La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

huitieme jour

« Et ça ne l’a même pas réveillé ! »

Pourtant, ce n’était pas un petit carton qui venait d’atterrir sur la litière du dormeur voisin ! La conscience de Jeuh s’était ravivée au bruit de ricochet fait par la boite sur le mât central. Des couvercles de conserves, des pelures de fruits, des sachets multicolores dansaient sur le duvet assassiné. Le randonneur n’avait pas bougé d’une once. Son sommeil était bien lourd, à moins qu’il ne naviguât au milieu d’un coma catatonique.

Les pales du ventilateur céleste tournaient maintenant à plein régime, créant un courant puissant au ras du sol et différents objets fusaient à travers la tente.

Jeuh choisit de fumer une cigarette. Le plus dur fut, bien entendu de l’allumer. Il lui fallut s’enfouir totalement dans son cocon au risque de finir en torche vivante. La fumée bleue était cependant bien meilleure que la poussière inhalée au dehors.

En évitant les projectiles, le médecin s’était extrait de sa couche pour se dégourdir les jambes. La position allongée devenant de plus en plus dangereuse, il gagna l’entrée du dortoir. La nuit était d’un noir total. Pas une étoile, pas une lune, pas un feu, les démons dansaient en liberté. Soudain, une lumière scintilla de façon régulière. Jeanne appelait au secours.

« On vient de me signaler un groupe de marcheurs perdus sur la piste. Aux derniers renseignements, ils sont quatre, mais rien n’est moins sûr. Peux-tu y aller ? Il faut les ramener en voiture. Prends mon chauffeur. »

Et voilà ! Jeuh voulait seulement griller une gauloise. C’était, malheureusement pour lui, le seul réveillé à une heure aussi indue. A moins que les autres ne fissent semblant de dormir…

« Je vais chercher mon pantalon et mon pull, puis je prends ton 4×4. »

Le médecin retraversa la place sous les picotements de plus en plus teigneux du sable. Le corps faisait office d’omelette norvégienne. Le froid glaçait les muscles pendant que les grains attisaient la peau. Brigitte sommeillait vraiment très bien. Elle s’était pelotonnée sur le pantalon roulé dans la veste polaire de son copain toubib.

Jeuh tenta d’en tirer une manche, espérant, par ces petits à-coups, entraîner un changement de position de la dormeuse. Puis une main secoua un peu plus énergiquement l’épaule. Un ronflement sonore montra que le message avait été bien reçu, mais la transmission mécanique grippait.

« Eh, Brigitte ! »

Une fois, deux fois, trois fois. Au risque de la réveiller !

Rien n’y faisait. La grève était totale, tous les magasins étaient fermés. Chômage technique, le patron était parti en vacances dans sa Provence d’amour.

Jeuh n’allait pas rester là à attendre le lever de son amie. La position accroupie devenait inconfortable. Il récupéra uniquement ses sandales de cuir et traversa en caleçon le terrain qui le séparait du parc automobile.

Le Toyota de Jeanne était à l’écart, facilement reconnaissable par ses autocollants bariolés. Le chauffeur se dressa d’un bond dès le premier coup tapé sur la vitre. Jeuh vit la surprise se répandre lentement sur le visage du mauritanien. Il est vrai que de voir un homme, pratiquement nu, se balader à deux heures du matin dans une tempête de sable peut vous laisser perplexe. Surtout quand cet homme réalise, à cet instant précis, qu’il a, en plus, oublié de prendre une lanterne ! Jeuh était un peu satisfait quand même. La fierté était mal venue mais tout de même, il pouvait se déplacer dans la nuit, sans compter sur un lampadaire ou autre cataphote ! Un véritable nyctalope…

« Il faut remonter la piste vers le CP 13. Il y quatre coureurs à récupérer. »

« Pourquoi moi ? »

« Pourquoi pas ? »

« Je ne veux pas. »

« Tu n’as pas le choix. »

« Prends-en un autre. »

Le médecin n’appréciait guère le ton de la conversation. Ali utilisait le tutoiement ce qui, pour un mauritanien, signifiait le peu de considération qu’il pouvait avoir envers son interlocuteur. Jeuh pouvait comprendre que l’heure était mal venue, mais cette distinction affichée avait eu le don de l’irriter.

« Je sais qu’Ahmed a travaillé. Toi, je ne sais pas. Roule ! »

« Non. »

« Tu vois bien mon visage. Tu vas t’en souvenir dans les jours qui viennent. »

« Pourquoi ? »

« Tu auras de mes nouvelles par les autres chauffeurs. »

Jeuh profitait à ce moment du courant de sympathie qu’il avait su entretenir parmi les conducteurs autochtones ; soins ou conseils médicaux pour les uns, médicaments pour les familles des autres. Les lendemains risquaient d’être moins limpides pour le fainéant.

Finalement, le véhicule démarra, couvrant, par le bruit de son moteur, les derniers grommellements d’Ali. Les ténèbres furent à peine dérangées par les phares. Des vagues de sable passaient devant les yeux du 4×4. Les hurlements d’Eole rythmaient les soubresauts du brave Toyota.

La plaintive mélopée du chergui berçait les souvenirs de Jeuh. Un manège avec ses beaux chevaux, les immeubles blafards, une caserne grillagée, les chiens errants, les dunes ; le décor d’une enfance à Bechar dans les premiers cris de la guerre d’indépendance.

« Les voilà ! »

Les lumignons dansaient sur le bord de la piste.

« Qu’est-ce que vous faites ? »

« On est à combien du camp ? »

« Environ deux kilomètres. »

« On finit tranquille. Il y en a encore peut-être derrière nous. On n’en est pas sûr. On ne voit rien et les oreilles sont déchirées. »

Les téméraires marcheurs partirent en suivant les traces de pneu. Il n’y avait plus, et pour cause, de marque de pas et les balises blanches, peintes sur les rochers, étaient invisibles en cette sombre nuit. Le chauffeur se taisait, soit par stoïcisme, attitude logique envers ces européens qui osaient défier les éléments, soit par peur des représailles entrevues. Il était clair, si l’on pouvait dire, que la mission de sauvetage des attardés était importante. La première preuve venait d’être apportée par l’état de délabrement physique des naufragés remis sur le droit chemin.

« Là, à gauche, derrière les arbres ! »

Ali avait été le premier à repérer la faible lumière. Il fallut quitter la piste pour rejoindre l’impénitent. Le véhicule roulait de plus en plus difficilement car il lui fallait éviter les multiples écueils. Au pas, il contourna un bosquet trop touffu. Un dromadaire apparut, puis un autre et, enfin, un véritable troupeau. Ali accéléra, fit demi-tour et tempêta.

« Des chameliers ! »

Jeuh distinguait à peine les tentes basses des bergers. Pas une âme, seul le foyer tremblait, encore vivace. Ils reprirent la piste pendant quelques miles mais ne rencontrèrent personne. Il fallait se résigner à faire marche arrière car les conditions de circulation devenaient de plus en plus dangereuses.

Jeanne accueillit le médecin avec une couverture et un thé brûlant.

« Il en reste un, bien en arrière et mal en point. »

« Je ne l’ai pas vu. »

« C’est l’Italien qui a les pieds en compote. »

« J’y retourne. »

« Fais gaffe à toi ! »

Jeuh cogna à la vitre du 4×4. Il n’y avait plus personne sur la banquette. Ali avait bien compris la leçon et s’était caché loin pour finir sa nuit. Retour sous la tente qui, pliant sous le vent, présentait une superbe crise de rhumatisme.

« Peux-tu me prêter une frontale ? »

« Pourquoi ? »

« J’y vais à pied. Puisqu’on est en plein cirque, on va rigoler jusqu’au bout. Je vais le ramener, le Georgio ! »

« Prends de l’eau et mes lunettes. »

Et voici Jeuh à nouveau sur la piste en caleçon et tee-shirt. Au bout de quelques minutes, l’adaptation se fit. Il devinait les reliefs gris de poussières, les arbustes déchirés par le vent, les mottes et les touffes d’herbe accrochées. La rétine s’illuminait, les cônes et bâtonnets semblaient s’élargir. Un sentiment de liberté au milieu de ce désert inhospitalier envahit les poumons du médecin.

Solitude parmi le silence, abandon dans la tempête, Jeuh ne pouvait compter que sur lui-même. Il sentait dans ce même élan qu’il était capable d’affronter les éléments déchaînés. Le chèche était bien serré sur les tempes et remonté haut sur les pommettes. Le sable ne pouvait ainsi s’incruster dans les orifices naturels. Les lunettes finissaient de protéger le visage camouflé.

Courbé tel un roseau, il avançait, pas après pas, lentement mais sûrement. Les grains de silice attaquaient en vagues violentes les parties découvertes. Le cou, les bras et les cuisses crépitaient sous les brûlures. Les piqûres étaient légion, véritable fourmilière anthropophage, picorant les centimètres carrés de chair vive. Le vent refroidissait le corps scarifié, le rendant de plus en plus insensible, anesthésié par l’effort. La volonté était infaillible, les muscles suivaient sans rechigner et la machine fonctionnait bien.

Le faisceau lumineux luisait de plus en plus faiblement. Il finit par éclairer uniquement la pointe des sandales puis creva lentement sans bruit, sans hoquet. La nuit devint opaque. Jeuh sentait uniquement les flots de sable qui écumaient de leurs écailles. Il choisit d’enlever ses lunettes.

Paupières plissées, sourcils bas, le front penché, le médecin continuait sa quête. Il percevait que le jeu devenait périlleux. Il ne fallait pas s’écarter des traces qui surgissaient, souvent en pointillé, derrière un rocher ou quelque djergé. Il eut été dommage que l’équipe fût obligée de secourir deux personnes, si tenté qu’elle eut été prévenue avant l’aurore.

« Ne te mets pas à la fenêtre, c’est dangereux. »

« Ne te penche pas. »

« Ferme les volets, tu vois bien qu’il pleut dans ta chambre. »

« Ne reste pas dans le noir. »

Ces phrases revenaient en bouquet à la mémoire du médecin errant. Il avait toujours été fasciné par la violence des orages sur les rives de la Garonne, au grand dam de sa nourrice dont la crainte était, à posteriori, tout aussi animale que religieuse. Pourtant le concert tonitruant, qui accompagne la danse des éclairs, était resté une musique apaisante pour Jeuh. Il y trouvait une sérénité, un calme total, par une sorte d’extériorisation naturelle de ses propres sentiments. L’apaisement humain est merveilleux après le déchaînement des dieux. Et cette nuit, intemporel instant de combat, était marquée du même sceau. La jouissance était totale dans ce corps rompu par l’effort mais débordant d’énergie nouvelle.

Une timide luciole entrait dans le champ de vision trop labouré par la castine. Le cerveau prit quelques minutes pour se désengraver. Il fallait revenir de lointaines réminiscences, ralentir la cadence de la machinerie, stopper comme un brise-glaces.

« Salut ! »

« Tiens, bois. »

Jeuh offrait la bouteille à son ami italien. Celui-ci vacilla en levant le coude et prit appui sur l’épaule du médecin.

« C’est encore loin ? »

« Oui. »

Les deux hommes se distinguaient à peine. Deux têtes noires dans un encrier, deux esclaves dans une mine de charbon. Et pourtant le courant passait, la chaleur revenait, virtuelle.

« C’est beau, ton pays ? »

« C’est le plus bel endroit de la terre, entre ciel et mer. »

« Un paradis ? »

« Mieux qu’ici ! »

« Viens dans les Baronnies et je passe te voir à Boa Vista. »

« Tu viendrais ? »

« Sûr. »

Les compères reprirent la route en devisant, comme après une sortie d’usine, pour oublier la routine de la vie et la rengaine de la tâche.

Que faire ?

« La question ne se pose pas, il y a trop de vent. » Boris Vian.

Ils marchaient, ils volaient dans leurs souvenirs passés et maintenant partagés. Le soufflet activait la forge de leur amitié. Georgio traînait son bâton de marche, comme le pêcheur de coque sur une plage bretonne. Il glissait de temps en temps dans les ornières, se rattrapant au bras de Jeuh. La fatigue oubliée transpirait dans ses moindres gestes.

Pour clore la scène avant le tomber de rideau, l’unique lampe cracha son dernier soupir. Ils finirent, bras dessus, bras dessous, comme deux aveugles dans le brouillard des Dombes.

Animal mythologique à deux têtes, deux bras et quatre pattes, à la fourrure de jard et aux poumons de craie, ils luttaient dans l’arène céleste, pliant sous les crachats d’Alcyoné, courbant l’échine sous le fouet de Sisyphe, assourdis par les quolibets de Poséidon. Il leur fallait tenir, tenir encore et encore, ne pas mettre un genou à terre, ne pas flancher, ne pas gémir, rester debout coûte que coûte.

Les mètres devinrent des kilomètres, les secondes des heures. Cronos et Gaïa s’amusaient avec les humains. Soudain Tirésias revint des enfers. Un feu ravivait ses espérances, calmait ses souffrances. Jeanne avait eu l’intuition géniale de faire brûler les quelques branchages ramassés aux alentours du campement avant la bourrasque.

« On y est ! »

« Dommage, on commençait à s’amuser. »

« Avec un peu de chance, on faisait la une des journaux du matin. »

« Oui, mais je n’ai pas renouvelé mon abonnement ! »

La bête, exténuée, délabrée, ivre de fatigue, se clona dans l’ultime boucle de cette saga vicinale, permettant aux deux compères de franchir les derniers arpents avec leurs fardeaux de crampes et d’extase anagogique.

« On commençait à se faire du souci. »

Brigitte avait rejoint le duo, le pantalon dans une main, la cigarette dans l’autre.

« Il y a du café, bien chaud, avec deux sucres… »

L’infirmière avait ouvert les yeux depuis quelque temps, sentant probablement un danger invisible. Elle avait tenu compagnie à Jeanne qui trépignait d’angoisse.

« Ca va ? »

« Oui, sauf ça. »

L’Italien allongea ses jambes pour désigner, de la tête, les chaussures ruinées. Les lacets avaient creusé des sillons à travers les chaussettes, gonflées par un œdème aux couleurs lilas. L’aspect rappelait un friand au fromage, pour ceux qui veulent les détails et les odeurs. Jeuh essaya de détendre la fronce de coton, totalement imbibé d’une matière cireuse et collante. Le visage de Georgio se ferma, les rides ensablées s’agrandirent.

« Tu as bien mis deux sucres dans mon bol ? »

« Oui. »

« Je t’adore ! »

« Tu veux encore du café ? »

« C’est pour ça que je t’aime… »

« Il n’y a pas de cuillère pour remuer. Ne te brûle pas le doigt. »

« Tu as de l’eau ? »

« Exigeant, en plus ! »

« Ce n’est pas pour moi mais pour les pieds de Georgio. Il faut le faire baigner avant de découper. »

« Tu le fais maintenant ? »

« Non, je finis d’abord mon café et on s’en grille une. »

« Je pourrais…  ? »

« Bien sûr que tu pourras t’amuser un peu. On se fait une chaussure chacun. Ca te va ? »

« OK, tu commences et j’enchaîne. »

« Autant qu’il ait mal un bon coup, mais un seul. »

Jeuh était content d’avoir retrouvé, en une seule fois, son amie et son pantalon. Il savourait l’instant, bien calé sur la natte de chanvre prêtée par Jeanne qui digérait maintenant son anxiété. Il ne manquerait personne cette nuit dans le CP 14 dont elle assumait la responsabilité.

Brigitte se pencha sur la chevelure du toscan.

« Allez, un gros bisou pour commencer. »

« C’est la seule anesthésie qu’on a. Et, en plus, c’est la plus rapide. Bon courage ! Gueule si tu as trop mal. On y va. »

« Tu crois que c’est assez trempé ? »

« On va bientôt le savoir. Je coupe. »

« Je te surveille et j’y vais ensuite. »

Jeuh avait récupéré la boite de matériel inox contenant toutes les pinces et autres instruments chirurgicaux. Ce n’était pas le moment de raconter la préparation galénique inventée la veille. Un gros ciseau à bouts ronds fit l’affaire. Il ne risquait pas de blesser les chairs à vif. Le médecin arracha d’un coup sec le haut de la chaussette. L’Italien pinçait les lèvres.

« C’est parti ! »

« Comme en quarante ! »

« Tu chausses du combien ? »

« Du 41. »

« C’est raté… »

Les sérosités mielleuses se laissèrent dilacérer sans trop de peine. La dissection des fibres débutait. Le mollet fut mis à jour sans coup férir. Puis le médecin aborda les reliefs de la cheville. Le travail devint plus ardu. Les malléoles étaient ulcérées, saignant au moindre contact. Des parcelles de coton furent extraites du hachis.

Tout à son art, Jeuh n’avait pas vu l’infirmière entreprendre l’autre pied. Le mimétisme était parfait. Le silence s’installa.

Les gestes étaient précis, philatéliste pour une ancienne semeuse ou entomologiste pour ornithoptera. Répétés pendant les cours d’anatomie sur les bancs de la faculté ou volés sur une civière dans les camps somaliens, ils étaient devenus automatismes. L’esprit se vidait de ses pensées, seules comptaient la course du scalpel et la valse des érignes.

Le tarse était un vrai champ de bataille, une pizza dégoulinante. Le coulis de tomate débordait en grosses larmes sur la chaussette. Les globules n’y auraient pas retrouvé leurs petits. Les veines, bleutées et sinueuses, se dessinaient au milieu d’un magma fait de sable, de sang et de douleur.

« Tu en es où ? »

« Continue. On verra après. »

« Tu crois que la douleur… ? »

« Moi, ça va, à part quelques crampes. Mais l’Italien, il blanchit à vue d’œil. Accélère. »

La lumière faisait reluire le pied dénudé comme un gros quartier de bœuf à l’étal. Ce n’était pas le moment de faire la causette. Jeanne s’était éloignée du bloc opératoire improvisé.

« On va avoir quelques surprises en attaquant les orteils… »

Jeuh ne put s’empêcher de dire tout haut ce qu’il pensait en reprenant le découpage. Il se trouvait, en effet, sur une gangue noirâtre, véritable coulée de laves venues d’un volcan de l’enfer. Il lui fallut arroser les lieux pendant que le ciseau pénétrait dans cette sorte de gangrène. Pour éviter de laisser traîner les pinces dans le sable, Jeuh les serrait entre ses lèvres. Brigitte les avait accrochées à son tee-shirt comme des décorations guerrières. Maintenant que le liquide avait ramolli l’enveloppe, le médecin abandonna le ciseau pour une pince Kocher à bouts crantés. Sa finesse permettait un effilochage plus précis de l’enveloppe croûteuse. Les filaments de coton se tortillèrent en libérant des perles de sang. La charpie diminuait rapidement sous les arrachages minutieux.

Un ongle se souleva. Il baillait de trop de sable. La matrice était encore vivante et le médecin décida de conserver le reliquat unguéal. Les quatre orteils voisins avaient revêtu leur fraise de mousquetaire. Un pour tous et tous pareils ! Un piqueté délicat entourait les ongles gorgés de sang. Il n’était, depuis longtemps, plus question de peau, cette couche fragile qui avait du exister au début de l’aventure. Ici, tout était écarlate, le derme survivant au milieu des fibres musculaires. Les grains de sable avaient meulé les bulbes pileux, les reliefs, les lignes de vie. Le ponçage avait été parfait.

Jeuh déboucha un flacon de Bétadine et arrosa chaque centimètre par de généreuses rasades. Les grimaces du coureur devenaient de plus en plus expressives. De grandes compresses de tulle gras furent appliquées sur l’ensemble du pied puis recouvertes de bandes stériles. Un bandage protecteur fut ajouté en touche finale. Brigitte finit peu après.

« Merci. »

« Attends. On s’en fume une et on se lave un peu les mains. »

Les instruments furent enfoncés dans le sable puis rincés à l’eau. La stérilisation était précaire mais les deux soigneurs la trouvaient déjà un peu trop longue. Ils en avaient marre. Les cigarettes sortaient des poches.

« Il y a longtemps que je n’en avais pas vu de si belle. »

« Moi aussi. »

« Et ce n’est pas fini ! »

« Tu penses encore bien à l’heure qu’il est ! On verra plus tard, quand ça arrivera. »

« Bon, qu’est-ce qu’on fait ? »

« Tu crois qu’il reste une boite de pâté ? »

En fouillant dans les cartons alentours, Jeuh découvrit une conserve oubliée. Il ne lui fut pas difficile de l’ouvrir avec le secours du matériel chirurgical. Le manche du scalpel fit office de couteau.

« Il va falloir le nettoyer à nouveau. »

« Mange ! »

La nuit était encore bien opaque. Quelques nuages blafards pommelaient de leur chagrin la teinte bleutée du ciel. Ils traversaient en courant l’horizon, de peur d’être capturés par les rares étoiles. Le vent était là, sans faiblesse, ramenant des bourrasques de sable cinglant qui cantonnaient les insomniaques dans leur abri de toiles. L’Italien, ivre de douleur et de fatigue, avait plongé dans un songe de plages et de volcans sur les berges de son île. Tout était calme dans les hurlements.

« On va voir ce qui se passe plus haut ? »

« Il faut réveiller Ahmed. »

« Il va râler… »

« Tant pis, on retourne au CP 13. »

« Le café sera meilleur ? »

« De toute manière, c’est toi qui l’as ! »

Un peu réchauffé et calme, Jeuh se dirigea vers le parc automobile. Il retrouva Ahmed couché entre les quatre roues. Sa gandoura était entamée par un monticule de sable. Il dormait comme un bébé, comme un touareg. A quatre pattes sous la portière avant, Jeuh arriva à empoigner l’épaule du chauffeur. Il fallut le secouer plusieurs fois car il semblait totalement amorphe. Heureusement, et par habitude probablement, il évita de se lever brutalement. Il se retourna comme un chat en ouvrant des yeux tout grands. Il était vraiment à moitié enfoncé dans le sol.

« On y va. Va boire un thé. »

Sans un mot, le grand mauritanien se déplia en secouant le sommeil de silice. Il resserra son chèche et s’éloigna un instant avant de revenir près du feu. Une bouilloire patientait avec son offrande.

« Où va-t-on ? »

« On retourne en arrière pour aller déjeuner au CP13. »

La route semblait bien plus aisée, plus courte et plus moelleuse pour le médecin. Il avait l’impression d’avoir passé une nuit à la dompter. L’animal sauvage était devenu docile. Les nids de poules étaient douillets, les crevasses, chiquenaudes amicales.

La pièce de théâtre entamait un nouvel acte. Le grand metteur en scène se remettait à l’ouvrage. La lumière des projecteurs éclaira lentement les tréteaux. Les décors activaient leurs reliefs profonds. Les arbres parsemés se maquillaient. Quelques angelots à plume claironnaient en salut. Le souffleur était toujours là, omniprésent en cornemuse opiniâtre. La voiture s’empressa de rejoindre la loge pendant que plusieurs coureurs se dépêchaient pour prendre place sur la piste. Ils étaient heureux d’être les figurants grimés d’une geste hors du temps.

Ahmed arrêta le véhicule devant la première khaïma. Un gros tonneau crachait, en fumée malsaine, les détritus ramassés au petit jour. Le campement s’était vidé, panier percé dans la futilité humaine. Les toiles de la deuxième tente étaient déjà repliées, laissant nus, comme ossements, les mâts surpris. Maurice veillait sur le transport de fond qui vidait sa banque déserte.

« Ca va ? »

« Ca a remué cette nuit. Quel vent ! ! »

« Tu n’as pas eu de problème particulier ? »

« J’en ai quelques-uns uns qui sont partis en pleine nuit. Et pourtant, je les avais prévenus. »

« Ne te tracasse pas. On les a retrouvés sur la piste. Il n’y a personne de perdu. »

« Un thé ? »

Les manières mondaines reprirent en écho, en baume pour un maternage aussi éprouvant.

« On a notre café. En veux-tu une tasse ? »

Les trois amis s’installèrent près du quartaut en évitant de s’asseoir sous le vent. Ahmed avait rejoint ses compatriotes allongés au boucan. Les conversations enflaient. Les éclats de voix fusaient. Les rires roulaient dans la fraîcheur matinale. Chacun était loin de la course, savourait un instant parmi le périple, arrachait un pétale de sa marguerite.

« Il va falloir qu’on file. Tout est prêt. »

« Nous aussi, on n’a plus rien à faire ici. Merci pour le feu. »

« Merci pour le café. »

« On se revoit ? »

« A l’arrivée, cette nuit. Brigitte et moi, nous allons stationner en route pour aider les retardataires. »

Un dernier regard sur Amogjar, prise par la poussière et le sirocco, troussée comme une jeune fille. Le ksar* pleurait son amertume cadavérique. Qui le remarquerait à présent ?

Chemin inverse parsemé de survêtements décolorés, de mains qui se levaient en bonjour, de bouteilles d’eau et de conseils de prudence. Ahmed était décontracté. Le travail avec les médecins lui laissait bien du loisir et lui donnait une importance manifeste dans son collège. Il plongea la main sur ses trésors radiophoniques pour en extraire une mélopée racée.

Plaintive à l’oreille des européens, elle semblait réserver, au seul autochtone, ses charmes nostalgiques. Ses yeux repartirent dans le vague, bien loin derrière les barres de rochers qui scindaient la vision. La douceur du rythme, la puissance contenue des instruments, l’écho ondulant de la voix écartaient les rideaux d’une fenêtre prometteuse. S’il fallait manger : loukoum ruisselant dans les échoppes aux mille et une nuits. S’il fallait voir : Madeleine à la veilleuse de Georges de La Tour. S’il fallait sentir : la rosée printanière des bords de la Varenne. S’il fallait toucher : blanc coton jumel de Khargeh. Les pensées s’étaient envolées au-delà de l’hamada qui étouffait de ses derniers ravins.

La piste était plate, à perte de vue, aveugle. Le chauffeur prit un raccourci pour rejoindre le CP 15. Cela évitait de repasser devant le campement de la nuit et gagnait du temps sur le tassili. Les poumons seraient moins chargés de poussière.

La voiture ralentit, le jour était bien levé. Traditionnel arrêt pour Ahmed qui sortit du véhicule avec un tapis roulé. Il s’orienta rapidement afin de s’agenouiller pour remercier Allah. Les deux médicaux en profitèrent pour se dégourdir les jambes et soulager leurs trochanters et leur vessie. Il était temps de boire. Les urines étaient déjà brunes bien que les papilles ne criassent pas leur soif. Il fallait éviter le piège d’une sournoise déshydratation dans l’étuve qui leur servait de transport.

« Tu veux des nougats ? »

« Tu n’as rien d’autre ? »

« Du pain. »

« Bon, donc du nougat. Avec du pain. S’il te plait. »

Brigitte épousseta le siège dans un geste habitué avant de reprendre sa place à l’arrière. Elle préférait rester sur cette banquette qui lui paraissait plus confortable, lui permettant d’allonger ses jambes. Jeuh ferma la portière et releva ses lunettes. Toujours rien sur l’horizon, plat comme une Hollande. Les mots étaient aussi rares que les virages. Le reg était informe, sans début ni fin, sans devant ni derrière, sans gauche ni droite.

« Le sable, c’est pas ça qui manque, mais il y a surtout des cailloux. Le reg, on dit. » Tournier.

L’hypnose reprit ses rêveurs fracturés par les longues journées précédentes. Le bateau quitta l’embarcadère pour les rives de Zanzibar, la tête pliait sous les voûtes d’un donjon fantasmagorique, les pieds dansaient sur les nénuphars d’un loch tranquille. Chacun poursuivait sa quête du Graal.

Le vent, lui-même, était parti en catimini sans claquer la porte. La chaleur plombait les songes.

Au bout d’une paire d’heures, les yeux en espagnolette furent attirés par une traînée de poussière. Un troupeau de bison sauvage traversait le désert ?

« La route. »

Ahmed expliqua ensuite qu’il s’agissait tout simplement et malheureusement tout simplement, de la piste principale qui relie les villes d’Atar et de Chinguetti. Artère nourricière dans ce pays exsangue, elle irrigue les populations isolées des bienfaits de la civilisation moderne.

Des flots ininterrompus de fourgons chargés de denrées, de poutrelles ou de bétails croisaient des poids lourds, gorgés de gravats et de ciment, qui alimentaient les prochaines extensions de la route. La terre parut encore plus plate et morne, mangée par cette fourmilière pharaonique. Les traces de pneus se multipliaient comme si les chauffeurs, ivres de solitude, hésitaient pour s’engager vers l’éclatant progrès. Le Toyota virait d’un bord à l’autre, rasait une balise blanche puis un épineux distrait.

Personne ne disait mot. Chacun fixait la tente posée en bordure de route, noyée dans une brume malsaine, faite de pots d’échappement et de klaxons. Les toiles étaient soulevées régulièrement par le souffle des véhicules pétaradants.

« Bonjour. Voulez-vous du thé ou autre chose ? »

« Merci. »

« Il vous reste environ vingt kilomètres pour rejoindre Atar. »

« Nous allons rester ici pour aider les derniers coureurs. »

« Vous pourriez aller vous reposer à l’hôtel. »

« Nous irons ce soir quand tout sera plus calme. Il risque d’y avoir pas mal de travail pour nous sur cette route. »

« Mettez-vous à l’abri car les camions nous enfument. Et avec la chaleur ! »

Les mauritaniens étaient les seuls hôtes de ce bivouac. Ils remplissaient leur tâche avec délicatesse et courtoisie, très attentionnés pour leurs visiteurs. Aucun organisateur européen n’avait voulu se poser bien longtemps dans ce trou à rat, ce piège à fumée. Le chèche était bien sûr de rigueur pour ne pas mourir asphyxié. Le bruit, infernal, continuel, vrillait les oreilles. Il fallait se cloisonner dans les recoins de la khaïma pour avoir un semblant d’intimité. Les autochtones en étaient bien conscients, laissant les meilleures places aux nouveaux arrivants. Aucun feu n’avait pu être allumé à l’extérieur, par manque de branchage sur ce terrain pelé mais aussi probablement pour éviter d’avoir à le veiller.

La nourriture était cependant abondante, même gargantuesque. Les cartons débordaient de vivres et d’eau. C’était quand même toujours les sempiternels mets qui revenaient, à savoir : nougats, pâtés, mortadelle, barres de fruits secs, riz et pâtes, bien inutiles crus, conserves de salade de fruits et pain en baguettes. Il n’y avait rien d’autre à faire que de se remplir le ventre dans cette salle d’attente improvisée. Les couteaux étaient disponibles et passaient de mains en mains, ainsi que les bouteilles.

Dans un angle de la tente, le nécessaire à thé était déployé, étalant ses verres colorés de frises rouges et vertes. Les feuilles de menthe égayaient, de leur parfum léger, les volutes plombées qui bouffaient à chaque camion.

La crasse s’installait sur les tapis, sur les vêtements, sur la peau. Elle devenait lourde à porter, omniprésente et étouffante. Malgré une seule douche en sept jours et des kilos de sable avalés, Jeuh n’avait pas encore ressenti une telle croûte. Ses pores étaient submergés par une sphaigne desséchée qui colmatait les mouvements et la pensée.

« Alors comme ça vous êtes de Lyon ! »

« Oui, tous les trois, nous faisons partie d’un club et nous entraînons à Parilly. Vous connaissez ? »

« Bien sûr, j’y jouais au football pendant mes études. »

« Ca n’a pas bien changé depuis. Il faudra passer nous voir. »

« Vous préférez commencer par la salade de fruits ou par une tranche de charcuterie ? »

« D’abord une bouteille d’eau, puis je verrais. »

« Le thé, vous le prenez avec ou sans sucre. Je vous rappelle qu’il est parfumé à la menthe. »

« Cela restera mon meilleur souvenir. »

« J’espère que mon sac a bien suivi dans le 4×4 car j’aimerais être propre ce soir pour les festivités. »

« Vous pensez que nous allons apprécier ? »

« J’ai prévu de faire des photos. Pourvu que les piles aient tenu. »

« Vous penserez bien à me donner votre adresse. Je n’ai pas de crayon sur moi. »

« Vous n’avez aucune nouvelle de ce qui se passe en France ? »

« Dire qu’il va falloir reprendre le travail dans quelques jours ! »

« Personne ne veut le reste de mortadelle ? »

« Puis-je avoir une deuxième tasse de thé, s’il vous plait ? »

« Il faut que je m’achète de nouvelles chaussures. »

« Personne n’a vu Antoine ? »

« Et vous fumez, vous les médicaux ? »

« Bon, c’est pas qu’on s’ennuie en votre compagnie mais les heures passent bien vite. »

Jeuh avait l’impression d’être dans le hall de la gare de Saint Aunés au milieu des personnages de Dubout. Dans un méli-mélo de caractères, de vêtements et de nourriture, les mondanités reprenaient leur cours. Il ne manquait que les lumières blafardes des distributeurs divers et les néons des galeries marchandes. Finalement, les Lyonnais dirent au revoir en vidant une dernière bouteille pour croiser René. C’était le grand vainqueur de l’épreuve ! Il avait parcouru les 323 kilomètres en un peu plus de 52 heures.

« Je viens me poser ici car les bruits de l’hôtel me dépassent. »

« Tu vas bien ? »

« Ca va. Je viens donner un coup de main aux derniers engagés. Il faut les soutenir sur la dernière étape car elle est très pénible. »

« Ca te fait quoi d’avoir gagné ? »

« Rien, pour le moment. J’y suis arrivé. C’est tout. »

Il vint s’accroupir entre les deux médicaux, tendant le bras pour une tasse de thé.

« C’est la meilleure chose de la compétition. Je la regretterai. »

« A l’hôtel ? »

« Ce n’est pas pareil. Il manque l’ambiance. »

Ayant calé son verre entre les genoux, René détacha la banane pendue à la ceinture. Il en sortit des petits sachets d’herbe qu’il tria religieusement. Jeuh était intrigué. Les performances de ce presque quinquagénaire seraient-elles liées à un quelconque effet amphétaminique ? En mastiquant, le champion de la semaine répondit à la question muette qui flottait dans la khaïma :

« Ca, c’est du thym. L’autre sachet, c’est du romarin. Ils viennent de chez moi. Vous en voulez ? »

« Pourquoi prends-tu ces herbes ? »

« Ca me rappelle mon chez-moi. Je reprends des forces. Et, en plus, c’est bon. J’aime bien. »

« Tu nous as fait peur ! »

Les passages se succédaient dans la tente sombre. Le calicot se soulevait épisodiquement sur une tête empoussiérée. Les heures filaient tranquillement, sans heurt. Les discussions allaient bon train, entrecoupées uniquement par le vacarme de la route.

« Eh, les mecs ! Ca va ? »

Dans le dernier poste avant la civilisation, les regards se tournèrent vers l’intrus qui se projetait ainsi. Hon venait d’arriver en compagnie de Jeanne. Il était toujours aussi tonitruant, attirant l’œil par sa chevelure savamment désordonnée, ceinte d’un bandeau coloré. Jeanne restait son ombre fidèle mais solide.

« Dis donc, cette nuit, ça a donné au CP 14 ! Ils ont perdu trois tentes. Les toiles se sont déchirées sous la tempête. Ca va leur faire de bons souvenirs ! »

« Ici, ça va. C’est un peu bruyant et surtout plein de poussière. »

« Tu ne sais pas combien il en reste sur la piste ? »

« Nous sommes ici depuis ce matin au lever du jour. Tout le monde ne s’arrête pas au CP 15, préférant finir d’une traite. Et comme on reste dedans…»

« Bon, je vais aller voir. Tu viens, Jeanne ? »

Le Toyota démarra en faisant crisser les pneus, non pas pour frimer mais pour éviter de se faire prendre en sandwich entre deux « trente tonnes ».

Le calme revint dans l’enclos. Hon faisait penser à Polichinelle, personnage braillard, criard, mais coloré, qui dérange l’ordre établi en s’attirant la sympathie. Son entourage est content de le voir, mais aime bien la tranquillité épisodique retrouvée pendant ses absences.

Quelques coureurs passaient, posaient, buvaient, mangeaient et surtout discutaient. Jeuh se dit qu’il y avait une éternité qu’il n’avait pas suivi de conversations aussi longues, mais aussi décousues et superficielles. Ou la civilisation se rapprochait, ou le mutisme imposé par le désert devenait subitement trop lourd. Ou tout simplement, les deux.

« Jeuh ! Il faut que tu ailles à la rencontre de l’Italien. Il est vraiment mal en point et ne veut pas s’arrêter. »

« Je le comprends. C’est loin ? »

« Environ deux kilomètres en amont. »

« Brigitte, tu peux me préparer un sac avec plusieurs bouteilles d’eau. J’y vais à pied. Tu peux rester pour surveiller les autres ? »

Comme d’habitude, l’infirmière ne dit mot. Elle récupéra un sac à dos anonyme dont le contenu fut vidé puis rangé dans un coin de la tente. Deux ou trois barres nutritives furent enfouies entre les litres de boisson. Il n’était pas question d’y ajouter un quelconque sparadrap ou bandage, la mallette en étant pratiquement vidée depuis les derniers jours. Le médecin prenait du temps pour s’équiper. Les chaussures de marche enfilées, le chèche infatigable fut tortillé consciencieusement sur le crâne puis serré sur les joues. Les lunettes noires se posèrent sur le nez.

« A tout à l’heure. »

« Bon courage ! »

« J’y vais tranquille. »

« Je garde le camp. »

« Je te fais confiance. »

Il fallait passer entre les camions qui ne ralentissaient pas, malgré le croisement. Le nuage de poussière rendait pourtant la vision bien opaque. La chaleur tombait sur la nuque du médecin qui fit ses premiers pas en direction d’un bosquet d’arbres, seul repère visible dans ce maelström.

Peu à peu, les yeux s’habituèrent, les vapeurs plombées de sable s’atténuèrent. La piste jaune était là, étalée comme une première découverte. Très large, mangée par de profondes ornières, elle s’arquait entre des balises blanches peintes à l’envi : Il devait rester des pots de peinture entiers aux pisteurs chargés de marquer les centaines de kilomètres précédents. Le sol était inégal, fait de trous et de cailloux, d’herbes et de ronces. Le pied était réfléchi, la marche lente. Le soleil reprit ses droits sur l’humain, l’empoignant par les épaules pour lui faire courber l’échine.

Jeuh croisa des ombres décharnées qui paraissaient déambuler dans les hasards du sable. Seul le dossard lui indiquait qu’elles faisaient partie de l’aventure. Le bras se levait. Elles avaient reconnu le médecin mais continuaient leur rêve, là-bas, tout là-bas. Un 4×4 tournait dans ce corridor de maison pour fous. Il stoppa son moteur à quelques pas du médecin. Raphaël en descendit :

« T’as vu ? Il a mis à peine 52 heures ! »

« L’Italien est loin ? »

« Non, il s’approche. Il est à moins d’un kilomètre d’ici. Il n’est pas bien du tout, mais n’a pas voulu monter dans le véhicule. »

« Merci. »

« Eh ! Jeuh. Bon courage, et ne change pas…C’est du super boulot que vous faites. »

Le voilà, à nouveau seul sur cette piste, sans fin, sans forme, sans âme. Il fallait continuer, marcher, avancer parmi rien. Le corps se concentrait dans l’épreuve. L’esprit se détacha encore. Le décollage fut plus rapide, par habitude ou pour les derniers soubresauts. Il avançait comme un enfant promenant son ballon d’hélium dans un jardin public. Jeuh y trouva une certaine jouissance. Les pensées jaillissaient sans queue ni tête, agréables comme un verre de bon vin. Elles alimentaient les muscles qui retrouvaient là un regain d’énergie. La source ne semblait pas vouloir tarir. Au rythme lent imposé par la débauche de calories ambiante, le médecin se sentait capable de marcher pendant des heures. Rien, toujours rien dans ce champ criblé de caillasses. Jeuh n’y prêtait pas attention. Ses quadriceps étaient chauds et bien huilés. Les endorphines avaient rempli le réservoir cardiaque. Plus de minute, pas d’heure, pas d’horloge, le temps devenait immobile, torréfié par un implacable hélios. Les litres d’eau étaient ingurgités de façon automatique, avant toute sensation de soif. Le corps était bien rodé depuis une semaine.

Un fétu de paille vacilla à main gauche. Le médecin distinguait maintenant plus nettement ce qui aurait pu être pris pour un vieil arbuste branlant. Il reconnut le branchage qui servait de bâton, les feuilles écarlates qui entouraient le faîte, le tronc noueux, torturé par l’alizé et le soleil. Mais il percevait surtout la formidable énergie qui se dégageait de cette image en mouvement. De végétal, il devint reptilien puis, à l’approche, se montra humain. La métamorphose était engourdie, papillon de cocon de larve, mais la volonté suintait en grosses gouttes, transpirait dans chaque geste, chaque attitude.

« Georgio ! »

« Ami ! »

Le bras s’avança vers l’épaule compatissante pour étayer la marche ininterrompue. L’eau d’une bouteille ruissela sur des lèvres craquelées, labourant de tranchées brunes les rides de douleur. La tortue avançait en madisson entre les ornières, pièges pour chevilles trop usées.

« Il reste beaucoup ? »

« Tu vas y arriver. »

« C’est dur mais… »

« Mais tu ne lâcheras pas. »

Chancelant sur ses pieds déchiquetés, ses jambes cartonnées, ses cuisses calcinées, brûlant ses dernières protéines, ses ultimes calories, l’Italien avançait parce que son cerveau l’avait décidé. Au-delà de la souffrance physique, par-dessus l’inhumaine torture, il puisait dans ses rêves la tenace volonté qui le tenait debout. Plus rien ne comptait désormais que la ligne d’arrivée. La hargne s’était fait des couleurs de guerre sur le visage du transalpin. Le front s’était creusé, les yeux noircis. Les ridules des paupières crissaient de sable. Les lèvres étaient amincies et rectilignes, les poils hirsutes de sa barbe naissante dissimulaient à peine les saillants reliefs de la mâchoire. Les joues étaient devenues concaves de privations ordonnées. Le bandeau sur les tempes baignait dans un mélange de sueur, de crasse, de poussière, de rage, retenant mal les mèches d’une tignasse explosée.

La distance fut longue pour arriver au CP15. Le corps entrait en fournaise et l’esprit en cathédrale. LA était présente, forme sans enveloppe charnelle. Jeuh la touchait, la sentait mais ne la vit pas. Familière, elle se domestiquait de plus en plus aisément dans le fil des épreuves mais refusait de se dévoiler. Un tulle évanescent embrouillait les questions. La présence suffisait, rassurait et comblait.

« Tu viendras dans mon pays ? »

« Lequel ? »

« Le Cap-vert, bien sûr ! »

« Tu m’invites ? »

« Non ! »

« Alors, je viendrais. »

Brigitte faisait les cent pas sur la route. Raphaël lui avait déjà, en bon journaliste, relaté les faits en les grossissant un peu. Le mélodrame est le nerf de la guerre du pigiste, comme le croissant au beurre pour le boulanger. Du sang, des larmes, du charme, un zeste de délation, tout se vend. Et tout s’achète…

Dès qu’elle aperçut les deux marcheurs aux allures d’extraterrestres, l’infirmière se précipita, évitant par chance les roues d’un autobus surchauffé et surchargé. Elle se jeta sur Georgio pour lui faire une grosse bise, ouvrit le sac qu’elle trimbalait pour en extraire une bouteille et arrosa tout le monde.

« A ton âge, papy ! »

« Mais, Brigitte, nous avons le même âge ! »

« Oui, mais moi j’évite de faire du sport. Tiens, Jeuh. Je t’ai allumé une cigarette. »

La phrase de Churchill, grand amateur de cigares devant l’éternel, est ainsi rentrée dans la légende de la course grâce aux étincelles d’amour d’une infirmière dévouée.

Le trio échoua péniblement dans la khaïma plombée de vapeurs de kérosène. Il y retrouvait, entre autres fantômes desséchés, les trois Italiens, Ricardo au regard de chien battu, Philippo, qui avait pris dix ans de sagesse et Amérigo, toujours aussi impassible. Ils attendaient, depuis l’annonce du caméraman, le retour de leur vieux compatriote.

Un fragment de Toscane, vallons verdoyants et linges aux fenêtres, chants et fruits, douceur et joie, illuminait les ténèbres du lieu insalubre. Ils se mirent à discuter, comme en plein marché sur la place de San Gimignano. Jeuh et Brigitte les laissèrent se reposer, s’isoler sur leur mont Amiata.

Les concurrents, installés depuis quelques minutes, marquaient leur respect en baissant le ton de leurs conversations. Au bout d’un certain temps, il n’y eut plus que le doux rire du chianti débordant de la coupe, répondant aux délicieuses ondulations de l’Ombrone. Chacun y puisait un peu de vigueur, une tranche de courage ou une brindille d’espoir.

L’arrivée n’était plus très loin dans les tripes des derniers coureurs. La tente se vidait. Les départs se succédaient pour la dernière étape et les arrivants se faisaient rares. Les quatre mousquetaires buvaient et mangeaient de bon cœur.

« Qu’allez-vous faire ? »

« Nous passerons la ligne ensemble. »

« OK, on vous attend à l’entrée de la ville. »

Brigitte et Jeuh rejoignirent Ahmed qui tentait de déblayer son pare-brise. Surtout pas d’eau, elle était pourtant moins rare dans cet endroit, mais elle risquait de coaguler les divers détritus étalés en points d’impact pour en faire une croûte compacte. Le chiffon, traditionnellement gris souris, s’agitait en frou-frou au milieu du nuage de poussière.

Tout le monde s’installa pour le dernier bout de piste avant la ville. L’infirmière tint à conserver sa place arrière. La banquette était en effet chargée de différents ustensiles récoltés les derniers jours ; des cailloux aux formes bizarres et branchages couraient entre sac personnel, bouteilles, paquets de cigarettes, lunettes de soleil, duvet et appareil photo. Il restait peu d’espace pour les jambes mais l’ensemble faisait cosy.

La route rectiligne fut sans imagination, sans souvenir particulier. Les passagers voyaient grandir la ligne blanche des premiers bâtiments. Les faubourgs d’Atar se dévoilaient dans leur nudité cachectique.

Ahmed demanda alors de fermer les vitres du véhicule. Cela permettait d’éviter les pestilences des cadavres de dromadaires étalés sur les bas cotés. Des troupeaux de mouches se collaient au véhicule qui ralentit pour éviter un vieux camélidé en train de rendre l’âme au milieu d’un croisement.

Puis l’avenue se fit subitement plus large, plus propre, plus vivante. Les échoppes se tenaient la main, garagiste aux obélisques de pneus, coiffeur aux chaises bariolées, épicerie aux insectes bourdonnant, café aux ténèbres hospitalières, médecin traditionnel aux vertus « théra-magiques » affichées. Les publicités, peintes à la main, vantaient pêle-mêle les mérites d’une boisson gazeuse américaine, l’utilisation des préservatifs dans la lutte contre le sida, les douches d’un nouvel hôtel, l’efficacité de la politique intérieure du bon président, l’huile végétale pour les friteuses locales et l’ouverture prochaine d’une ligne aérienne. L’animation était cependant rare sur ces grands trottoirs car la chaleur à son apogée.

Ahmed stoppa la voiture à l’ombre d’un vieux bâtiment délabré qui faisait le dernier angle avant la ligne d’arrivée. Les deux européens descendirent pour fumer une cigarette. Les quelques passants ne manifestèrent aucune curiosité en leur présence. Brigitte était pourtant toujours aussi volubile, crachait ses bleues bouffées de nicotine et portait un pantalon moulant. Dans ce pays où la religion islamique est d’état, Jeuh se dit que les ordres hiérarchiques devaient s’engluer dans la bonhomie ambiante. A cet instant, un jeune imam passa sur un vélo d’avant-guerre en les dévisageant. La fraîcheur du visage, encadré par une barbe naissante, rassurait sur le nombre d’années d’apprentissage encore nécessaire pour cet apprenti intégriste.

Les enfants commençaient à entourer l’infirmière qui prit la place d’une maîtresse d’école. Une ronde fit suite à des chants d’écoliers. La récréation vit arriver les « gendarmes et les voleurs » puis le « chat perché ». La marmaille papillonnait devant le Toyota, soulevant une brume de poussière. Ahmed en avait profité pour entrer dans le bistrot voisin et en ramena trois canettes glacées. Les minutes passaient lentement. Les promeneurs étaient peu nombreux. Le chauffeur sortit de sa torpeur :

« Venez ! »

Sa main gauche battait le rappel pour un nouveau voyage dans son véhicule. Jeuh fut surpris de cet élan d’autorité.

« On a décidé d’attendre les coureurs ici. »

« On revient vite. »

Une première rue ; un pâté de maisons préfabriquées, des tas de briques rouges. Une deuxième rue ; des fils de fer barbelés, des jardins cultivés au milieu de tôles ondulées. Une troisième rue ; une placette au goudron dévoré par le sable, des carcasses de voiture, des joueurs de foot avec boite de conserve « Adidas ».

« Restez là. Je reviens. »

Tout était calme dans ce quartier qui jouxte l’artère principale, telle une léproserie dans un hôpital de luxe.

Jeuh se laissait bercer par les évènements et écouta la voix radiophonique qui débitait dans un français châtié le dernier discours du ministre de l’intérieur. La radio officielle est comme un oreiller. Elle rappelle la maison et permet de s’endormir. Brigitte s’était calée de guingois dans la banquette et gardait les yeux mi-clos. Les enfants jouaient dans un silence ouaté. Les passants frôlaient le macadam. Les vélos slalomaient en hirondelle d’un bout à l’autre de la placette. Une femme planait dans ses espadrilles en portant un seau d’eau.

La porte du véhicule s’ouvrit pour laisser entrer le rire d’Ahmed. Il ramenait ses maigres emplettes en trophée. Trois canettes de boisson colorée et plusieurs bananes débordaient de ses grosses mains. Il déversa le tout sur son siège pour terminer la discussion entamée, au fond de la ruelle, avec un commerçant de ses amis.

Jeuh mit la main à la poche.

« Je te dois combien ? »

« C’est pour moi. »

« Il n’y a pas de raison. »

«  Je vous l’offre car nous formons une bonne équipe. »

« Tu ne devrais pas dépenser tes sous, Ahmed. Il faut les garder pour ta famille. »

« Ils auront les souvenirs racontés et il me reste pas mal d’ouguiyas. »

Le marchandage s’arrêta là. Il ne fallait pas contrarier le chauffeur. Son présent était immense, aussi large que ses yeux, aussi profond que son amitié.

Le Toyota démarra sous les salutations empressées du vendeur qui resta bien longtemps sur le bord de la route. Il rêvait probablement aux histoires merveilleuses que venait de lui chanter le troubadour.

Dédale de ruelles, labyrinthe de sentiers, quadrille de chemins, collage de maisons, puzzle de hangars, kaléidoscope de jardins potagers, les sens s’égayèrent à plaisir avant de retrouver l’emplacement initial. L’attente reprit mais fut rapidement troublée par l’apparition d’un couple de coureurs. L’un était noir, l’autre vieilli, attirant une foule de gamins criards. Il était facile de reconnaître M’Baye et son voisin Alain. Ils avançaient de bon train. La foulée était vive et le pas allongé.

« Salut ! »

« On se la fait, cette arrivée. On l’aura eu ! »

« Chapeau, les Bretons noirs. »

Ils ne s’arrêtèrent pas, de peur de ne pas repartir. Ils avaient mangé du lion et finissaient de le digérer. L’expérience de l’un avait nourri la force de l’autre. Ahmed avait gardé les bananes.

Les évènements se bousculèrent, comme les enfants qui tournaient autour du véhicule en réclamant maintenant des stylos et autres babioles occidentales qu’ils iraient revendre sur le marché voisin.

« Eh, les Italiens ! »

Brigitte les avait repérés de loin.

« Ils ne sont que trois ! »

Les médicaux et leur chauffeur quittèrent leur poste de surveillance pour s’approcher au plus près du passage présumé des compétiteurs. Jeuh s’avança auprès d’Amérigo qui trottinait :

« Où est Georgio ? »

« Il n’arrive plus à avancer. Il se traîne à l’arrière. On veut finir. »

« Vous ne deviez pas finir ensemble ? »

« Si, mais…. »

« De toutes manières, vous avez perdu et vous avez encore une heure avant la clôture officielle de l’épreuve. Il ne reste pas un demi mille. »

Ahmed s’approcha en tendant ses bras chargés.

« Prenez donc une banane en attendant votre ami. Elles sont pour vous et les médecins. Et voici des boissons fraîches. Vous pouvez vous arrêter ici. Je vais faire prévenir de votre arrivée. Tout sera fait. »

Jeuh n’en revint pas. Ahmed était devenu volubile, rompant avec son habitude des onomatopées. Il prenait fait et cause pour un sujet d’intérêt qui aurait pu lui sembler étranger. Il faisait partie de l’équipe et l’affirmait haut et fort.

« Ahmed a raison. Vous êtes dans les profondeurs du classement mais vous êtes arrivés. Vous n’êtes plus à dix minutes. Mangez ! »

Les trois Italiens discutèrent dans leur langue. Le ton monta, roula puis roucoula. Ricardo repartit en courrant de ses grandes jambes amaigries à l’extrême. Les deux autres se posèrent à l’ombre du 4X4.

« Pourquoi s’en va-t-il ? »

« Il veut passer la ligne. »

« Mais votre groupe… »

« Il nous prévoit quelque chose à l’arrivée. Nous, nous préférons attendre le vieux. Les honneurs… »

« Vous ne fumez pas encore ? »

Brigitte tendit le paquet aux deux compères. Son geste détendit l’atmosphère un peu ternie par un choix final douloureux.

Le groupe s’amusa des rires et piaillements des enfants tournant comme des étourneaux. Attirés par les dossards déchirés, les gueules brûlées, les cheveux clairs, la langue inconnue, ils fuyaient au premier geste de ces épouvantails en baskets. Le cercle se resserrait dès que les occidentaux ne les regardaient plus, pour s’évanouir au moindre lever de tête. Quelques-uns commençaient à s’enhardir et proposaient des cartes postales de la ville. D’autres, aux poches vides, mais à la bosse du commerce naissante, monnayaient une visite guidée d’Atar ou le don de crayons. Quand la pression devenait trop importante, Ahmed intervenait et, tel l’instituteur, les renvoyait aux quatre coins de cette cour de récréation improvisée.

Finalement, de guerre lasse devant l’absence de répondant, la basse-cour s’amenuisa pour disparaître totalement aux premiers cris qui claironnaient l’arrivée d’un nouveau concurrent. Il n’était toujours pas Italien. Tout le monde s’interrogeait. Il fallait qu’il arrivât dans les temps pour ne pas pénaliser ses compatriotes. Ceux-ci s’impatientaient, devenaient nerveux, assis devant la trotteuse infatigable de leur montre.

Jeuh choisit d’aller à la rencontre de Georgio. Pourquoi lui ? Encore lui ? Il ne se posa pas la question. Il l’avait décidé tout seul dans sa tête en observant les membres du groupe qui trépignaient d’une impatience mal contenue. Il lui fallait accélérer les choses, précipiter les évènements, finir cette histoire en beauté.

Deux bouteilles d’eau furent récupérées ainsi qu’une paire de bananes. La route était longue et rectiligne avant de plonger vers l’est en un angle pointu. La chaleur, relâchée par le goudron, était difficilement soutenable. Peu de gens s’aventuraient sur le trottoir, encombré de détritus divers et malodorants. Seules les mouches accompagnaient le marcheur dans cet éden drosophile. Leur bourdonnement incessant et leurs rase-mottes confirmaient l’intérêt du couvre-chef. Elles se collaient uniquement sur les bras, seules parties découvertes à cet instant. Jeuh avançait dans le silence, à peine obscurci par les camions et les klaxons de vélos.

La vie semblait éthérifiée par le soleil. Premiers pas sur Mars, lune rouge grillée, ou réveil dans un bloc opératoire. Tout était calfeutré, ralenti, géophyte. Il fallait éviter de marcher sur les croûtes de goudron, vestiges d’un ancien enrobage préélectoral. Décapé par le vent, rongé par le sable, cloqué par le soleil, il n’en subsistait qu’un eczéma purulent aspirant la semelle. Les bas cotés offraient l’avantage d’un tapis sablonneux qui évitait de rôtir les voûtes plantaires.

Là, à l’orée du regard, se tenait une maigre forme. Jeuh reconnut à l’instinct son ami italien. Il accéléra le pas pour le croiser auprès d’une carcasse de chameau aux lourds effluves. Un œil, épargné par le bec des rapaces, contemplait la rencontre du haut de torpides sphacèles en chou-fleur.

« Tu m’attendais ? »

« Oui, et je ne suis pas le seul. »

« Merci. On ne s’arrête pas. »

Il est vrai que le seul témoin de cet aparté ne semblait pas y porter un intérêt bien vif. Il restait de marbre et difficile à débrider. Les pestilences étaient, par contre, bien trop démonstratives pour s’engager sur une dissertation.

« Bienvenue sur Terre ! »

« Ou retour en enfer… »

Il fallut porter, étayer, soutenir, contrebalancer, épauler, pousser, caler, aider, divertir, pommader. Le corps en débris du coureur avançait par à-coups, par l’unique volonté de ses neurones tétanisés. Les rides du sol devenaient le reflet de ses souffrances, de son silence. Le véhicule médical était maintenant visible dans la lointaine brume. Des gens s’agitaient aux alentours.

« Arrête-toi un instant. »

« Pourquoi ? »

« Décroche mon sac. »

« Que veux-tu dedans ? »

« Mon tee-shirt. »

Jeuh fouilla dans le fatras poussiéreux pour en extraire un tricot marqué aux couleurs du Cap Vert. Pendant ce temps, Georgio avait enlevé la camisole portée pour sa traversée du désert et s’en essuyait les aisselles pour tenter de faire fuir les mouches en les privant de repas. Les veines étaient saillantes sous une peau burinée et cachectique. Il répéta encore une fois :

« C’est mon pays. J’y retourne. »

« Avec moi ? »

« Allez, direction le pic Fogo ! »

Un groupe s’avançait. L’Italien gonfla le torse puis se jeta dans les bras de ses compagnons d’infortune. Philippo avait déroulé le drapeau italien. Il gardait ses yeux de chien battu mais une lueur de fierté s’accrochait à ses pupilles.

« Eh bien, tu traînes ! »

« On n’est pas des touristes ! »

« Oh, vous, les jeunes, vous parlez beaucoup mais vous n’avez pas de souffle ! »

Ahmed leur fit finir les bananes et les boissons pendant que, tels des acteurs, ils bichonnaient leur entrée dans le monde. La « commedia dell’arte » posait tréteau dans l’avenue d’Atar. Brigitte et Jeuh se mirent en retrait. A chacun sa victoire…

Ils marchaient crânement, se soutenant mutuellement, en devisant comme en fin de partie de pêche. D’autres coureurs revenaient de l’hôtel pour les encourager. Les enfants se mettaient de la partie en leur faisant signer des autographes sur les cartes postales qu’ils auraient du vendre.

Le drapeau, brandi par Philippo, se tint bien droit dès l’apparition d’un comité d’accueil monstrueux. Ricardo avait bien fait les choses. Arrivé quelques minutes auparavant, il avait informé Hon, les journalistes et caméramans ainsi que tous les officiels de la région. La majorité des participants à la compétition s’était jointe à eux pour faire une haie d’honneur aux trois transalpins. Bien entendu, comme dans toute pièce de théâtre bien menée, ceux-ci s’arrêtèrent un mètre avant la ligne blanche tracée à la hâte. Le quatrième mousquetaire italien les rejoignait. Ils se prirent par les épaules, bras dessus, bras dessous, puis levèrent tous la même jambe au-dessus du trait fatidique.

« Forza Italia ! »

Les appareils photos fumèrent, les caméras s’évanouirent, les journalistes s’égosillaient, les bravos crépitaient. Chacun essayait d’agripper une manche des héros, de récolter une miette de leurs paroles. Ils entraient dans la légende de cette course pendant que Brigitte et Jeuh réintégraient leur véhicule. Ahmed avait pu faire quelques clichés avec un appareil prêté. Il conserverait de belles images pour les longues soirées avec ses enfants.

Personne ne parla dans l’habitacle. L’esprit était court-circuité par le choc des sentiments. Jeuh sentait LA à ses côtés, invisible mais forte.

Le Toyota finit sa course dans l’enceinte de l’hôtel, comme un galet son ricochet. La rive était atteinte après de multiples rebonds. La fête était partout. Les handicapés étaient déjà au courant des aventures italiennes. Ils se pressaient au portail pour les accueillir.

Deux splendides khaïmas trônaient dans la cour centrale, au battu recouvert de tapis soyeux. Des pots de fleur astronomiques étaient disposés aux quatre coins de l’esplanade, puis en valets le long de l’escalier qui menait à la salle de réception. Une table chargée de cocktails bigarrés faisait front devant une rangée de sofas pétillants. Les grooms avaient sorti les tenues d’apparat. Le directeur portait un costume trois pièces rutilant de décorations. La vie grouillait. Les plats de victuailles croisaient les pichets de boisson qui évitaient de justesse les broches de mouton. Les fruits surveillaient du haut de leurs étals ce remue-ménage. Jaunes, rouges, grenats, verts, pastels, ambres ou orangés, ils prenaient la pose devant les yeux gourmands du passant. Les paroles virevoltaient dans cette tour de Babel alimentaire. Jeuh traversa le buffet pour atteindre la réception.

« Puis-je laisser mon sac ici ? »

Un magnifique touareg s’approcha.

« Sans aucun problème, Monsieur. Vous devez, par contre, prendre un ticket repas et un bon pour les boissons. »

« Donnez-m’en deux. Il en faut un pour l’infirmière. »

« Veuillez signer auparavant. »

Le majordome tendit un stylo au médecin pour lui intimer l’ordre de mettre son nom sur les tablettes.

« Docteur Jekyll et Miss Hyde. »

Une petite revanche sympathique pour des médicaux défigurés par la fatigue et la poussière. Jeuh rendit la plume espiègle et en profita pour pousser le bouchon.

« Vous n’auriez pas un endroit tranquille pour dormir ? »

« Il n’y a que des dortoirs, où les matelas sont alignés à même le sol. Vous êtes bien trop nombreux pour notre petit établissement, qui s’en trouve toutefois bien honoré. Avec un peu de chance, vous y trouverez une place vacante. »

Le médecin donna une cigarette brune à son interlocuteur installé face à un énorme cendrier déjà bien engorgé.

« Sur la terrasse ? »

« Vous savez, l’hôtel dégage toute responsabilité… »

« Vous savez, vous aussi, que les moustiques ne montent pas à cette hauteur ! »

« J’ai les clés. Je vous ouvrirai en temps utile. Personne ne doit savoir… »

« Il me reste des cigarettes. Si vous les aimez, n’hésitez pas à m’en demander. Par contre, si vous pouviez me trouver deux matelas confortables ainsi que de bonnes couvertures… »

« Je ne sais pas. Tout a été pris d’assaut à l’arrivée des premiers coureurs. Nous sommes dévalisés. »

« C’est comme nous. Il nous reste très peu de boîtes de médicaments. »

« Je vous poserai les matelas et les couvertures dans la montée d’escalier. Mais ne dites rien à personne. »

« Je vous remercie de votre aimable compréhension. D’ailleurs, je vous confie mon paquet de cigarettes pendant que je vais me plonger dans un bain. Où se trouve la meilleure salle de bain ? »

Jeuh récupéra, dans son sac vieilli, la petite serviette religieusement pliée qui attendait depuis si longtemps. Il saisit le savon et grimpa à l’étage. La coursive était large, aérée mais encombrée de couchages, comme un dortoir de caserne.

Entre deux portes, se trouvait le paradis. La peinture craquelée laissait suinter, entre deux jaunes, des entrailles poisseuses, terrain de jeux de gaillards cancrelats dont la joie de vivre était à peine ternie par le nouvel intrus. Il était vrai que ses prédécesseurs avaient disparu, abandonnant cependant quelques gros poils frisés du meilleur goût au fond de la vasque crasseuse. Le carrelage, en fin damier blanc et noir, entrecoupé de larges joints maintenant gluants, relâchait ses miasmes sous les semelles de l’arrivant.

La musique était partout présente dans cette timonerie du moyen âge. La ritournelle glauque du conduit d’eau chaude répondait au diapason rouillé du robinet syphilitique. De nombreux insectes volants étaient entrés dans le bal et se léchaient les babines devant la blanche viande qui arrivait. A chacun son buffet…Il n’y avait ici qu’un simple tabouret bien étroit pour entasser toutes les affaires vestimentaires. Son bois pourri écartait les lèvres pour échapper une chaussette en amuse-gueule. Un gros lézard tenait le compte des locataires de la cabine de douche. Son œil libidineux déshabilla l’arrivant pour en estimer la valeur. La langue fourchue s’échappa à la tombée du dernier dessous.

Quelqu’un tapa à la porte.

« Jeuh, viens. On a besoin de nous. Tu te laveras tout à l’heure. »

Le lacertidé voyeur laissa échapper une mouche par dépit. Il fallut se rhabiller d’une tenue à odeur de fauve, enfiler des sandales dévorées par une probable mycose avant d’attraper le poisseux loquet qui retenait les gonds rongés par la rouille.

« Brigitte ! Que se passe-t-il ? »

« Je n’aurais pas le temps de te frotter le dos. Plusieurs coureurs ont besoin de soins. Tu verrais l’état des pieds ! »

« Ils ne nous lâcheront pas les baskets ! »

« C’est le cas de dire. »

Le camp était installé à la manière des légions romaines. Autour d’un plan central occupé par les khaïmas, une allée circulait en rectangle pour desservir les tentes de repos destinées aux modernes légionnaires. Dans chacune était installé le barda avec sac à dos, souvenirs achetés à fort prix, vieilles sandales, cannes de marche, duvet, matelas, reliquats de repas hyper calorique et cannettes de boisson.

Une collection de pieds écorchés vifs s’étalait sur la margelle du trottoir. Les fantassins du désert attendaient leurs soigneurs. Jeuh et Brigitte filèrent vers leur malle médicale en longeant cette rangée de plaies. Il allait falloir être rapides et efficaces. Encore une fois…

Marc, rasé de près et sentant bon le dernier parfum à la mode pour les hommes, les vrais, passa dans une tenue impeccable :

« Vous n’auriez pas une pellicule photo ? »

« On n’a même plus de sparadrap. »

La cantine était en effet bien vide. Quelques morceaux d’Elastoplaste, un quart de bidon de désinfectant, un demi tube de pommade et de rares antibiotiques, devenus bien inutiles. Il fallait composer, jouer avec la pénurie. Une collecte fut organisée auprès des coureurs les plus prévoyants afin de récupérer le maximum d’échantillons.

« On partage le travail ? »

« Comme d’habitude ! »

« On s’appelle si problème »

Chaque soignant partit avec ses trouvailles pour un grand tour au milieu du jardin des plantes : pied-d’alouette, pied-de-loup, pied-de-mouton, pied-de-veau, pied-d’oiseau. Souvent tropicales avec leurs champignons vénéneux, qui dévoraient la chair fraîche. Parfois grasses de leurs ampoules suintantes, qui éclairaient les durillons. De temps en temps, carnivores au derme vermillon strié de bien visibles nervures blanches. Encore écloses de leur pétale unguéal gorgé de sang qui baillait de sa dernière farce.

Les travaux pratiques d’anatomo-pathologie se firent dans la décontraction la plus totale. Certaines victimes en profitaient pour tirer des clichés souvenirs, d’autres faisaient des commentaires sur la qualité présumée des chaussures de marche. Raphaël essayait de filmer les dépeçages les plus réalistes dans le style « Danse avec les loups ».

« Jeuh. Viens voir ! »

Brigitte était accroupie aux pieds de Georgio. Il lui avait fallu beaucoup de temps et l’aide de l’infirmière pour mettre à nu ses deux tarses. Il n’en restait qu’un immense hachis fait de viande et de pus. L’œdème avait infiltré tous les tissus périphériques et remontait vers les malléoles.

« Il faut le faire tremper. »

« Dans quoi ? On n’a plus rien. »

« Trouve une bassine et nous y mettrons le reste de désinfectant en notre possession. Pour le moment, je finis tous les autres. Comme ça, il n’y aura plus que lui. Nous pourrons tout utiliser. »

Le médecin se tourna vers la dernière rangée de pieds pendant que l’infirmière s’enquérait d’un récipient auprès d’un garçon de l’hôtel. Les derniers soins semblèrent tout d’un coup bien plus faciles et simples après cette vision. D’ailleurs, les spectateurs ne s’y étaient pas trompés non plus en désertant la boucherie pour le buffet de viande froide qui se dressait à proximité. Quand Jeuh eut enfin fini, l’Italien baignait, comme un grand-père, dans une bassine en fer blanc. Le dernier flacon de Bétadine fut vidé dans le jus mordoré qui grignotait les orteils.

« Je n’ai plus de pansement. »

« Ne te tracasse pas. Il n’y a plus, non plus, d’Elastoplaste en rouleau. »

« Il me reste cinq ou six compresses, pas plus. »

« J’ai un fond de tube de pommade. »

Les pieds furent sortis du bain. Posés sur une serviette douteuse, ils révélaient l’amplitude des dégâts. Plusieurs tendons étaient visibles, collés sur un coulis de muscles bien rosés. Des plaques de nécrose parsemaient la surface comme un gâteau trop longtemps laissé au four. Les lames du vieux ciseau, passées au briquet, reprirent leur méticuleux ouvrage. Les sphacèles décollés étaient jetés dans le pédiluve. La couleur du bain masquait les déchets. L’épluchage se déroulait en silence, sans douleur, sans hâte. La fatigue était bien trop lourde maintenant.

Deux champs stériles furent découverts au fond de la malle. Gorgés de pommade, enchâssés par les ultimes compresses, les pieds furent emballés dans ces papiers de forme carrée. Un rouleau de sparadrap permit de faire garrot au niveau des chevilles, empêchant la poussière de pénétrer dans ce bien fragile pansement.

« On dirait des pieds paquets ! »

« Avant de manger, il faut s’occuper de son rapatriement sanitaire. »

« On va l’envoyer à Dakar. »

« Mais comment ? »

« Je vais chercher M’Baye. Il nous doit bien ça. »

« C’est quand même vrai que j’ai faim. »

Le Sénégalais fut vite repéré dans son éternel car unique short. Il venait de prendre sa douche mais sa lèvre inférieure était toute blanche.

« Que t’arrive-t-il ? »

« J’ai les lèvres bouffées par la sécheresse. »

« Mais c’est de l’Elastoplaste que tu as collé ! »

Le jeune noir, fort de son premier contact avec la médecine européenne, avait appliqué avec religiosité une de ces bandes collantes qui soignent si bien les douleurs diverses.

Jeuh entreprit de lui ôter avant que les crevasses ne fussent imprégnées de glue. Il utilisa ensuite une pommade de protection solaire proposée par un de ses voisins.

« J’ai besoin de toi. »

« Je suis ton ami. »

« Ce n’est pas pour moi. Il faut que tu emmènes Georgio à l’hôpital de Dakar. Il n’a pas un sou. »

« Je prendrai avec lui la pirogue puis le taxi. J’ai beaucoup d’amis et je rentre dans mon pays. Je lui servirai de guide. C’est un grand sportif. Je suis fier de lui être utile. »

« Tu peux l’être car, toi aussi, tu es un grand. Tu es simplement encore un peu jeune…»

M’Baye salua son toubib avant de gagner la guitoune de l’Italien.

« Eh ! Il y a un type qui vient d’être retrouvé errant dans la ville de Chinguetti. Il attend au poste de police et réclame ses amis de la course. »

« Je parie que c’est Joseph. Il a du griller les derniers neurones. »

« Tu as gagné. Il faut aller le chercher. »

« Sans moi. J’ai encore bien du travail et je garde Brigitte et Ahmed. Tous les concurrents ne sont pas encore rentrés. La preuve… »

Le médecin s’esquiva pendant que Hon cherchait des volontaires, bien rares, pour faire le bout de chemin. Il puisa, dans les réserves de l’infirmière, une cigarette méritée.

« C’est arrangé. »

« Que décides-tu pour Joseph ? »

« C’est fait. Ils n’ont pas besoin de nous. Nous restons là. »

« Ca tombe bien car il y a un allemand qui hurle sur la route afin de voir un médecin immédiatement. »

« Tu en connais beaucoup, des blagues comme celle là ? »

« Ce n’est pas pour rire. »

Jeuh en avait soudain par-dessus la tête. Il voulait se poser, s’enfoncer dans un de ces délicieux fauteuils qui lui tendaient des accoudoirs prometteurs. Il aurait aimé enlever ses sandales pour regarder danser ses arpions. Il aurait bu volontiers un de ces cocktails de fruits aux pailles aguicheuses.

« Si j’y vais, je le disqualifie en le forçant à monter dans la voiture. Il ne pourra jamais dire qu’il a réussi son périple. »

« Je suis allemande. Tu le sais… Je vais le raisonner. »

Et Jeuh se souvenait. Il se souviendrait toujours. La chute du mur de Berlin, la télévision, 1989, la visite de son amie infirmière, ses pleurs devant les premiers coups de pioche, son enfance à l’Est, son histoire dans le pan d’Histoire qui s’effondrait. Il avait gardé pour l’éternité une tendresse totale envers Brigitte, même quand, comme en cet instant, elle le secouait un petit peu.

« Bon, je te suis. Mais je te préviens. Tu te débrouilles. Il marche sans soin ou finit dans le véhicule. On ne va pas traîner. »

« J’en ai assez bavé, moi aussi. »

« Je t’adore ! »

Les deux compères sortirent, la main dans la main. Regonflés au milieu de ce « Mash » mauritanien, ils se rappelaient leurs vieilles missions.

Les deux pieds dans la boue, les mains ensanglantées par les blessures d’enfants, les regards hallucinés par l’horreur, les tympans percés de cris, l’âme brouillée par les souffrances, ils avaient traversé en cauchemar les pays ravagés par la folie. Ils étaient fous, eux aussi, car y retournaient par plaisir et l’avouaient : Ils cherchent. Ils rencontrent. Ils devinent. Ils s’inventent. Leur drogue est LA.

Ahmed trônait au milieu de ses acolytes. Par ses gestes, aussi amples qu’un pêcheur du vieux port, il était facile de comprendre qu’il racontait ses aventures humanitaires. L’accueil, plein de déférence, réservé aux deux médicaux fut un signe supplémentaire de la qualité de ses descriptions.

« On y retourne. »

« On va en chercher un autre ! »

« Eh oui ! Ahmed, tu es un héros. On a encore besoin de toi. »

Le Toyota avait déjà été lavé. Il démarra immédiatement. Son rhume faisait partie des souvenirs glorieux d’une épopée de légende. Le radiateur se découvrit une seconde jeunesse quand la foule des chauffeurs s’écarta pour lui ouvrir le chemin.

A la sortie de la ville, loin après les carcasses de chameau, marchait l’Allemand. Jeuh ordonna un demi-tour sur la route. Le véhicule vint se coller au bras gauche du marcheur. C’était un grand échalas aux jambes sans fin. Son allure évoquait une immense araignée. Avec son petit corps velu, hirsute, prolongé de membres disproportionnés, elle déployait toute son énergie pour rattraper son nid avant la nuit. Brigitte baissa la vitre et lui parla dans la langue de Goethe. Les propos furent vifs et la conversation courte.

« Nous pouvons rentrer. »

La voiture accéléra. Le dernier concurrent fondait à l’horizon.

« Que lui as-tu raconté ? »

« Je lui ai fais un résumé de la situation. »

« Et il a accepté de continuer seul ? »

« Oui, il veut finir. »

« Il en a encore pour plus d’une heure ! »

« Je me suis un peu trompée en lui disant qu’il ne restait que deux kilomètres… »

« Tu pouvais multiplier par trois… »

« Je sais. Nous rentrons. Nous le retrouverons à l’arrivée… »

« Il sera un peu fatigué. »

« Guère plus… »

Un dernier virage. Le porche était grand ouvert. Jeuh se jeta, à proprement parler, sur une cassette de musique pour l’enfourner dans le lecteur. Les haut-parleurs se mirent à hurler un refrain de raï :

« Y’en a marre, y’en a marre. »

Le Toyota fut englouti par l’hôtel, comme une souris par la gorge béante d’un boa. Il vint se garer derrière le bivouac, près de la cahute où se trouvaient les réserves d’eau. Enfin, la liberté ! Chacun prit deux bouteilles pour fêter la fin des tourments.

« Je file à la douche. »

« Moi, aussi. »

« Chacun la sienne ! »

« Heureusement ! »

Jeuh retrouva son lézard libidineux qui comptait le client, immobile dans son bouge moisi. Plusieurs utilisateurs avaient oublié divers détritus : noirs phanères, lames de rasoir, croûtes de savon, pelures de sachet, serviettes élimées, rouleaux de papier, stalactites de dentifrice, mouchoirs baveux et chiffonnés. Le couvercle du container à poubelles était ouvert pour une douche réparatrice.

Le sac à dos, contenant les effets les plus propres, bien que peu épargnés par le sable, fut pendu au clou de la porte, souvenir rageur d’un maniaque de la propreté. Jeuh se délecta en regardant le ruisseau brun qui filait entre ses jambes. Il semblait sans fin, oued échappé de ses pores trop remplis. Il coulait en tourniquet pour disparaître dans une gueule béante, là où aurait du exister le siphon.

Il ne fallait pas essayer de laver le chèche, même si le reliquat de savon semblait attractif. Jeuh se serait retrouvé dans une position analogue à celle vécue à Bombay. Le jus noir, épais, moiti se mélangeait au colorant des fibres pour éterniser une situation délicate.

Quand faut-il décider de la propreté d’un vêtement ? A son odeur ? A sa couleur ? Au temps passé à le laver ? La machine à laver représente un progrès indéniable pour les indécis. Les touches de programme ; « 30° », «  coton », « très sale», remplacent avantageusement les affres d’un baigneur isolé dans un tub digne du Docteur Jean Paul Marat.

Donc, à l’inverse de l’expérience indienne, Jeuh décida de conserver intacte sa relique, mais évita de la nouer, à nouveau, autour de son cou. Le pantalon en jean était un peu plus large. Il fallut resserrer la ceinture en fermant deux crans supplémentaires.

« Veux-tu une cigarette ? »

Brigitte était pomponnée de près. Ses traits étaient moins tirés, ses yeux moins sombres.

« On s’en fume une avant de manger ? »

« On n’est plus à cinq minutes. »

Les fauteuils avançaient leurs bras de tendresse pour accueillir les épaves médicales. Le poids était lourd sur les épaules, surchargées des gouttes d’eau fraîche retenues par la chemisette dans un souffle frissonnant. Les volutes bleues dansaient devant les yeux hagards aux iris brûlés, aux rétines envahies par une profusion d’images colorées. Pas un mot, silence, torpeur, anesthésie, fatigue. Les pales géantes du ventilateur entamèrent une danse du ventre, voyage de paquebot lunaire, rotor de vieux Douglas exotique. Narcose.

« Ich bin hier. Herr Doctor… »

Il est minuit, Docteur Schweitzer… L’Allemand était arrivé !

La guerre des tranchées reprenait.

Brigitte s’extirpa de la berceuse, pendant que Jeuh s’étirait lascivement dans sa gestatoria.

« Je m’en occupe. »

Une pièce était réservée aux derniers soins. Il s’agissait d’une chambre dont les occupants avaient oublié les clés. Le pauvre rhénan fut allongé sur un des lits encombrés de choses diverses.

« Jeuh. Viens voir ! »

Le médecin s’accrocha au palan imaginaire pour retrouver sa place de bipède. Outre des chaussettes dévorées par des champignons en pleine floraison, accessoire finalement indispensable dans les souvenirs d’un marathonien, le gros orteil était le siège d’un hématome énorme centré sur l’ongle. Il était bien pulsatile, comme l’attestèrent les cris poussés lors d’une légère pression.

« Il faut l’évacuer. »

« Je vais chercher ce qu’il faut. »

« N’oublie pas ton briquet ! »

L’infirmière réapparut au bout de quelques minutes, les bras chargés de médications variées, ultimes offrandes des concurrents rencontrés dans la cour. Le tout fut étalé sur le carrelage et trié en chose utile ou anecdotique. Une aiguille intraveineuse fut tirée à la courte paille pour entamer l’intervention.

« Ma chère enfant, vous allez assister à l’intervention chirurgicale qui va bouleverser toutes les conceptions actuelles de la médecine. »

« Oh, oui ! Mon grand docteur. Faites-moi peur ! »

« Chère Brigitte. Le moment est venu pour nous d’entrer dans l’Histoire. »

« Je peux ? »

« Bien sûr. Evitez de vous brûler les doigts avec le briquet… »

« L’ai-je bien stérilisée ? »

« La première marche pour le Panthéon vient d’être franchie. »

« Quel geste fameux ! Quelle maestria dans le coup d’aiguille ! »

« Des années d’entraînement… »

« Depuis le temps que j’attendais cet instant. »

« Vous pensez que les photographes ont eu le temps ? »

« Il faut peut-être penser à calmer le geyser de sang qui inonde les draps. »

« Eh, bien ! Pansons mon enfant. »

« Merci, Docteur. »

« Mais, sans vous, je n’aurais point réussi ce qui représente un réel exploit, le summum de notre art. »

« Les annales s’en souviendront. »

« Restons scatologiques. J’ai faim. »

« Docteur, dois-je lui annoncer que c’est la fin ? »

« Non, Brigitte, laissez-lui un espoir. L’intervention a été difficile pour lui, dangereuse pour nous. Nous aurions pu nous blesser. La chance est de notre côté. Il faut avoir une pensée pour cet homme qui souffre autant que nous. »

« Vous croyez qu’il a faim ? »

« Je ne sais pas. Mais le buffet va être vide à cette heure. Il ne reste peut-être pas assez de nourriture pour trois. »

« Il sera ralenti par les pansements. »

« Raison de plus pour le laisser maintenant. »

La fête battait son plein dans le campement. Une foule bigarrée avait trouvé place sous les tentes, vautrée sur de moelleux paillassons, assise sur de somptueux coussins, djellabas et shorts mélangés, rouges et bruns. Des danseurs offraient un spectacle tribal fait de hululements de femmes et de cris guerriers, soulignant les exploits des costumes et des corps ruisselants de sueurs et d’huiles. Un chanteur accompagnait les yogis en transe qui se couchaient sur le verre pilé, les démonstrations d’agilité des chasseurs touaregs, les vertigineux soubresauts des nombrils féminins, les dompteurs de feu. Les djembés rythmaient les trémolos des flûtes de bergers sous les hourras des instruments à corde. Les flashes crépitaient, éclairs dans ce climat torride. La frénésie était à son comble. Les bouches étaient pleines, les assiettes aussi. Le buffet n’offrait plus que des squelettes de mouton perdus dans les reliquats de salade de légumes ou de fruits. La pyramide de boissons ressemblait à un sapin de Noël à la chandeleur. Jeuh attrapa le cuisinier pendant que Brigitte regardait le spectacle.

« Il ne reste rien ? »

« On a mis quelque chose de coté. »

Un plat fut fourni avec deux embryons de cuisse de poulet et un reste de tagine.

« C’est tout ? »

« Il n’y a plus rien. »

« Il y a au moins deux fourchettes et de l’eau ? »

« Non, il faut chercher sous les tentes. »

Jeuh se dirigea vers la khaïma des officiels. Il arriva tant bien que mal à se glisser entre deux personnages qui ne prêtèrent aucune attention à son intrusion. Il commença à manger avec les doigts le premier vrai repas qu’on lui proposait depuis une semaine. Un verre d’eau oublié lui permit de se rincer les doigts puis de s’humecter les lèvres.

Les tenues vestimentaires de ses voisins valaient largement les danses par leur faste teinté d’exotisme. Bleues ou blanches, brodées en fil d’or par des mains de fées, les djellabas étaient aussi amples que la situation sociale affichée de leurs propriétaires. Quelques marques rappelaient l’origine du mauritanien, emblème probable d’une tribu porté fièrement, décorations étatiques officielles, et parfois médailles surprenantes telles militaires et parfois françaises.

Aucun regard ne fut échangé ; deux mondes se côtoyaient sans se connaître. Jeuh continua de dévisager ces visages comme dans une vitrine de l’exposition universelle. La rondeur des traits de ces personnages bien nourris aurait été plus adaptée dans une publicité pour Banania que dans un reportage sur les bergers nomades du désert. Il finit par apercevoir Mohamed, le banquier de la course, bien entouré de gens probablement importants, car ses sourires étaient mielleux et le ton de sa voix bien suave.

« Dis, Mohamed. Ton infirmière n’a rien à manger. Tu serais un galant homme de l’inviter à partager ton repas. »

Le grand mauritanien fut stoppé net dans ses redondances et tourna ses grands yeux vers le médecin. Les conversations s’arrêtèrent immédiatement.

« Elle vous a rendu de grands services pendant la course. Son assiette serait vide, si elle en avait une. »

« Je m’en charge personnellement. Messieurs, veuillez m’excuser. »

Jeuh rongea son deuxième os de poulet qui avait subitement un goût de satisfaction.

Il se cala sur son bras gauche pour allonger ses jambes dans un espace libre entre deux abayas couleur de neige. Il sortit de sa poche la tabatière achetée à Ouadane et entreprit d’en bourrer le chapeau d’un tabac récupéré dans une cigarette américaine. La rapidité était venue après des jours d’expérimentations malheureuses. Une des raisons principales était l’utilisation du tabac local qui est vendu aux touristes. Celui-ci est mélangé à du sable très fin ce qui permet d’obtenir le poids mais empêche la calcination. Maintenant les volutes s’échappaient lentement des lèvres du médecin.

Brigitte prenait des photos et participait à pleins poumons à la liesse générale. Elle en avait oublié son gouffre stomacal. Elle était l’une des rares à s’agiter dans le landernau des corps rompus de fatigue et dans le musée Grévin des officiels de cire.

« Madame Brigitte. Puis-je avoir l’honneur de dîner avec vous ? »

L’interpellée, interloquée, interrompue dans son interminable interlude, resta interdite. Le mégot finit sa course fumante dans le sable.

« Pourquoi moi ? »

« Vous devez profiter pleinement de votre dernière soirée. Je vous ai fait préparer en cuisine un couscous de reine. Me permettez-vous de le partager ? »

Pour une fois, Brigitte ne sut que répondre. Sa verve habituelle avait accompagné la cigarette dans sa chute finale. Une place lui fut faite dans la tente d’honneur. Les dignitaires s’écartèrent pour lui offrir un excellent tapis.

« Ca te va ? »

« Jeuh, t’es c.. »

« Tu le mérites. Bon appétit. »

« Je te laisserai un peu de graine et de viande. »

« Je préfèrerais de l’eau. »

Les musiques s’étaient arrêtées. Les danseurs se retiraient sous les applaudissements. Le calme revint. Pas pour longtemps.

Les officiels s’approchèrent du microphone. Hon prit la parole en premier :

« Les gars, c’est super ce que vous avez fait. Ca fera de bons souvenirs. C’est bien, les petits gars ! L’important est de participer, de battre le désert, de vaincre le sable et vous-même. Vous pourrez dire : Je l’ai fait, j’ai participé à la première édition de la course la plus longue du monde. Nous allons vous donner le classement. Où est passé Jeanne ? C’est elle qui a les papiers ! »

Une petite voix surgit de son ombre.

« Je suis là, derrière. »

Il s’ensuivit une longue litanie de noms avec force détails sur les chronomètres. Les trois vainqueurs reçurent leur prix, bien dérisoires devant les efforts dépensés. Chacun écoutait respectueusement et tapait dans les mains à l’énoncé des dix premiers nommés. Puis l’attention se relâcha et les discussions enflèrent dans un brouhaha qui ne perturba pas Hon. Le micro bien serré dans sa grosse main, il continuait son interminable liste. Cela ressemblait de plus en plus au générique final des films américains avec citation de l’apprenti menuisier et du porte sandwich.

Jeanne intervint :

« Abrège, le ministre est là. »

« Et donc, pour finir. Vous l’avez fait. Vous pouvez en être fier. Nous nous reverrons sur une prochaine. Je compte sur vous, les gars. »

Dans son discours monocorde, le ministre du tourisme remercia, encore et encore, le gentil organisateur pour avoir attirer l’attention des médias sur son pays bien souvent oublié. Sa voix s’éclaira d’admiration pour les 52 heures réalisées par le vainqueur de la course. Puis, il annonça un tirage au sort surprise dont le gros lot était un séjour d’une semaine pour quatre personnes. Les murmures incessants, mais respectueux, disparurent par enchantement. Le préposé magicien tira un numéro de dossard.

« Le numéro 58 ! »

Les Italiens explosèrent, agitèrent leur drapeau national. Les hourras accompagnèrent les pas hésitants d’Amérigo. C’était le plus discret des transalpins qui recevait la plus belle récompense. Il ne sut comment remercier le ministre en prenant maladroitement le passe-droit. Sa timidité éclatait dans des yeux remplis de larmes.

La fête était finie. Chacun regagna sa couche, les uns dans les tentes, les autres dans les chambrées communes. Les matelas étaient au garde-à-vous au pied de l’escalier, menant sur la terrasse. Il va sans dire que le paquet de cigarettes, laissé en otage, était maintenant complètement vide. Jeuh tourna sans peine le loquet de la dernière porte sur laquelle pendait le trousseau de clefs. Tout était prévu. Les couvertures étaient installées sous le manteau céleste, loin des affres bourdonnantes des voraces anophèles.

« As-tu vu l’étoile filante ? »

« Oui. Et celle-là ? »

Le petit prince remerciait d’un feu d’artifice. Les grand et petit chariots virevoltaient autour de la croix du sud en évitant le scorpion et le taureau. Une splendide étincelle descendit lentement vers l’est.

« Tu crois que c’est une énorme météorite ? »

Aucune réponse. Brigitte s’était effondrée en jetant dans le ciel cet ultime mégot qui retomba aux pieds de Jeuh.

« Aime et fais ce que tu veux. » Saint Augustin

dune

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

 La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.
Merci de bien vouloir laisser un commentaire.
Serge Billard Baltyde