De Petites Histoires qui font la Grande Histoire… Pas toujours belle!

Voici l’Histoire de Joseph Gabrielli rapporté par Philippe Crouzet le 13/07/2007

Gabrielli, berger de son  état, n’avait jamais quitté la Corse, ni même son village natal près de Corte, quand il fut mobilisé au 140e régiment d’infanterie alpine.

Bien qu’il soit illettré et arriéré mental, on l’affecte à la 6e compagnie où l’on a plus besoin de son corps que de son esprit. Le 8 juin 1915, au cours d’une attaque, il est légèrement blessé. Son chef l’envoie se faire panser au poste de secours.

En revenant, il s’égare et ne retrouve plus sa compagnie.

On le retrouve cinq jours plus tard, terré au fond d’une cave à Colincamps (Pas de Calais).

Interrogé il raconte son histoire (avec peine, car il parle très mal le français) aux gendarmes.

« Mon régiment est rentré dans la tranchée la nuit du 6 au 7. J’ai pris part à plusieurs combats. Dans la nuit du 12, ma compagnie est partie à l’attaque, j’ai suivi mes camarades, mais à la fin des combats, je ne les ai pas retrouvés. Je suis revenu à la tranchée, mais, comme il n’y avait plus personne de  mon régiment, je suis parti sans savoir où j’allais. Je suis arrivé à Colincamps vers quinze heures, j’ai cherché ma compagnie sans la retrouver. C’est alors que j’ai eu l’idée de descendre dans la cave d’une maison abandonnée où je suis resté pendant deux jours. J’ai perdu mon fusil et mon sac dans la tranchée. »

Le rapport rédigé par le commandant de la prévôté donne une autre version de cette histoire :

«  Le soldat GABRIELLI a disparu de sa compagnie le 8 juin au matin et a été signalé par son caporal d’escouade comme manquant à l’appel. Dans la même journée, des soldats de la compagnie faisant le service de ravitaillement ont attesté avoir vu GABRIELLI  au poste de secoure du bataillon. »

D’après l’enquête faite auprès de ses chefs  et de ses camarades, il ressort que GABRIELLI est considéré comme un débile profond, élevé à l’état sauvage et surtout employé à creuser des latrines ou des tranchées.

Il est néanmoins traduit devant le conseil de guerre spécial du 140e R.I.A.

Voici la transcription d’une partie de l’interrogatoire de l’accusé faite par le commissaire du gouvernement.

Question : Quand avez-vous quitté votre compagnie et à quelle heure ?

Réponse :  Je ne m’en souviens pas…

Q : Pourquoi l’avez-vous quittée ?

R : J’ai reçu un obus près de moi et je ne me rappelle plus rien…

Q : Combien de jours êtes vous resté absent de votre compagnie ?

R : Trois jours.

Q : Pourquoi n’avez-vous pas cherché à regagner votre compagnie  le plus tôt possible ?

R : J’ai cherché partout et je n’ai pas trouvé.

Q : Où avez-vous été trouvé ?

R : Dans une cave.

Q : Est-ce dans une cave que vous cherchiez votre compagnie ?

R : Je n’y ai couché qu’une nuit.

Q : Pourquoi avez-vous dit aux gendarmes avoir quitté votre poste le 12 courant alors qu’en réalité vous êtes porté absent depuis le 8 juin ?

R : Les gendarmes n’ont rien compris…

Q : Pourquoi avoir dit que vous étiez resté absent trois jours, alors que vous êtes porté manquant  de puis le 8 au matin et que vous n’avez été retrouvé que le 13 juin à 18 heures, c’est-à-dire six jours après ?

R : Je ne peux pas m’expliquer.

Q : Avez- vous quelque chose à rajouter pour votre défense ?

R : Je suis ici pour défendre la France !

C’est un interprète corse qui traduisait au fur et à mesure les questions et les réponses.

Malgré les témoignages des soldats et de son commandant de compagnie confirmant  l’irresponsabilité de l’accusé, le conseil de guerre le reconnait coupable d’abandon de poste devant l’ennemi et le condamne à mort.

La sentence est lue à 20 heures et GABRIELLI  est fusillé une heure plus tar. Dix ans après, un témoin, M DUPOMMIER, qui avait assuré la défense de l’accusé, raconte l’exécution.

« Au cours de ces quatre années de guerre, j’ai vu de terribles choses. Je ne crois pas avoir assisté à un plus triste spectacle que cette exécution. GABRIELLI, affolé, courrait devant les fusils en criant : «  Maman, maman, je ne veux pas mourir… » Il se cramponnait convulsivement, tantôt à l’aumônier, tantôt à moi. Il a fallu planter un poteau sur la tranchée de deuxième ligne pour l’y ligoter. Cela a duré une demi-heure. Les hommes du peloton d’exécution étaient terriblement émus. Un seul être demeurait impassible : c’était le commandant POUSSEL (tué quelques mois plus tard en Champagne). Après le coup de grâce, cet officier m’a dit  « Voila une mort qui épargnera bien des vies humaines » J’ai répondu « Vous avez mon commandant, une étrange conception de la justice et vous venez d’assumer une bien effroyable responsabilité devant Dieu(1) »

(1) Lettre de Louis DUPOMMIER avocat au barreau d’Annecy et président d’honneur des anciens combattants de Thônes à M BERHON, avocat de la famille GABRIELLI, le 31 octobre 1925.

Heureusement, il y a une suite à cette malheureuse histoire…

Le 4 novembre 1933, la cour spéciale militaire annule le jugement du conseil de guerre et réhabilite GABRIELLI

Affaire Joseph GABRIELLI soldat au 140e régiment d’infanterie, fusillé le 14 juin 1915.

Cour spéciale de justice militaire

Au nom du peuple français,

La cour spéciale de justice militaire a rendu l’arrêt dont la teneur suit :

Ce jourd’hui  4 novembre 1933,

La cour composée conformément à l’article 2 de la loi du 9 mars 1932, de :

MM.

  • Magnin, conseiller à la cour d’appel de Paris, président
  • Perny, conseiller à la cour d’appel de Paris
  • Dreyfus, conseiller à la cour d’appel de Paris
  • De Barral de Montauvrard, lieutenant de réserve
  • Morin, sergent réformé de guerre
  • Randon, soldat réserviste,

Nommés, le président et les conseillers, par arrêté du garde des sceaux, en date du 8 avril 1932, et les membres, anciens combattants, par arrêté du ministre de la guerre du 15 mars 1933

  • M. Bourlois, officier de justice militaire de 2e classe, commissaire du Gouvernement
  • M. Boiron, adjudant-chef commis greffier,

S’est réunie dans le lieu de ses séances, en audience publique, à l’effet de procéder, conformément à ladite loi du 9 mars 1932, à la révision du jugement prononcé le 14 juin 1915, par le conseil de guerre spécial du 140e rég. d’infanterie, ayant condamné le nommé Gabrielli (Joseph), fils de Jules-Paul et de Brigitte Janoné, né le 6 novembre 1895, à Piétra-Serra (Corse), cultivateur, domicilié à Piétra-Serra (Corse), soldat au 140e rég. d’infanterie, à la peine de mort pour abandon de poste en présence de l’ennemi.

La cour spéciale de justice militaire,

Statuant sur la requête en date du 1er juin 1933, par laquelle le sieur Gabrielli (Jules Paul), demeurant 10 rue Daviel, à Paris (13e), demande, en vertu des dispositions de la loi du 9 mars 1932, la réformation du jugement du conseil de guerre spécial du 140e rég. d’infanterie, qui a condamné, le 14 juin 1915, son fils, le soldat Gabrielli (Joseph), dudit régiment, à la peine de mort pour abandon de poste en présence de l’ennemi, par application de l’article 213 du code de justice militaire ;

  • Vu la procédure soumise au conseil de guerre,
  • Vu le complément d’enquête du commissaire du Gouvernement près le conseil de guerre de la 11e région, à la suite d’une précédente requête en révision.
  • Vu les pièces de l’information à laquelle il a été procédé, en exécution d’un arrêt de la chambre des mises en accusation de Rennes du 12 mai 1917,
  • Vu l’arrêt en date du 6 juillet 1928 de la chambre criminelle de la cour de cassation rejetant la demande de réformation formée par le frère du condamné,
  • Vu les pièces produites ;

Ouï M. le commissaire du Gouvernement en ses réquisitions, M°Berthon, avocat à la cour, M. Gabrielli frère, représentant le demandeur en révision, dans leurs observations à l’appui de la requête ;

Après en avoir délibéré en chambre du conseil conformément à la loi,

Sur la recevabilité,

Attendu que la demande rentre dans les termes de l’article 1er de la loi du 9 mars 1932, qu’elle a été introduite dans le délai légal, la précédente requête en réformation du jugement susvisé formé par arrêt de la chambre criminelle de la cour de cassation du 6 juillet 1928.

Au fond :

Attendu qu’il résulte d’un rapport de l’aspirant Desvignes, que le 13 juin 1915, à 16h10, en visitant le dépôt du matériel de Coloncamps, il a aperçu le soldat Gabrielli (Joseph), du 140e régiment d’infanterie, dissimulé à l’entrée de la cave d’une maison attenant au dépôt ; que ce militaire ne put fournir aucune explication de sa présence en ce lieu, où, d’après ses dires, il se trouvait depuis deux jours ;

Attendu que Gabrielli avait été signalé par son caporal d’escouade comme manquant à l’appel dans la matinée du 8 juin au moment où sa compagne allait être engagée dans le combat ;

Attendu qu’interpellé par la prévôté, il déclara tout d’abord que depuis le 7 juin il avait pris part à plusieurs attaques, qu’au cours de l’une d’elles il s’était trouvé isolé et qu’en cherchant en vain sa compagnie, il était descendu dans la cave où il a été découvert ;

Attendu qu’interrogé le lendemain 14 juin par le commissaire du Gouvernement, il prétendit qu’un obus avait éclaté près de lui et qu’il ne se rappelait plus de rien ;

Attendu que traduit sur-le-champ devant le conseil de guerre spécial, Gabrielli a été déclaré coupable d’abandon de poste en présence de l’ennemi, à la majorité de deux voix contre une, et condamné à la peine de mort, qu’il a été passé par les armes dans la soirée du même jour ;

Attendu que les faits qui ont motivés la condamnation ne peuvent être discutés dans leur matérialité, et que la demande en réformation soumise à l’examen de la cour est basée principalement sur la dépression physique et morale de Gabrielli, au temps de l’action ;

Attendu que les renseignements fournis à la cour spéciale de justice militaire établissent que Gabrielli était illettré, s’exprimant mal en français, simple d’esprit, et débile intellectuel reconnu, dont la volonté était complètement annihilée par les évènements ; que jeune soldat de la classe 1914, il avait été fortement commotionné par les violents bombardements auxquels il avait assisté pour la première fois ;

Que tout concourt à démontrer qu’en quittant sa compagnie dans la matinée du 8 juin vraisemblablement malade à ce moment, il n’avait pas conscience de ses actes et que débilité intellectuelle affirmée par le médecin de son village et par le capitaine de sa compagnie, était exclusive de responsabilité pénale au sens de l’article 64 du code pénal ;

Qu’il s’ensuit que la réformation du jugement attaqué s’impose

Pour ces motifs :

La cour annule le jugement du 14 juin 1915 ;

Déclare Gabrielli (Joseph) acquitté de l’accusation retenue contre lui ;

Décharge sa mémoire de la condamnation prononcée ;

Ordonne l’affichage du présent arrêt dans les lieux déterminés par l’article 446 du code d’instruction criminelle et son insertion au Journal officiel ;

Ordonne également que le présent arrêt sera transcrit sur les registres du conseil de guerre et que mention en sera faite en marge du jugement annulé ;

Dit que les frais de la publicité ci-dessus prévue, ainsi que les frais de l’instance en révision resteront à la charge de l’Etat,

Ainsi jugé et prononcé, les jours, mois et an que dessus.

En foi de quoi, le présent décret a été signé par le président et le greffier.

Le président, Magnin.

Le greffier, Boiron.

Des Histoires de fusillés pour l’exemple??? Wikipedia

D’autres Histoires??? L’histoire de Jean Blanchard

En complément de cette histoire, vous pouvez lire l’article publié dans Objectif Gard

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