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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale: Neuvième jour

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

neuvieme jour

La couverture semblait bien frêle pour résister aux frimas qui montaient la garde pour le lever du Roi Soleil. Le duvet était bien serré jusqu’à l’encolure. La capuche était rabattue sur les yeux comme ces chapeaux à larges bords qui toisent les grands marins. Le souffle frétillait sur l’échine, remontant ludique vers les épaules pour jouer à la marelle sur la nuque. Les bras rageurs tirèrent sur les pans toujours trop courts de cette laine si rabougrie. Il fallut se résoudre à ouvrir les paupières, à émerger du doux balancement fœtal de la nuit.

Le ciel était grisé d’un bleu acier presque irréel. Les premiers rais chargeaient au son du clairon sur le champ de la vie. Les fantômes s’enfuyaient, abandonnant ombres et imaginaire.

Jeuh se retourna pour découvrir une couche vide. Tout était en désordre sur le matelas. Rien ne manquait de l’attirail habituel de Brigitte, sauf les cigarettes. La porte de la terrasse avait été refermée avec délicatesse. Le médecin s’étira longuement avant de prendre la position verticale.

En caleçon et tee-shirt, il se mit à inspecter le toit de l’hôtel. Une énorme parabole traçait son reflet sur le ciment déjà chaud. Il se pencha au-dessus du garde-fou. La ville était bien là avec ses champs d’antennes de télévision, ses rangées de maisons, sa caserne, son poste de police, ses premiers embouteillages, ses marchands et ses gros camions tuberculeux. La poussière ambiante le rejeta en arrière.

Parcourant le chemin inverse, Jeuh se retrouva à l’aplomb de la cour intérieure de ce havre de paix que pouvait représenter l’auberge. Il distinguait facilement Brigitte attablée devant un gigantesque bol de café noir. Les voix étaient claires et tintaient dans le matin comme le chant du coq. Les enzymes digestives coulaient à flot. L’épigastre entra en transe. L’antre transpira de désirs. Le bulbe fit des bulles. L’éclosion de la famine se criait :

« J’arrive. Gardes-en un peu ! »

Les protéases effervescentes, le médecin enfila son sarouel, dévala les escaliers, traversa le hall bourré de valises, sauta les marches puis réalisa qu’il avait oublié ses spartiates.

Les mâchoires multinationales des broyeurs de l’impossible avaient rempli déjà bien des ventres qui, maintenant, se doraient au zénith naissant. Les conversations allaient bon train. Certains étaient partis pour faire emplette de souvenirs divers, colifichets, verroteries, fausses reliques ou vrais fossiles. Ils comparaient au retour les arnaques des vendeurs à la sauvette amassés devant le portail de l’hôtel.

Jeuh goba tactiquement le plus grand nombre possible de tartines beurrées et dégoulinantes de confiture à la fraise chimique. Il avait l’impression de vivre un festin de roi, un gros goûter d’enfant gâté. La mastication était lente de religiosité bestiale. Les papilles savouraient. Les glandes salivaires travaillaient à temps plein, déchargeant des flots de suc digestif. Le sable fut instantanément oublié par les molaires baignant dans les grains de sucre. Si le médecin avait eu des ailes, il aurait été facile de le comparer à une grosse mouche posée sur un gâteau d’anniversaire.

Les tripes repues, Jeuh alluma une première cigarette et se dirigea d’un pas nonchalant vers l’accueil. Il y retrouva le maître d’hôtel, assis devant son cendrier encore vide.

Une petite relique qui finirait sous la poussière d’une étagère trop haute ? Le médecin n’avait pas envie de sortir, de mettre un pied à l’extérieur, de devenir le gibier d’une chasse trop bien organisée depuis l’invasion des hordes de touristes. Un trophée pendait sur le mur, oublié sur son clou trop court, perdu dans une surface trop lissée, écrasé par les lianes d’une plante grasse dévorante.

« C’est une gazelle ? »

« Oui. »

« Il me reste des cigarettes françaises. »

« Le cuisinier a de la fièvre. »

« J’ai aussi deux boites de médicaments. »

« Alors, il faut attendre un moment et ne pas rester là. On se retrouve sous une tente. »

Le temps était passé bien vite au milieu du brouhaha. Les dormeurs rassemblaient leurs derniers effets en vérifiant de ne rien oublier. Jeuh vida les dernières cartouches de la malle médicale. Plusieurs comprimés d’antalgiques furent confiés à M’Baye qui entraînait Georgio dans un long périple. Les adieux furent brefs, talons tournés sur un quai de gare. Le mauritanien arrivait avec un sac plastique bien fermé.

« J’espère que le cuisinier ira mieux. »

Le grondement venant des chambres s’intensifiait. La ruche délivra brutalement ses abeilles chargées de sacs, de baluchons et de valises étiquetées de jolis poinçons aux noms voyageurs.

Les véhicules se remplirent. Les coffres débordaient sous leur toile d’araignée. Jeuh récupéra son barda et entreprenait maintenant de répartir les effets dans la cantine médicale qui avait rendu l’âme et ses derniers pansements. Un ultime coup d’œil pour éviter d’oublier un détail puis le médecin suivit le mouvement. Il fallut quitter la tente. Pour la première fois, Jeuh eut l’impression d’abandonner un ami. La khaïma était devenue au fil du temps un repère, le seul jalon tangible dans un malstrom d’images fortes. C’était un abcès de fixation dans la tornade des souvenirs.

Le chemin, qui conduisait à l’aéroport, apparut bien court. Brigitte et Jeuh avaient fait de la place dans leur véhicule médical afin d’emporter un maximum de coureurs.

Le silence était de mise. Les yeux dévoraient le paysage, imprimaient les chadoufs*, pistaient les tourjas*. Les narines se remplissaient avec délice du moindre grain de poussière, des senteurs épicées de l’étal voisin, du lourd parfum des tabatières. La peau respirait la chaleur émanant du macadam, transpirait de réminiscences. L’album photo tournait ses pages pour la première séance de souvenirs.

Le parking débordait d’agitation. La meute des Toyota avait rejoint le troupeau des 4X4 qui broutaient sur le pré. Un vieil autobus restait digne devant les minauderies d’une voiture de luxe, transportant un personnage de haute lignée. Il rajustait ses verres cassés afin de cacher son trouble. Mais les raclements de sa gorge trahissaient son passé de campagnard.

La fourmilière humaine était compacte, agglutinée à l’entrée du hall d’enregistrement. C’était un grand jour pour les vendeurs. Un avion charter baillait de toutes ses mandibules en attendant le retour des européens. Il fallait profiter de l’émoi de ces touristes pour leur refiler le surplus invendu.

Jeuh pénétra avec difficulté dans la salle d’embarquement, unique pièce pour les départs. Sur les cinquante mètres carrés étaient répartis enregistrement, contrôle des douanes, bar, toilettes, téléphones et marchandises variées. Deux pylônes, calés au centre, soutenaient les derniers efforts de la charpente. Le médecin alla s’asseoir à leur base, sur un socle crasseux gardant encore l’empreinte de nombreuses fesses transhumantes. La cigarette allait briller au moment où une voix s’éleva :

« Tu es là ? »

Michel, le randonneur distrait, croisé la semaine précédente, vint se vautrer à ses côtés.

« As-tu bien marché ? Et ton GPS ? »

Le Marseillais se lança dans une longue diatribe, s’épanchant sur ses infortunes et ses remords. Il expliqua, avec force détails, que l’agence de voyage avait probablement sous-estimé la capacité de marche de certains. Les trajets, proposés quotidiennement, étaient trop courts, souvent bouclés en quelques heures dès l’aurore, pour finir la journée devant une sempiternelle tasse de thé. L’ambiance dans le groupe était aussi froide que les nuits étoilées pendant lesquelles il essayait sa boussole électronique. Michel s’exprimait sans haine particulière envers les organisateurs mais son amertume était évidente. Il s’était encore trompé.

« Dites donc, vous faites partie du groupe de sportifs ? »

Le couple se tenait raide devant le poteau de béton. Lui, qui venait de troubler la conversation, portait un pantalon bouffant de couleur kaki aux plis impeccablement dessinés. Sa chemisette du même ton comportait un grand nombre de poches dont une belle brochette en bandoulière. Jeuh remarqua que toutes étaient vides, fermées de n’avoir jamais été ouvertes. La montre, étanche à cent mètres, au chronomètre digital, brillait de son tic tac suisse. Une gourmette, de type rail de chemin de fer, luisait à l’autre poignet. L’homme tenait un mouchoir serré devant son nez pour éviter les miasmes de la promiscuité ambiante. Il avait seulement relevé ses lunettes noires car la pénombre avait toujours été propice pour ses yeux délicats.

Elle, qui se contenait dans un tailleur gris sable de chez « Canel », étouffée par une ceinture en vrai crocodile de Saint Paul Trois Châteaux. Un délicat foulard à carreaux rappelait, à qui le comprenait, que sa famille était originaire de Vichy. Les cheveux étaient domptés par un savant doigté de la brosse en crin de sanglier sauvage, celui, bien sûr, qui ne détruit pas les cultures fruitières de ces pauvres péquenots. Les jolies chaussures à fins talons soulignaient des chevilles que l’on voudrait girafe mais qui s’avéraient hippopotame. Les attributs qui roulaient sur les poignets auraient permis de nourrir une famille complète dans une HLM du quartier Nord. Les lunettes étaient ovales comme dans les souvenirs sépia d’une Jackie Kennedy. Elle se tenait en retrait de l’épaule droite de son mari, répétition des cours d’éducation bourgeoise. Ils prenaient sûrement leur nivaquine, leur aspirine, leur crème anti-moustique car aimaient vivre dangereusement. « Certains soirs de folie, il paraît même qu’ils sortent en voiture boulevard Barbès ».

« Vous ne m’avez peut-être pas entendu. Je vous demande si vous faites partie de l’autre groupe. »

« Pourquoi ? »

« Nous sommes choqués de voir les femmes européennes se promener en short devant les indigènes. Il faut respecter leurs coutumes et ne pas les provoquer. Vous devriez intervenir. »

« Allez le dire à la personne concernée. Celle-ci parle français comme vous et moi. »

L’affront était trop violent. Le monsieur se ferma et fit demi-tour. Madame le suivit. Il était scandaleux de ne pouvoir se plaindre. Et d’ailleurs, où rencontrer des gens de notre monde ? Tout se perd, tout se dégrade. Vivement le club de bridge que je puisse m’épancher entre deux petits fours sur la déliquescence de notre société.

« Dis, tu m’achètes un souvenir ? »

Un garçonnet d’une dizaine d’années s’était approché sans bruit des deux français. Il se fit insistant devant le refus poli de ses interlocuteurs. Il ré-appâta et poussa le bouchon un peu plus loin.

« C’est pas cher pour toi. Tu es mon ami. »

Jeuh fouilla dans son sac sous le regard vainqueur de l’enfant. La proie était finalement plus niaise que prévue. Le médecin tendit la main. Un fossile nageait dans le creux de la paume.

« Puisque je suis ton ami, tu vas m’acheter ce cadeau pour ta famille. Je te le fais pas cher. »

« Mais c’est pas comme ça qu’on fait ! »

« Je te dis, pas cher car t’es gentil. »

Le garçon recula.

« Ecoute, tu me donnes la moitié et on est d’accord. Tu es un grand chef. »

«  Mais c’est mon travail ! »

« Je peux t’aider. Il y a du monde. On partage ensuite. »

L’horreur se peignait sur son fin visage. Le toubab transgressait toutes les lois ancestrales. Le marché allait basculer. L’indice des valeurs s’écroulait.

« Je te souhaite plus de chance avec les autres touristes mais laisse-nous tranquilles. »

Le petit vendeur s’éloigna rapidement sous les yeux de Jeuh. Il trouva un autre terrain de chasse et sembla avoir beaucoup plus de succès. Les affaires reprenaient au contentement du médecin.

La chaleur devenait étouffante, mélange porcin de sueurs et de tabac. Jeuh décida de sortir de l’enceinte. Il choisit le chemin le plus calme, évitant de repasser par le portail d’entrée, nasse à touristes. Un rocher, isolé dans le magma de goudron bordant l’unique piste, lui offrit ses rugosités. La file de valises s’allongeait dans l’indifférence des contrôleurs, telle une barrière multicolore sortie de l’imagination de Cristo.

Jeuh s’écroula sous la chaleur. La tension des derniers jours avait disparu. Le soleil était trop fort, trop cruel.

Il décida d’aller enregistrer ses bagages. La queue devant le comptoir était bien longue, permettant d’oublier les détails. Le cerveau se vidait en chasse d’eau. Puis, enfin, la malle médicale atterrit sur la balance. Elle était bien allégée, amaigrie de ses désinfectants et autres cautères. Le préposé était hors d’âge avec ses lunettes en demi-lune. Il ressemblait au vieux sage qui traîne dans les villages. Il dévisagea lentement l’Européen. Ses traits ne trahissaient aucun sentiment particulier. Le patriarche resta muet pendant d’interminables minutes puis ouvrit la bouche :

« Passeport. »

Un courant froid envahit brutalement le médecin. Les douanes avaient toujours montré du zèle à l’égard de ses papiers. Des fonctionnaires américains aux agents égyptiens en passant par les birbes indiens ou les militaires roumains, il avait subi de nombreuses fouilles à la lecture de son lieu de naissance. L’Algérie s’inscrivait en lettres de soupçon dans son passeport français.

Le vieillard mauritanien tournait les pages une à une, s’arrêtant sur les visas de chaque région. Il levait la tête régulièrement pour inspecter son interlocuteur. Sans un mot, il plongeait sur les feuilles suivantes pour revenir dévisager le type qui se tenait devant lui.

« Votre nom c’est Jeuh ? »

« C’est marqué sur mon passeport. »

« Je vois. »

Le douanier fit une pause devant les photos d’identité des deux enfants du médecin.

« Vous êtes français ? »

« Oui. »

La question, parce qu’elle est traditionnelle, inquiéta Jeuh. Il paraît donc que c’est une anomalie d’être né en Algérie. Les lois Pasqua lui en ont pointé durement l’ambiguïté à de multiples reprises. Les autres préposés commençaient à s’intéresser au problème soulevé par leur ancien. Un attroupement de fonctionnaires se fit derrière le comptoir. Jeuh cherchait des yeux l’endroit où allait s’effectuer la fouille rituelle.

« Vous avez quelqu’un qui travaillait dans les chemins de fer ? »

« Pas en France. »

« Bien sûr ! En Algérie… »

« Le père de ma grand-mère, je crois. »

« Je l’ai connu. C’est bon. Vous pouvez y aller. »

Décontenancé par la tournure de l’interrogatoire, Jeuh ne se fit pas prier pour récupérer le passeport tendu et fuir lestement la salle. Le rocher, décidément brûlant, l’accueillit.

Les souvenirs se bousculaient. Les après-midi chez la grand-mère Jeannette remontèrent à la surface. Entre deux tartines de pain beurré, les anciens racontaient leur pays. Louis parlait plus de son travail dans les fermes des riches colons que de ses angoisses dans les tranchées des Dardanelles. Jeanne en oubliait son ouvrage de couturière à la petite semaine boulevard Sébastopol dans cette immense Oran qui lui faisait peur. Elle s’éclairait pour la narration de sa jeunesse passée dans les gares à l’ombre de son père. Pierre Martial était né dans la métairie du Bénal à Freychenet. Il fit son service militaire à Tarascon, dans le onzième régiment de dragons, en 1885. Il partit pour l’Algérie en 1887, ayant obtenu le n° 128 au tirage au sort pour le canton de Lavelanet, après avoir habité Montferrier dans l’Ariège. Il suivit la voie ferrée dans sa naissance d’Oran à Bechar par le Chorrech Chergui. Jeanne Marie lui donna sept enfants, un par gare. Sa fin de carrière l’amena chef de gare dans la wilaya de Saïda. Jeuh recollait méticuleusement les morceaux du puzzle familial, l’esprit encore subjugué par cette déferlante d’histoire. Il décida d’en avoir le cœur net et revint au comptoir d’enregistrement.

« Saïda, ça vous dit quelque chose ? »

« C’est là que votre aïeul m’a embauché. J’étais encore tout jeune. »

Le médecin se rattrapa au bord du vertige en essayant de calculer l’âge de cet homme au lisse visage de bronze. Rien ne trahissait ses quatre-vingts printemps. Il avoua avoir été surpris de reconnaître son ancien chef dans les traits de ce jeune touriste ; une coïncidence confirmée ensuite par la lecture attentive du passeport.

« Vous êtes arrivés en France ? »

« Oui. Et vous en Mauritanie… »

« Saluez votre famille pour moi. »

« Les petits enfants de celui que vous avez connu sont maintenant grands-parents. »

Le mauritanien sourit doucement puis tendit la main dans un dernier adieu. La page de généalogie était tournée. Mirage ou réalité, les évènements se bousculaient sans ordre depuis le début de cette aventure. Mais cet intermède illogique interrogeait le médecin. Pourquoi ? Qu’allait-t-il chercher dans ces pays lointains ? LA ? Son histoire, une histoire personnelle ?

Il lui fallut sortir. Mais la moiteur du tarmac engluait les interrogations qui s’entrechoquaient dans l’esprit du médecin. Il avait l’impression de circuler dans un train fantôme : images de flibustier sur l’île au trésor, rires de squelette rebondissant, déchirements lumineux d’une hache. Il restait impuissant devant la déferlante de scènes inattendues, fixé sur le siège d’un wagon trop rapide. Les rêves et les cauchemars ne faisaient qu’un, dans cette ronde ultime où la fatigue donnait le rythme. Jeuh voyait en kaléidoscope les faits récents, son enfance, son avenir : instant unique où le temps se concentre, où le cerveau implose.

« Veux-tu une cigarette ? »

Brigitte s’était approchée en voyant le trouble de son ami. La gauloise était déjà allumée comme un sparadrap de maman à la suite d’une démonstration de vélo. Jeuh se vida littéralement. Il s’épancha sur l’épaule protectrice. Elle l’écouta sans rien dire un long instant puis lui offrit une deuxième cigarette.

« Prends. On va monter dans l’avion. Tu en as besoin. »

Jeuh se remit debout et marcha comme un somnambule sur la piste. Il fallait reprendre pied. Brigitte l’avait ramené sur les rives de la réalité. Le naufragé devait retrouver des forces. Le chemin n’était pas fini. Dans un coma sans fond, il empoigna son sac et monta avec le troupeau pour ensuite s’affaler dans un siège incognito.

Un dernier regard au hublot, dans le trouble : était-ce le Latécoère qui dormait près du hangar blanchi ? Etait-ce Riguelle, Serre, Reine, Vallejo, Vidal ou leur sauveur de Cap Juby qui s’attardait près du cockpit ? Mirage, mirages dans ce dernier virage.

Hon reprit sa conférence d’une voix encore plus tonitruante, dopée probablement par la réussite de son organisation. Les gens applaudissaient. Jeuh dormait.

« Eh ! On est arrivé. »

Michel et Brigitte secouaient maintenant leur voisin.

« Tu as bien dormi ! »

« Tu n’as même pas vu passer le repas ! »

« Pourtant, on t’a remué. »

Jeuh sortit d’un long sommeil plat comme une limande, lourd comme une enclume, vivifiant comme un film de Bergman.

« Il fait nuit ! Quelle heure est-il ? »

« En France, il est vingt et une heures. »

« Déjà ! »

« Tu as un train à prendre ? »

« Non. »

« Ben, tu vas aller te recoucher dans un petit moment. »

« Il y a la route. »

« Ce n’est pas toi qui conduit ? »

« Non. »

« Alors tu pourras dormir encore plus vite. »

Les frimas de décembre surprirent les arrivants. Les vestes polaires, oubliées au fond des valises, recouvrèrent vite les épaules bronzées. Cet air glacé eut le don de réveiller un peu le médecin qui marchait maintenant comme Pinocchio, les muscles raidis de crampes, le cerveau embrumé de fatigue. Il suivit la foule qui se dirigeait vers le hall de réception des bagages. Les phrases échangées étaient brèves. La sortie était proche, le repos aussi.

« Papa ! »

Jeuh se retourna pour en chercher l’origine. Son regard était trouble de ses yeux usés par le soleil et le sable.

« Papa ! ! ! »

Marie se précipita sur son père du haut de ses quinze ans. Elle était toujours aussi ravissante, en corsaire et boléro. Ses mains entouraient le cou de son père qui lâcha ses affaires pour la serrer fort contre lui. L’émotion des retrouvailles se prolongea. Le monde fut oublié, laissé pour menue monnaie sur le grand comptoir de la vie.

« Je suis venue avec Bertrand. Nous avons fait des courses dans Marseille en vous attendant. »

Bertrand était déjà dans les bras de sa petite femme Brigitte. Ils ne disaient mot. Les commentaires étaient vains. Ils se retrouvaient, se sentaient, se réconfortaient comme après chaque mission de l’infirmière.

Jeuh proposa d’aller fêter les retrouvailles au bar de l’aéroport. Quelques coureurs se joignirent à eux. Les phrases étaient courtes, imprégnées de fatigue et de gène. Le moment de la séparation était venu. Personne ne voulait l’avouer mais les liens serrés, nés sous les souffles du soleil, n’avaient plus lieu d’exister. Il fallait s’en retourner, reprendre le chemin bien dégagé d’une vie bien réglée. Il ne resterait qu’un souvenir difficile à raconter malgré des tonnes de photographies et les quelques objets artisanaux exposés sur l’étagère du salon. Les voisins ne pourraient apprécier la pleine besace de sentiments extraordinaires qui resterait désespérément sans écho, plante exotique sans fleur, mère stérile.

« Alors, c’était comment ? »

Question habituelle d’un interlocuteur qui s’invite à votre retour de mission. Vaste question, creuse interrogation qui désarçonne l’esprit. Les réponses sont évasives et s’orientent vers la préoccupation principale du gentil voisin qui rebondit pour vous faire la gazette des derniers potins du quartier. A cent lieues, mille lieues de votre nuage. Il pleut sur votre âme, les pieds s’enfoncent dans la boue. Il faut fermer les volets, quitter la lumière et revenir s’asseoir dans le salon. Difficile aux premières missions, le trajet, jonché de cadavres, semble de plus en plus court pour les anciens.

Jeuh et Brigitte le savaient bien qui se rappelaient avec émotion leur premier départ et le trouble suivant.

« Que voulez-vous boire ? »

Jeuh posa sur le guéridon un des billets de cent francs sauvés lors de l’entrée en Mauritanie. Les Italiens esquissèrent une conversation enjouée au flop rebondissant. Philippo était particulièrement éteint. Ses grands yeux restaient cependant ouverts comme une grenouille sous son roseau. Amérigo se pencha discrètement vers le médecin :

« Il voudrait savoir comment s’appelle ta fille. Il est complètement subjugué. »

Jeuh sentit la fonte descendre vers ses reins. Le siège était bien solide. Il réalisa soudain que les années avaient passé. Son petit bout de fille était devenu un joli brin de femme capable de séduire, encore involontairement, les jeunes gens de rencontre. Il la voyait encore sur ses genoux, sur la balançoire, sur son premier banc d’école, sur son premier vélo. Elle était maintenant finement maquillée, ce qui mettait en valeur son sang méditerranéen aux grands yeux noirs et aux lèvres en parenthèses. Ses vêtements étaient choisis avec un goût certain qui attirait le regard sur des formes bien dessinées. Le papa pouvait être fier de la transformation mais avait du mal à le réaliser, et peut-être à l’admettre. Les années passaient. Il n’avait pas l’impression de vieillir. Le calendrier tournait pourtant ses pages.

« Marie ! Philippo aimerait bien avoir ton adresse… »

L’ironie avait toujours été l’arme favorite de Jeuh dans ses périodes de forte émotion. Il répandait son émoi sur l’entourage, diluait ses sentiments en tache d’huile. Là, la partie était facile. Marie rougit, Philippo devint écarlate. Deux pivoines sur la table. Amérigo éclata de rire ce qui eut le don de détendre l’atmosphère un trop amidonnée.

« On se revoit bientôt ? »

« Bien sûr ! »

« On s’écrit ? »

« Bien sûr ! »

« Tu as mon téléphone ? »

« Bien sûr ! »

Les mots étaient toujours les mêmes. Rituel de séparation, grande messe incantatoire, sortilège de marabout qui n’empêcherait pas le chat noir. La parenthèse se refermait en grinçant.

Jeuh s’assit à l’arrière du véhicule. La nuit froide écrasa les derniers neurones. Jeuh se réfugia dans l’évocation du lapin à la moutarde qui l’attendait à la maison. La route fut longue comme un vieux matelas aux ressorts fatigués. Le sommeil agrippait sa victime qui se débattait en tombant.

Au bout de quelques heures d’agitation, de courbatures, de trouées comateuses, la voiture s’arrêta devant la maison du médecin. Aucune lumière ne traduisait l’attente de son retour. La porte était ouverte comme à l’accoutumée. Chacun entre et sort librement dans cette antichambre du Bon Dieu.

« Je vous attendais. »

« Brigitte et Bertrand ont un peu faim. Moi aussi d’ailleurs ! »

« Je n’ai pas eu le temps de vous préparer un bon repas. Il reste de la viande froide dans le réfrigérateur. »

Murielle raconta sa journée comme une excuse. Bien remplies, les heures s’étaient égrainées sans coup férir. Une violente perturbation avait toutefois tout révolutionné dans ce tumulte habituel. La sirène des pompiers avait fait sortir, une nouvelle fois, le caporal fraîchement nommé. Murielle avait ainsi accompagné une victime vers l’hôpital, délaissant ses casseroles, sauces et condiments.

« Ce n’est pas grave. Je suis content de te retrouver. »

Les derniers adieux bisés, Jeuh s’affala dans son lit, sous une épaisse couette. Le chien remuait la queue, le tic-tac de l’horloge chantait sa joie. Tout rentrait dans l’ordre.

avec le médecin

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

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Serge Billard Baltyde

 

Profondeur abyssale d’un ciel sans lune. Narcose d’un caisson hyperbare. Pollen emprisonné d’un ambre pluri-millénaire. Momie de sarcophage oublié. Cosmonaute soviétique de Soyouz somnambule. Squelette de chasseur dans un abri préhistorique. Ponton moisi de caravelle au long cours. La nuit s’évanouit sans bruit devant un jour effronté. Chut !

Il ne fallait pas déranger le dormeur du Val Bodon. La maison se réveillait, s’étirait lentement et faisait ses premiers pas dans le gris d’une journée d’hiver. Murielle était déjà prête pour accueillir ses enfants qui se lovaient en une jouissive paresse dominicale.

Il ne fallait pas compter sur le père qui avait passé une nuit agitée, parsemée de soubresauts et de grognements. La vie continuait avec, et malgré, cet intermède d’une semaine. Le repas de midi mijotait sur le feu. Une assiette et ses couverts furent ajoutés sans illusion.

Il ne fallait pas compter sur le père qui avait perdu quelques kilos dans cette aventure de bout du monde. Les enfants jouaient maintenant dans leurs chambres, bruits étouffés, pas calfeutrés.

Il ne fallait pas compter sur le père qui nageait dans ses souvenirs englués de fatigue. La journée avançait tranquillement dans une brume glaciale qui rouillait les pensées et les gestes. Les heures défilaient sans cahot, sans révolte.

Il ne fallait pas compter sur le père qui revenait une nouvelle fois avant de repartir, comme une marée. Murielle surveillait les préparatifs de la semaine d’école. Elle rangeait le linge d’une nouvelle lessive en mouvement machinal, pesanteur obsédante.

Jeuh ouvrit un œil et regarda le plafond. Les lézardes grandissaient aussi vite que les enfants. Le plâtre prenait, au fil des années, des rides de plus en plus profondes. Ne pas les lisser, laisser ce paysage connu comme un visage amical. Jeuh détaillait les coups de spatule dans un réveil post-opératoire. L’après-midi était bien entamé, les heures avaient glissé sur la pendule comme une luge sur la neige. La couette gardait de chaudes niches, retenant la volonté. Pourquoi se lever ? Il n’y a plus rien à faire. Il fallait dormir, récupérer, dormir et encore dormir, savourer le lit de ces muscles défoncés, décharnés. Non. Reprendre pied, revenir dans la vie, s’inclure dans le quotidien, recoller à la réalité. Le voyage en apesanteur avait assez duré. Le bateau était ancré au port. Il fallait franchir le pont et descendre sur le quai. Loin du diable de la boîte de Pandore, proches de la mue d’une chenille, les mouvements étaient lourds, chargés de courbatures, les articulations grippées, séchées par le désert. L’escalier, qui amène au rez-de-chaussée, était devenu gigantesque tunnel, gorge d’anaconda pour musaraigne pré-pubère. Les marches étaient trop hautes, trop larges, comme celles du palais de justice pour le condamné.

« Je vais m’occuper des cochons d’Inde. »

« Tu pourrais dire bonjour. »

Il n’y avait pas d’effusion dans ces retrouvailles. Rien ne transpirait pour autrui. Pas de démonstration publique. Murielle n’était pas exhibitionniste. Les sentiments étaient tissés depuis de nombreuses années en une toile solide, un drap de lin brodé aux initiales de la famille.

« Mange d’abord. »

« Je n’ai pas faim. Je vais t’aider. »

Le nettoyage du clapier faisait partie des activités dominicales comme le changement des literies ou la vidange de la machine à laver. Ce rituel était immuable, instauré d’un commun accord dès le début de leur vie commune, puis aménagé par l’acquisition de nouveaux appareils ménagers ou l’adoption d’animaux de compagnie.

Les tâches ménagères s’effectuaient tel le balancement du hamac, de façon automatique sans avoir à réfléchir. Les gestes, répétés depuis des années, laissaient l’esprit libre de vagabonder. Cela permettait de se reposer après une semaine, en général, très chargée en évènements divers, prévisibles comme le travail d’un cabinet médical, totalement soudains comme une sortie avec les sapeurs pompiers ou l’arrivée impromptue d’un ancien camarade de mission humanitaire. Le dimanche était une oasis dans la tourmente de la vie habituelle de ce couple. Ils calmaient leurs gestes et leurs esprits dans le doux ronronnement de l’aspirateur, dans le va et vient laborieux de la serpillière, dans la fange mêlée au gravier de la caisse du chat. D’autres seraient déjà au cinéma, au restaurant ou dans un grand magasin, au milieu de la foule anonyme et criarde. Eux avaient besoin de s’isoler dans la routine du repassage pour fuir la foultitude qui, tous les autres jours, passait le seuil de leur porte. D’aucun verrait là une mise en ménage hebdomadaire. Ce jour béni, ils le passaient ensemble loin des « qu’en dira-t-on ? », des sourires goguenards de ceux qui rêvent toute la semaine de s’échapper de leur travail, de leur famille, de leur aquarium.

« Je vais dans le garage m’occuper de Mazie et Zette. »

Les noms des deux hamsters femelles avaient été choisis par le fils de la maison. Petite fronde dans la bienséance à revêtir en extérieur, le jeune garçon avait ainsi montré que l’humour reste le plus beau des défauts.

Les deux rongeurs étaient devenus bien gras et gonflés par un poil d’hiver qui les transformait en sorbet de glace. En souvenir de la tarente de Ouadane, Jeuh se mit à imaginer ce qu’il resterait avant de les rôtir. Il fallait maintenant vider le clapier de ses divers ustensiles ; abreuvoir, écuelle, brique, cerceau, accessoires indispensables selon les enfants pour mener une vie décente dans un espace si réduit. La vieille chaise au dossier défoncé servit d’escabeau afin de pouvoir curer la paille imprégnée d’excréments et d’urine. L’odeur était tellement forte que cette corvée avait été déléguée au père de famille à l’unanimité, moins une voix.

Mazie et Zette profitèrent de l’interlude pour se dégourdir les pattes dans un casier en plastique tressé leur laissant entrevoir les verts pâturages alentours. Aucune parcelle de curiosité ne jaillit des yeux ronds de ces animaux finalement bien peu intellectuels. Une fois l’ouvrage terminé, le foin sec étalé, l’eau changée, la gamelle décrottée, les bestiaux remis en sécurité, Jeuh descendit de son inconfortable piédestal.

Le premier pas le ramena à la réalité. Fi d’une dissertation sur la liberté sans conscience, le sol lui rappelait ses jours de peine. Tel Neil Armstrong, il pouvait dire :

« C’est un petit pas pour moi mais un grand pas pour les cobayes. »

Il était temps de rentrer. Le LEM allait partir en l’abandonnant. Son humour en pointillé s’écrasa dans le sourire poli des rongeurs. Il les entendit murmurer :

« Qui est le plus à plaindre ? »

Apesanteur vécue, Jeuh regagna la cuisine en une violence de gastéropode. La porte refermée sur les doigts du général Hiver, le médecin s’assit près du radiateur. Ses deux enfants, Marie l’aînée, et Louis, le cadet, vaquaient à leurs occupations. Ils vinrent montrer les derniers achats, la lecture du jour, la carte postale envoyée par leur ami, les cassettes achetées par maman cette semaine. Ils ne posèrent pas de question sur le voyage de leur père, firent peu de bruit, ne dérangèrent pas le train-train qui se remettait en marche. Papa était revenu encore une fois, cela suffisait. Ils seraient fiers devant les copains quand ils en parleraient d’un air volontairement détaché.

Jeuh donna la pipe au garçon, qui partit dans sa chambre la poser sur des étagères encombrées de coups de cœur ; squelettes d’oiseaux ou de rongeurs trouvés dans les marnes, plumes d’oiseaux échappées d’une aile distraite, ammonites ou trilobites égarés d’une marée lointaine, troncs d’arbre façonnés par les castors, collection de figurines diverses tombées d’une boite de céréales.

Marie examina la fine bague en argent et se pencha en un gros baiser avant de l’enfiler sur un doigt déjà bien décoré et de monter, à son tour, pour écouter un nouveau disque de rap.

Le soleil venait de mourir. Son teint blafard n’augurait rien de bon.

« Tu devrais aller te recoucher. »

Murielle se posa devant Jeuh.

« Mange un morceau avant de monter au lit. »

« As-tu passé une bonne semaine ? »

« Comme d’habitude ! »

Il est vrai qu’entre la fédération des parents d’élèves, la mutuelle petite enfance, l’observatoire départemental du volontariat, le groupe de réflexion sur la notion de pays, les séminaires sur les conduites à risque, l’engagement dans le corps de sapeurs-pompiers, la préparation d’un diplôme universitaire, la présence dans une organisation humanitaire, les cours de gymnastique, le travail scolaire des enfants, le secrétariat du cabinet médical, la comptabilité d’une société immobilière, les activités sportives du mercredi, l’assiduité aux séances de cinéma et la lecture de tout nouveau roman, Murielle épuisait ses dernières heures dans la tenue de la maison.

Il n’était pas un soir sans coup de téléphone, sans réunion, sans écriture. Les journées passaient vite, trop vite. Les nuits étaient courtes, trop courtes pour ce cerveau en perpétuelle ébullition.

Jeuh écoutait sagement les derniers comptes-rendus distillés de façon synthétique mais précise de quelqu’un qui avait l’habitude et même l’obligation de résumer.

La Mauritanie semblait bien lointaine. Ahmed était reparti dans son 4×4. Le manuscrit en peau de gazelle d’Ahmed Mahmoud s’était refermé. Ouadane s’était endormi dans ses draas. LA s’évanouissait au milieu des damans, parmi les djergés. La réalité le submergeait : reprendre le travail au petit matin, courir après le temps, remettre des œillères.

« Les enfants ont laissé des pâtes et un morceau de pizza. »

C’est fou ce que la nourriture peut être simple chez les adolescents. Pâtes, ketchup, pizza, hamburger, frites, mayonnaise et céréales représentent le pivot d’un menu idéal, remplaçant avantageusement par la rapidité de leur préparation la poule au pot de notre bon roi Henri. Mais si le Vert Galant avait pu découvrir les fast-foods américains…

Jeuh pressentit que le délire augmentait avec les ténèbres environnantes. Il finit les restes du repas puis partit prendre une bonne douche, d’autant plus chaude que le froid se montrait aux fenêtres. Le sommeil vint ensuite, comme une serviette de toilette, effacer les dernières crampes.

maman

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale: Onzième jour

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde onzieme jour

Le téléphone sonne juste avant le réveil, annonçant une journée bien pleine comme tous les lundis. En temps normal, les consultations sont déjà plus nombreuses après un jour de repos et il est difficile de joindre les deux bouts. Les repas se prennent sur le pouce, à des heures variables selon les yoyos des visites à domicile.

Mais, cette fois-ci, Jeuh revient après une semaine d’absence. L’hystérie est à son comble. Les constipés se sont lâchés, les diarrhéiques se sont retenus, les asthéniques n’ont pas dormi, les dépressifs ne se sont pas pendus, les épidémies apparaissent, les boutons éclosent.

Il n’y a plus assez de chaises dans la salle d’attente prise d’assaut dès les premiers rayons du soleil. Le téléphone devient brûlant, les rendez-vous pleuvent, les impatiences et autres urgences sont légion. Les gens, parfois malades, se rassurent. Leur médecin est bien là et, qui plus est, en bonne santé et disponible. De cette nouvelle incartade, il n’a pas ramené de maladie contagieuse. Certains rêvent même de pouvoir lui interdire une prochaine et prévisible mission. Pourtant, ils en sont fiers car il revient encore et encore pour les soigner, jouer les confidents et remplacer le curé.

« Louis est malade. Il se plaint de son ventre et a une petite fièvre. »

Jeuh se rend dans la chambre de son fils pour l’examiner. Il lui faut escalader l’échelle pentue qui s’accroche à la mezzanine sur laquelle est disposée la couche du jeune enfant. L’exercice est périlleux, réservé aux jambes juvéniles ce qui limite le nombre de visiteurs dans ce repère de peluches et de bandes dessinées.

L’abdomen est souple. La palpation révèle une tension dans la fosse iliaque droite, augmentée par la flexion de la cuisse. Louis confirme les nausées et son appréhension à la marche qui aggrave la douleur. Le diagnostic d’appendicite est aisé.

« Il faut lui piquer un bilan sanguin et faire une échographie. »

L’ordre des visites est bouleversé autant que la maman.

« Je vais le descendre en voiture au laboratoire d’analyses puis je passerai chez le radiologue. Selon les résultats, nous finirons peut-être à l’hôpital. »

« Tu me tiens au courant. »

« J’emmène le téléphone portable. Tu gardes la ligne pour les malades et les fais patienter. »

Jeuh installe son fils à l’arrière de la voiture. Il faut conduire doucement sur cette route embrumée. Une entreprise est en train d’élargir les virages les plus dangereux en creusant les flancs de la montagne. La gravette a fait place au goudron. Les gens roulent au milieu de la chaussée de peur d’abîmer leurs pneumatiques.

Après une demi-heure de conversation anodine, le véhicule s’immobilise devant le laboratoire. L’examen est fait en urgence mais les résultats ne seront disponibles qu’en fin de matinée. Louis se plaint toujours.

Jeuh sonne à la porte du radiologue qui met en route ses appareils. La sonde explore le ventre douloureux.

« Je ne vois rien de particulier. »

« Nous allons attendre les résultats de la prise de sang. Je te ramène à la maison. »

A moitié rassuré, le père reconduit son fils à la voiture. Celui-ci marche courbé. Chaque pas déclenche une grimace de souffrance.

Le chemin du retour est tranquille. Jeuh n’a pas pris trop de retard dans ses visites. Le téléphone n’a pas sonné pour une urgence. La conversation reprend sur la vie des héros de « La Guerre des Etoiles ». Qui va succéder à Luc Skywalker ? Ne peut-on pas créer de vrais X-Wings ? Louis devient volubile, oubliant son appendice, s’imaginant Jedi, déambulant dans Tattooïne.

Le pont vert, avatar d’Eiffel qui relie les deux vallées, se fait souvenir, bibelot. Les courbes s’enchaînent dans la monotonie. Jeuh boit les paroles, savoure les retrouvailles, déguste le bonheur.

Virage,

Graviers,

Glissade,

Arbres,

Vide.

Jeuh passe la porte. Quelqu’un le gifle. La main claque sur le nez.

Il renifle. Ca sent la poussière et le feu.

Il ouvre les yeux. Poudre blanche et fumée noire.

Il lève la tête. Terre noire et ferraille grise.

Il se tourne. Sang et pleurs.

« Ca va ? »

L’enfant pleure à ses côtés, sans hurler, doucement, blessé. Jeuh se détache puis se penche sur son fils. Un rapide examen lui montre qu’il n’y a pas, à priori, de lésion vitale. Louis répond bien aux questions, bouge ses quatre membres. Son ventre reste souple. Il se plaint uniquement de douleurs thoraciques, probable contusion due à la ceinture de sécurité.

« Ne bouge pas. Je vais aller chercher des secours. Je suis avec toi. »

Avant de quitter son siège, Jeuh fait un bref tour de son anatomie. Le genou droit est gonflé sous le pantalon déchiré mais la jambe plie sans problème. Le bassin semble bombé mais seulement sensible. Les plus gros dégâts se situent au niveau du cou. Il lui est difficile de tourner la tête. Les muscles se contractent en une horrible souffrance qui se prolonge vers les omoplates. Les vertèbres cervicales ont sûrement été touchées.

De toutes les manières, il faut sortir du véhicule et remonter sur la route pour alerter les secours. La voiture est, en effet, plantée dans un ravin, invisible, en contrebas d’un bosquet d’arbres.

Jeuh traverse le champ de luzerne sans s’en rendre compte. Le talus lui semble Everest et c’est à genoux qu’il en entreprend l’escalade. Les genêts lui servent de cannes, l’empêchant de rouler en arrière quand la douleur devient trop forte. Il lui faut s’arrêter plusieurs fois pour vomir ou pour reprendre ses esprits. Il a l’impression d’être un lapin écorché ou une de ces chauve-souris que l’on clouait vivante sur les portes des fermes de son enfance. Le bras droit s’agrippe dans un dernier effort sur le tronc d’un jeune chêne.

Une voiture approche. Jeuh se remet debout et fait signe de la main. Le conducteur salue poliment et continue son chemin. Les vertiges reviennent. Le cerveau vacille. Le regard se trouble. Le poignard s’enfonce lentement dans le dos.

Il faut atteindre la ferme proche pour avoir plus de chance. Un pas, deux pas, trois pas. Tout devient flou. Le bourreau n’a pas aiguisé la guillotine qui renâcle sur l’échine. Ne pas tomber, éviter le caniveau, ne pas rouler dans les herbes folles. Ne pas disparaître, rester sur la route. S’asseoir pour ne pas s’évanouir. Il fait froid. Comment va Louis ? Il est loin, en bas, en sang, seul. Attendre. Résister. Il fait très froid, trop froid, décidément trop froid.

« Mais qu’est-ce que tu fais là ? »

Jeuh revient à la réalité. Une faible étincelle de son cerveau. Il tend le bras en direction du ravin. Il reste assis au milieu de la chaussée.

« Accident. Louis, aussi. Dans la voiture. »

Nouvelle perte de connaissance. Jeuh se réveille assis au volant de son véhicule. Louis est toujours sur son siège. Il pleure en silence. Leurs regards se croisent.

La vie s’arrête. Jeuh recule de trente ans et prend la place de son fils dans une Jeep. Route d’Abidjan à Dabou. Latérite, poussière. Mousson grasse. Perte de contrôle. Tronc d’avoridé*. Cris de la mère. Mort, sous les yeux de l’enfant avant l’arrivée des secours. Transport à l’hôpital pour le certificat de décès et la mise en bière.

Ils sont tous les deux bien vivants, se touchent, se sourient. Des formes se bousculent dans leur champ de vision. Des uniformes bleus s’approchent en vociférant des ordres, en imposant des gestes d’apaisement. Tout va pourtant pour le mieux, ils sont ensemble.

« Ne bougez pas ! »

Ils n’ont pas l’intention de bouger.

« Restez calmes ! »

Ils ne sont pas énervés, moins que ceux qui s’agitent autour du pavillon et qui découpent les portières.

« Nous n’en avons plus pour longtemps ! »

Qui est pressé ? L’instant est précieux.

« Vous n’avez pas trop mal ? »

La douleur est loin, au-dessus de l’imaginaire.

« Nous allons vous sortir de là ! »

Pourquoi ? Tout va bien, leurs esprits vont l’amble.

« Les ambulances arrivent ! »

Que de monde pour mater le spectacle d’un père aimant son fils !

« Vous serez bien soignés à l’hôpital ! »

A-t-on besoin d’aller se faire recoudre ? Jeuh ne s’est pas senti aussi bien depuis des lustres. Il tient la main de son fils et lui sourit.

Les pompiers frénétiques valsent autour de la voiture, puis sur les sièges arrière, font des allers et retours dans le fourgon rouge. Ils rapportent un tas de matériel divers qui semble inadapté pour la situation, somme toute bien confortable, des occupants du tas de ferraille.

Soudain, une phrase se détache.

« Laissez-moi faire ! »

Jeuh connaît cette voix. Elle lui semble proche et lointaine. Présente et rêvée. Neuve et ancienne. Tactile et insondable. Amie et amante.

« Je suis LA. »

Le doux visage de Murielle se penche sur son front. Seule sa tenue de sapeur pompier peut témoigner du trouble qui l’envahit. Ses bruns cheveux effleurent les pommettes de Jeuh.

« Je suis LA. »

Jeuh ne cherche plus.

L’abaya glisse sur les champs de ruine, sur les visages d’enfants, sur le sable, sur les larmes, sur la boue. L’ombre éclate en pleine lumière, dans le fond glacial d’un ravin trop connu. Il n’y a plus à explorer, à courir le monde, à souhaiter s’échapper, à épancher sa peine.

« Je suis LA, avec toi. »

Les mains caressent la fine barbe blanchie du médecin. L’abaya bleue, rouge, jaune ou verte, brodée ou tissée, africaine, asiatique ou amérindienne est tombée. Murielle, compagne de toujours, d’avant, d’après. Murielle, présence discrète.

« Je suis LA »

Les yeux sont profonds sur des rivages d’amour et de confiance. L’abaya s’envole en harmattan, siroco, mousson ou Mitch. L’esprit trouve ici ce qu’il cherchait à San Pedro Sula, Hargeisa, Ouadane ou Timisoara.

Il y a un avant, un après mais surtout un présent. Jeuh savoure cette escale du temps.

Cette image lointaine et familière, entraperçue sur les chemins de labeur, de découragement, d’épuisement, le faisait espérer, oublier et avancer. Voisin familier dont on perd le nom de l’avoir trop fréquenté, mais qui frappe à la porte pour dépanner. Jeuh retrace ses dernières années. Départs à répétition, fatigues accumulées, crevasses d’une âme usée dans les camps de réfugiés. Retours en débris, souvenirs muets, replis hermétiques. Vie familiale en pointillé dans la quête du Graal hors des frontières. Qui aurait pu imaginer que le trésor était enfoui sous les herbes sages du jardin ?

Murielle est LA.

Jeuh remercie Ahmed, Mohamed, José, Sandra et tous ceux qui ne l’ont jamais retenu en des horizons vertigineux et exaltés.

Murielle est LA.

FIN

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La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

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Serge Billard Baltyde

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