflet scia sa sensiblerie soudaine. Les concurrents s’étaient agglutinés devant Hon qui leur donna les derniers conseils avant d’affronter les 80 kilomètres de sable de la première boucle. Les muscles frémissaient, les pieds trépignaient, les visages se crispaient, les doigts resserraient les sangles de sac, les pupilles visaient l’horizon. Un deuxième coup de sifflet signa le départ. Certains s’élancèrent comme des lièvres, d’autres marchèrent comme des tortues ; tous adoptèrent leur rythme propre, le plus propice à la victoire.

Ahmed laissa passer les plus pressés puis enclencha sa machine. Une première barkhane*, croissant posé au grès des alizés, allait servir de poste d’observation. Ils passaient, saluaient et discutaient. Les mains se levaient aux doigts en forme de V. Tout allait très bien. Le soleil sortait de son lit et se montrait encore clément en enfilant ses pantoufles. Brigitte et Jeuh s’amusaient de voir Raphaël suivre à genoux fléchis quelques concurrents. L’interview devait être spontanée, la prise de vue cadrée. Les rires fusèrent quand le cameraman, tout à son travail, butta sur une touffe d’herbe et roula sur le dos, laissant involontairement admirer toute sa souplesse.

Ahmed montra le coupable plaisantin.

« Djergé. »

Jeuh découvrit ainsi le nom de l’euphorbe* qui allait baliser son voyage. Ce fut aussi le signal de l’embarquement.

Le chauffeur se sentait plus à son aise et entama la conversation. Il vantait son pays mais le groupe préférait découvrir son quotidien. Ahmed fut d’abord soldat. Enrôlé jeune, il fut muté à Ouadane pour combattre le Polisario. De l’une des sept escarmouches, il lui restait quelques éclats de mortiers gravés dans le coude qu’il fit palper à Jeuh. Le contact était établi. La qualité de ses interlocuteurs était affirmée. Ahmed devint volubile. A la fin de son service, il obtint un poste de chauffeur pour une compagnie de transport nationale. Sillonnant les pistes de Nouakchott, Zouerate, Aïn Ben Tili ou Timbédra, l’homme ne voyait plus sa femme et ses deux enfants. La nostalgie lui fit accepter ce poste de conducteur dans une agence de tourisme basée à Atar.

Décidément en verve, Ahmed sentait pousser ses ailes et forçait le moteur. Il voulait leur montrer sa parfaite connaissance du terrain bien que personne dans la voiture ne mit en doute ses capacités. Jeuh se souvint des difficultés rencontrées au contact de nombreux chauffeurs lors d’anciennes missions. Ces gens veulent prouver qu’ils sont les meilleurs donc indispensables et prennent un maximum de risques inutiles. Cependant, Ahmed ralentit soudainement en vue de ruines posées en un coup de crayon noir sur une paupière de sable.

« Agweidir*. »

Quelques palmiers survivaient dans cette ancienne oasis. Un fortin minuscule était assis au centre de la cuvette. Ses quatre tours en ogive hurlaient leur détresse. Jeuh s’approcha prudemment de l’enceinte. Les pierres, écroulées d’un mur, lui permirent d’entrer. Le volume était entièrement occupé de sable, un linceul sur un cercueil. Jeuh avait utilisé le seul passage possible pour pénétrer dans ce sanctuaire. Quel Aguirre, blotti dans sa tanière, avait vécu la colère des dieux ? Avait-il trouvé LA ? Cherchait-il LA ?

Le premier pas ressemblait au sacrilège espiègle des enfants dans les cimetières. La crainte d’un interdit divin, le plaisir de franchir un tabou faisait frémir Jeuh quand, jeune, il posait le pied sur une tombe. Mais ce n’était pas un nostalgique chromo, c’était la réalité. Il était évident que la place gardait les cicatrices d’atrocités, comme un exemple pour les mémoires futures. Aucune créature n’avait fréquenté ce monument. Des débris rouillés jonchaient le sol. Des tessons ou des culs-de-lampe brillaient dans la poussière. Il était facile d’imaginer un légionnaire du siècle dernier sortant de la casemate en beuglant ; « Qui va là ? ». Une puissance intouchable et sacrée l’avait réduit en cendres. Les frissons, qui parcouraient l’échine de Jeuh, n’étaient pas dus à la fièvre. Aucun visiteur ne parlait, abasourdi par le vacarme des lamentations silencieuses. Ahmed prit le bras de Jeuh et l’entraîna à l’écart du fort.

« Viens voir la ville. »

« Tiens, Ahmed me tutoie. C’est bien. A moi. »

Pour tester cette amitié, Jeuh enchaîna.

« Dis-moi où c’est ? »

« Là. »

Jeuh se retourna vers Ahmed car, malgré un tour de tête circulaire, ses yeux n’avaient rencontré que dunes et rochers. Le chauffeur sourit et tendit le doigt vers le sol. Des traces de fondation, bien rectilignes, partageaient des rectangles de pierre, des cercles de dalles lisses, des pavés d’anciennes rues qui fuyaient dans le lointain. A perte de vue et à perte d’histoire. Une meule avait fini depuis des siècles de moudre le grain. Une cruche avait perdu sa Perette. Un hachoir de silex cherchait son étui. Le mauritanien ramassa les restes d’une vasque ornée de couleurs passées. Jeuh aurait aimé la saisir comme preuve tangible de ce mirage hallucinant, mais Ahmed la jeta dédaigneusement pour continuer son chemin. Il fallait le suivre car la surprise devait être encore plus grande, plus invraisemblable.

Arrêt brutal, coup d’œil à droite puis à gauche à l’affût d’un repère, trois pas et le chauffeur appela. Quinze squelettes blanchissaient sur le sol. Allongés dans une même position, bras levés et têtes senestres, pieds tournés vers l’orient, ils paraissaient frères siamois. Quelques fémurs étaient mieux conservés, rivalisant de coquetterie avec omoplates ou occiputs. Ils faisaient penser à une plaisanterie dérisoire de cour de récréation : « Celui qui bouge a perdu ». Et il y avait longtemps que le jeu avait commencé.

« Ce sont peut-être des Français ou, peut-être, des Portugais. Je ne sais pas. »

Jeuh pensa qu’il serait difficile de vérifier les visas de ces personnages et essaya de se représenter avec un certain cynisme le désarroi des douaniers d’Atar :

« Quand êtes-vous arrivés ? C’est un voyage d’affaire ou du tourisme ? Avez-vous un point de chute dans ce pays ? »

Les réponses étaient couchées aux pieds de Jeuh, inscrites dans le sang et le sable. L’impression d’une puissance divine se rapprochait et l’encerclait. Il n’y avait pas d’animosité, pas de danger, pas de peur, mais une présence supérieure, hors du temps et des concepts. Jeuh était serein, prêt à la rencontre. Etait-ce LA ? Etait-ce le gardien qui mène à LA ?

Le klaxon coupa les divagations et intima le départ car un grand nombre de coureurs était passé, fantômes sur daguerréotype. Le Toyota reprit gaiement la route dans la hofrat* Richât. Ahmed décrivait le paysage traversé et à venir comme pour se faire pardonner les visions précédentes. Le groupe allait franchir les portes du Guelb el Richât* pour atteindre le centre de cette énigme géologique.

Sa forme de cible à trois cercles concentriques est le résultat pour certains savants d’une chute de météorite. D’autres y voient les traces d’un volcan en activité dans une antique région au climat tropical. Géophysiciens, climatologues ou simples passagers dans le 4×4, le phénomène excite leur curiosité.

Le reg monotone laissait les pensées vagabonder. Muet, le groupe cheminait sur la piste comme leur esprit sur l’horizon. Jeuh revoyait le manège de son enfance, tournant au grès du vent de sable dans la ville de Bechar. Un beau manège avec ses chevaux sculptés dans un bois coloré, rehaussés de tons vifs. Une anomalie dans ce monde figé.

La première passe était en vue. Ahmed signala la présence de quatre randonneurs d’origine européenne. Jeuh resta étonné par l’acuité visuelle de ce fils de touareg. Les silhouettes étaient encore à peine distinguées que leur guide pouvait déjà en décliner les identités. Le véhicule ralentit à leur approche.

« Besoin de quelque chose ? »

Le couple était accompagné d’un adolescent et d’une grand-mère. Après les salutations d’usage, Jeuh s’approcha de la vieille dame. Voûtée tel un cep bordelais ou une torture de bonzaï, les jambes brinquebalantes, l’allure du dahu et la fragilité cristalline d’un vase de Gallé, cette personne âgée apparut irréelle. Un maigre bâton dans ses mains noueuses confirmait pourtant la randonnée. Un regard clair et déterminé, à la « Frison Roche », accrocha les yeux de Jeuh.

« Ca va très bien. Merci. Je marche avec mes enfants et vous rejoindrai ce soir au campement. »

« Mais, il y a quatre-vingts kilomètres à parcourir ! »

« Nous en avons déjà fait trente-cinq depuis ce matin et je me sens en pleine forme. »

« Je suis très impoli mais pourriez-vous me donner votre âge ? »

« Soixante-dix sept ans, jeune homme. »

La famille vint confirmer le prodige en expliquant que la dame s’entraînait régulièrement dans ses Alpes et n’en était pas à son coup d’essai. Deux fois par semaine, elle faisait l’ascension des sommets les plus rudes de sa vallée et séchait sur place les membres de son club de randonnée. Madame la doyenne prenait encore beaucoup de plaisir à faire le tour du Mont Blanc.

Ahmed avait rejoint la discussion sans mot dire. Jeuh le vit s’éloigner puis fouiller dans son véhicule. Il en revint avec une canne à l’ouvrage recherché, objet antique de sculptures arabesques. Toujours aussi loquace, le chauffeur tendit ce souvenir personnel à la vieille dame et lui enleva le ridicule bout de bois. Dans ce geste, Jeuh pouvait lire tout le respect teinté d’admiration que le fils du désert témoignait à cette mère marchant dans le désert. Les sentiments prenaient écho dans le dénuement, voiles gonflées dans un triangle des Bermudes.

Le Toyota redémarra sur un dernier signe de main. La fragile mais si sûre silhouette s’évanouit. Jeuh troubla ses réflexions en prenant son chèche. Fidèle compagnon d’infortune, le foulard tunisien avait vécu toutes les galères dans la quête de LA. Pansement pour membre arraché, masque contre les odeurs de charogne, réservoir d’eau dans la savane, ce chèche restait l’objet contra phobique de Jeuh. Il remplaçait le nounours ou la croix, serré lui aussi autour du cou. Il compensait, par sa présence, les coups de blues, le désespoir de situations où la volonté et la chance sont les seules planches de salut. Il avait vu les enfants blessés dans leur chair, les mères hurler aux morts, les anciens crier leur mal de vivre devant les injustes cercueils. Il avait subi les tempêtes, ouragans, laves ou tremblements de terre qui fascinent son maître. Il avait participé à la joie simple du merci ou du travail bien fait, de la poignée de main, des tortillas du petit matin, du café brûlant sur les ruines, de la bise d’une inconnue, de la partie de football dans les favelas. Il détestait lui aussi les journalistes et servait de paravent en permettant la fuite aux clichés indécents. Quand il quittait le cou de son patron, c’était pour servir de bannière, d’âme, de rattachement à une idée. Il était parti ainsi seul dans les camps du Kosovo pour lutter contre la barbarie et protéger l’être aimé.

Les mains de Jeuh obéissaient à un rituel instauré depuis des années. Comme un ballet, ses doigts dénouent le turban noir qui pend sur le tee-shirt. La paume aplatit les plis d’une extrémité qui vient se poser sur le crâne. Une certaine longueur est laissée libre et pendante dans la nuque. Le reste est tortillé devant les yeux puis enroulé sur la tête. Deux tours suffisent pour maintenir fermement la coiffe ainsi créée. La partie dorsale est ensuite rabattue sur les joues et fixée par son coin supérieur sur la couronne. Le voile laisse la bouche libre mais peut devenir entièrement hermétique en attachant le dernier angle sur l’arrière de la tête, protégeant ainsi de toute poussière.

Jeuh chaussa ensuite ses lunettes noires et disparut totalement sous le regard d’Ahmed. Celui-ci avait combattu, par des soirs sans lune, les hommes du Polisario qui portaient le même masque. Les souvenirs débordaient de ses paupières.

Le sable se faisait pressant, demandant une attention accrue. Le véhicule hennit dans une dune en évitant de se faire capturer. La seconde plaine apparut en cirque comme une piste olympique gigantesque, de ces stades où les dieux s’affrontent à la course. Tâche immaculée, mirage bien réel, amas de neige glacée, une sebkha* indiquait le bon chemin. Ahmed expliqua que ce dépôt de sel avait inspiré les chercheurs d’eau japonais. Le sourire bon enfant de Murahashi flottait au-dessus du forage.

Granits, granits, soleil, soleil, soif, soif. Les kilomètres se succédaient sur les rails de la torpeur. Les deux autres passes n’intéressèrent personne. Ahmed expliqua qu’il existait un nombre incalculable de raccourcis pour éviter le calvaire des coureurs. La démonstration en fut faite par un berger qui les surveillait, d’un côté puis l’autre de la colline, avec son troupeau de dromadaires. Le chauffeur traduisait son scepticisme devant l’effort inconsidéré des participants à une course aussi inutile. Pourquoi courir sur des chemins sinueux ? La recherche de LA ?

Posée au centre d’un vallon, la khaïma leur tendit sa fraîcheur et rompit l’étrange sentiment de solitude qui commençait à envahir Jeuh. Pourquoi ce malaise ? La fatigue d’une longue promenade sous le soleil ne pouvait à elle seule excuser ce tournis. Un étrange et sournois ennemi s’invitait. Il n’y avait pas d’alarme bien rouge mais une notion de danger évident. Un méandre périlleux était à franchir, Jeuh sentait qu’il s’en approchait comme à Agweidir. Le recul l’emporta sur la curiosité pour ce deuxième contact. Comme une fuite, Jeuh escalada la butte pierreuse, laissant ses compagnons goutter les joies d’un bon repos. Un foulard était planté au sommet tel un bâton de prière tibétain. La sente fut rude, demandant une attention de chaque instant. Une jeune coloquinte lui sourit de toutes ses rondeurs. Jeuh la compara à une gamine de la campagne qui voudrait tant quitter son enfer. Fardée, étalant tous ses charmes sous des habits recherchés, la calebasse geignait au désespoir de sa naissance.

« Le site était grandiose, la nature dominatrice et l’homme rejoignait l’infiniment petit », comme aurait pu le dire un dépliant touristique. Jeuh embrassa d’un seul œil l’ensemble des collines circulaires et put comprendre les propos de son chauffeur. Une multitude de cols s’étalait en chapelet à la périphérie de ce phénomène géologique. Les trois passes se révélaient seulement plus larges et plus accueillantes. Il n’y avait pas à proprement parler de montagnes abruptes, mais un lacis de pierriers érodés qui s’entrechoquaient dans une ronde de préhistoire pour dessiner une cible. Au centre, le joyau était d’un noir anthracite, battu par les vents d’une fournaise satanique. La vie respectait ce chaudron. La coloquinte avait du tomber du ciel, prisonnière éternelle d’un donjon céleste. Jeuh se sentait spectateur impuissant devant ce combat de la vie et de mort.

Le thé était toujours aussi brûlant et envoûtant. La fatigue se digérait avec les premières gorgées et disparut aux verres suivants. Quelques coureurs étaient là, et discutaient technique et crampes en avalant les barres énergétiques. Les Italiens arrivèrent en pestant. Une brigade de gendarmerie les avait entraînés sur un mauvais chemin, leur ayant fait perdre de précieuses heures. Une réclamation tonitruante serait posée par l’équipe. L’attention des autres participants ne fut pas perturbée par ce hasard de la course. Ils avaient autre chose à penser. Le retour était pressant pour éviter la nuit et ses errements. Devant l’urgence du départ, les médicaux ne furent guère sollicités.

Le Toyota retournait au camp de base baptisé CP4 pour Check Point n°4. Il y avait en tout 14 CP. Etablis tous les vingt kilomètres, ces postes de ravitaillement servaient aussi de pointage pour le classement et de sécurité pour repérer les abandons et les perdus. Le chemin de retour fut long. Jeuh et ses compères en profitèrent pour abreuver les coureurs avec les bouteilles d’eau minérale qu’ils avaient stockés dans le pick-up. Cela créa une animation bien nécessaire et reposante après le choc physique des cahots et la bousculade morale des premières découvertes.

Le soleil était fatigué d’avoir trop grillé. Ses derniers rayons griffaient le ciel dans un ultime effort. Son souffle était moins chaud. Il ne put revenir et attendrait patiemment demain. Sa rivale, sur une galère égyptienne, larguait les amarres dans un flot de repentances. Les phares célestes s’allumèrent pour lui montrer le chemin. L’harmattan emplit ses voiles de brises froides qui calment les brûlures et apaisent les tourments.

Les torches scintillaient de loin en loin, danse dérisoire d’un signe de vie. Le véhicule s’arrêta une dernière fois sur le sommet de la docile barkhane, comme un hommage au temps qui passe. Les feux follets titillaient la noirceur ambiante. Pas un cri, pas un sifflet, pas une parole, pas un souffle, le combat inutile continuait. Lutte pour conquérir LA ?

Mohamed était dans tous ses états. Il courait d’une tente à l’autre, dans une fuite à la raison inconnue. Excédé, à bout de nerf, harassé, éteint, bloqué, électrique, noyé, dépassé, agonisant, le maître d’œuvre ouvrit la portière de la voiture n°6 qui venait de s’arrêter devant le puits.

« Jeuh. Tu prends la direction du CP4. Tu fais directeur de course. J’en ai marre. Je me tire. »

Mohamed sauta dans le véhicule qui l’attendait et disparut dans la nuit sans explication. Jeuh se retrouvait avec un carnet de pointage et un stylo pour uniques compagnons. Il fallait rester calme et trouver la cause de cet intense désarroi, de ce piège qui avait bouleversé si profondément le meneur mauritanien. Brigitte s’était approchée.

« On va voir ? »

Voici les deux humanitaires chargés de gérer sans aucune notion une course sans limite. L’improvisation allait régner cette nuit et cette pensée stimula le couple formé aux galères. Une faible bougie brillait dans une bouteille de plastique emplie de sable. Son reflet tombait en gouttes sur une table de formica, salie de traces diverses, café, thé, sucre, pâté ou raviolis. Jeuh trouva qu’il ne manquait qu’un cendrier pour compléter le tableau d’un honorable bureau. Brigitte avait déjà amassé une poignée de sable et allumait une énième cigarette. Le fait était acquis. La montre fut trouvée et posée près du carnet en attendant le prochain client ; nom, prénom, numéro de dossard, catégorie, heures d’arrivée puis de départ et remarques éventuelles. La simplicité ravit les deux amis qui commençaient à entendre leurs estomacs. Une immense bassine de pâtes dandinait sur le feu.

« Jeuh. Attention, il n’y a plus d’eau. La nourriture manque. Les mauritaniens volent tout. Je me suis occupé de tout. Je les ai surveillés. Ca va être trop dur. Je ne sais pas comment on va faire. Il faut prévenir Hon. On n’a plus d’eau, on n’a plus rien à manger, tout est volé, on ne sait pas où dormir. Ca peut être grave. Ce n’est que le début de la compétition et on n’a plus rien. Il faut tout arrêter. Il n’y a plus d’eau. Il ne reste que deux bouteilles pour les quarante coureurs qui manquent et les mauritaniens se servent en tout. Je les ai vus. Je peux témoigner. Ils ont tout pris. Il n’y a plus d’eau. Ne buvez pas l’eau des concurrents. Il n’y en aura jamais assez. Il faut tout arrêter. Il n’y a plus d’eau. »

La polka langoureuse de la marmite se figea dans une dernière glissade. La douche fut écossaise ou ne fut pas du tout. Une neige de grenouilles tombait dans le désert. Le forage japonais remontait des carottes pour égayer la soupe de l’ogre. Des dents bien blanches nettoyaient la piste des chinois qui faisaient du rodéo sur les dromadaires. La théière se remplissait de tous les verres de menthe. Jeuh se retourna pour découvrir le vilain Nostradamus, celui de l’attentat du pape, le père de Paco.

« Joseph ! »

« Je te dis qu’il n’y a plus d’eau. C’est grave et tu souris. Tu ne te rends pas compte. Il n’y a plus d’eau. Les mauritaniens… »

« Tu es là ? »

« Oui et il n’y a plus d’eau. Laisses la bouteille que tu bois. Il n’y a plus d’eau. »

« Et tu es resté là, toute la journée au soleil ? »

« Je te dis qu’il n’y a plus d’eau. Plus de nourriture non plus. J’ai tout vu… »

« Tu vas bien ? »

« Il n’y a plus d’eau. Ils ont tout pris, tout volé… »

« Tu as vu Mohamed ? »

« Oui, il n’y a plus d’eau. Mohamed n’a pas voulu que je sois directeur de course. Ils ont tout pris. Je les ai surveillés. »

« Et qu’est ce que tu as fait aujourd’hui ? »

« Je tourne en rond. Je suis un peu énervé. Mais il n’y a plus d’eau. »

« Tu as soif ? »

« Tu te fous de moi ? Je te dis qu’il n’y a plus d’eau. »

Brigitte lui tendit une cigarette entre deux verres d’eau.

« Tu sais bien que je ne fume pas. Il n’y a plus d’eau et les mauritaniens… »

« Ont tout volé, bu et mangé. »

« Ah ! Enfin ! Tu me crois. Rends-moi les papiers de directeur de course. »

« Il a fait très chaud aujourd’hui. Tu devrais te reposer. Nous nous sommes promenés toute la journée en voiture. Nous ne sommes pas fatigués. »

« Mais il n’y a plus d’eau et Mohamed n’a pas voulu que je fasse les pointages. »

Jeuh comprenait enfin le désarroi de Mohamed. Le harcèlement de Joseph relevait de la psychiatrie profonde, de la vraie, de celle que l’on voit dans les livres, du style « château en Bavière » ou « silence des agneaux ». La formation du chef mauritanien n’avait pas abordé les dommages cérébraux, les abîmes de la pensée, les affres d’un délirant dédale, les tentacules de circonvolutions cérébrales en furie. La tempête des lobes frontaux avait abordé les rivages du cervelet puis inondé les pédoncules. Le bulbe pouvait être reconnu en état de catastrophe naturelle. La fuite était la seule réponse sensée.

« Va te coucher. Tu es fatigué. »

Brigitte y alla de son couplet.

« Si tu insistes, on te fait avaler du Valium. Tu nous lâcheras jusqu’à la fin de la course. On aura la paix. »

« Tu vas dormir dans notre tente. Si tu parles, je te fais une piqûre. »

La diarrhée verbale était, comme sa sœur digestive, impulsive, débordante et tenace. Le remède idéal n’existait pas. Les petits moyens restaient souverains ; élixir parégorique ou ordres sévères, jeûne ou silence imposé, amidon de riz ou travail de base. Joseph se sentit mieux. Le flot se calmait, les borborygmes s’estompaient. Il profita de l’accalmie pour s’étendre sur le duvet de Jeuh.

Brigitte alluma deux cigarettes.

« Va voir la flotte. On ne sait jamais. »

Jeuh, voyant Joseph allongé sur sa paillasse, regrettait ses propos. Il se dirigea vers la khaïma affectée comme réserve. Le magasin était plein à craquer de caisses d’eau minérale, de sacs de riz, de boîtes de raviolis, de conserves de pâtés, de colis de pains frais et de paquets de pâtes de fruits et nougats. Un indescriptible désordre régnait dans cette caverne d’Ali Baba. Jeuh demanda deux barres de nougat et un pain. Le cuisinier mauritanien circulait, ou plutôt jonglait sur un fil d’acier, pour enjamber l’amoncellement de nourritures. Puis il rapporta les mets dans un temps qui parut correct à Jeuh. Il n’y avait rien à changer dans l’organisation mise en place par les gens du cru.

Joseph dormait du sommeil du juste, du blessé après tant de souffrances, du guerrier dans les tranchées de l’esprit. Les ronflements crachaient de toutes ses plaies bulbaires.

« Pas de problème. »

Jeuh se dit qu’il allait quand même avoir un léger souci pour finir la nuit. La belle au Bois Dormant qui couchait dans son lit n’était pas spécialement attirante.

Les concurrents s’égrenaient sous le fil de la lune qui les couvait de ses pâles lueurs. Certains continuaient après un frugal repas. D’autres détachaient leur sac et s’écroulaient dans les tentes pour une nuit sans rêve. Les heures passaient ; 19 puis 22 puis minuit. Les passages se firent de plus en plus rares. Brigitte s’effondra sur son matelas. Une caravane, chargée d’or et d’épices rares, lancée au grand galop dans l’oued Slil, poursuivie par des mutins portugais rebelles, n’aurait même pas pu la faire frémir. Jeuh enfila sa veste polaire et alluma une cigarette. La nuit allait être longue, seul rescapé éveillé de cette première étape. Le camp somnolait, les bruits étaient feutrés, le vent chantait dans les cordes, le sable faisait son nid aux couleurs spectrales.

« C’est beau, non ? »

Jeuh tourna la tête vers ce personnage éclos du sortilège. L’ombre noire de ses manches ajoutait à la magie de l’instant.

« Je suis d’ici. Je m’appelle Ali. Mais tout le monde m’appelle Cousin. »

Le vouvoiement disparut par enchantement. La baguette de Mélusine avait fait son ouvrage. Cousin avait vécu en France et, pour l’heure, faisait partie du personnel qui suivait la course. Il s’ouvrit rapidement sur des considérations beaucoup plus personnelles et sa sensibilité jouait d’une musique poétique.

« Je préfère la nuit. Le voyage de l’esprit est plus grand. Les choses et les bruits ne parasitent plus la pensée. Je peux m’asseoir ? »

Cousin posa un coffret de bois que Jeuh reconnut comme nécessaire à thé. Les gestes étaient précis et rapides pour un rituel mille fois répété. La bougie vivait sa dernière mèche et son éclat vacillait pour une mort discrète.

« S’il te plaît, dessines-moi un mouton. »

Jeuh avait la sensation bien réelle de vivre la fabuleuse rencontre d’un pilote en vol de nuit. Il relisait en pensée la simplicité des descriptions. Il comprenait ce soir qu’elles touchaient pourtant à l’essentiel. Le thé infusait sa menthe fraîche en volutes sauvages. Petit Prince passait sur son chariot céleste, laissant échapper quelques étoiles en larmes. L’esprit volait au-dessus des corps allongés sur le sable.

Poussières parmi la poussière, happées par la poussière lactée. Voir est entendre, entendre est sentir, sentir est toucher, toucher est goûter, goûter est voir. Les sens ne font qu’un, sorte de ballon sonde qui flotte dans les astres et emporte l’âme au grès des alizés.

Plénitude cosmique aux sens exacerbés, Jeuh dépassait les sommets, transperçait les nuages, flirtait avec la couche d’ozone, jonglait avec les planètes et ricochait sur les systèmes solaires. La course était sans limite. LA était proche. Jeuh le sentait, courant électrique qui parcourait son corps.

La chute fut brutale dans la nuit opaque, sans repère, sans lueur. Un véhicule s’approchait en rugissant. Cousin et Jeuh se levèrent pour distinguer le trublion. Hon et Alfred descendirent de la voiture. Il était deux heures du matin et tout le monde dormait. Jeuh s’approcha en tendant le crayon comme un flambeau.

« A toi, le relais ! »

Alfred se détourna rapidement en lançant un :

« Je suis fatigué. Je vais dormir. On verra plus tard. »

et rejoignit Hon qui, sans un mot, avait déjà trouvé une place dans une tente. Jeuh garda le bras tendu un long moment. Le stylo devenait bien lourd et encombrant. Personne n’en voulait. Il retourna s’asseoir avec Cousin près de la théière.

La déception était grande et la fatigue grimpa de plusieurs crans. Il fallait se réfugier dans le confort douillet de l’abandon. Mais le charme était rompu. Il lui fut impossible de reprendre l’envol. Les cigarettes se succédèrent pour étayer des yeux de plus en plus vagues et glauques. La galère commençait, il ramait sur le sable. Celui-ci était de plus en plus froid, de plus en plus pénétrant. La veste polaire semblait chemise. Le noir était total au milieu des ronflements sourds. Cousin observait le silence. Il avait probablement l’habitude de veiller seul les champs mortuaires. Jeuh vérifia la charge des batteries pour la caméra de Raphaël. Celui-ci dormait depuis leur retour au camp et Jeuh put, sans le déranger, déposer le matériel contre son matelas.

véhicule

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

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Serge Billard Baltyde