La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

 

Profondeur abyssale d’un ciel sans lune. Narcose d’un caisson hyperbare. Pollen emprisonné d’un ambre pluri-millénaire. Momie de sarcophage oublié. Cosmonaute soviétique de Soyouz somnambule. Squelette de chasseur dans un abri préhistorique. Ponton moisi de caravelle au long cours. La nuit s’évanouit sans bruit devant un jour effronté. Chut !

Il ne fallait pas déranger le dormeur du Val Bodon. La maison se réveillait, s’étirait lentement et faisait ses premiers pas dans le gris d’une journée d’hiver. Murielle était déjà prête pour accueillir ses enfants qui se lovaient en une jouissive paresse dominicale.

Il ne fallait pas compter sur le père qui avait passé une nuit agitée, parsemée de soubresauts et de grognements. La vie continuait avec, et malgré, cet intermède d’une semaine. Le repas de midi mijotait sur le feu. Une assiette et ses couverts furent ajoutés sans illusion.

Il ne fallait pas compter sur le père qui avait perdu quelques kilos dans cette aventure de bout du monde. Les enfants jouaient maintenant dans leurs chambres, bruits étouffés, pas calfeutrés.

Il ne fallait pas compter sur le père qui nageait dans ses souvenirs englués de fatigue. La journée avançait tranquillement dans une brume glaciale qui rouillait les pensées et les gestes. Les heures défilaient sans cahot, sans révolte.

Il ne fallait pas compter sur le père qui revenait une nouvelle fois avant de repartir, comme une marée. Murielle surveillait les préparatifs de la semaine d’école. Elle rangeait le linge d’une nouvelle lessive en mouvement machinal, pesanteur obsédante.

Jeuh ouvrit un œil et regarda le plafond. Les lézardes grandissaient aussi vite que les enfants. Le plâtre prenait, au fil des années, des rides de plus en plus profondes. Ne pas les lisser, laisser ce paysage connu comme un visage amical. Jeuh détaillait les coups de spatule dans un réveil post-opératoire. L’après-midi était bien entamé, les heures avaient glissé sur la pendule comme une luge sur la neige. La couette gardait de chaudes niches, retenant la volonté. Pourquoi se lever ? Il n’y a plus rien à faire. Il fallait dormir, récupérer, dormir et encore dormir, savourer le lit de ces muscles défoncés, décharnés. Non. Reprendre pied, revenir dans la vie, s’inclure dans le quotidien, recoller à la réalité. Le voyage en apesanteur avait assez duré. Le bateau était ancré au port. Il fallait franchir le pont et descendre sur le quai. Loin du diable de la boîte de Pandore, proches de la mue d’une chenille, les mouvements étaient lourds, chargés de courbatures, les articulations grippées, séchées par le désert. L’escalier, qui amène au rez-de-chaussée, était devenu gigantesque tunnel, gorge d’anaconda pour musaraigne pré-pubère. Les marches étaient trop hautes, trop larges, comme celles du palais de justice pour le condamné.

« Je vais m’occuper des cochons d’Inde. »

« Tu pourrais dire bonjour. »

Il n’y avait pas d’effusion dans ces retrouvailles. Rien ne transpirait pour autrui. Pas de démonstration publique. Murielle n’était pas exhibitionniste. Les sentiments étaient tissés depuis de nombreuses années en une toile solide, un drap de lin brodé aux initiales de la famille.

« Mange d’abord. »

« Je n’ai pas faim. Je vais t’aider. »

Le nettoyage du clapier faisait partie des activités dominicales comme le changement des literies ou la vidange de la machine à laver. Ce rituel était immuable, instauré d’un commun accord dès le début de leur vie commune, puis aménagé par l’acquisition de nouveaux appareils ménagers ou l’adoption d’animaux de compagnie.

Les tâches ménagères s’effectuaient tel le balancement du hamac, de façon automatique sans avoir à réfléchir. Les gestes, répétés depuis des années, laissaient l’esprit libre de vagabonder. Cela permettait de se reposer après une semaine, en général, très chargée en évènements divers, prévisibles comme le travail d’un cabinet médical, totalement soudains comme une sortie avec les sapeurs pompiers ou l’arrivée impromptue d’un ancien camarade de mission humanitaire. Le dimanche était une oasis dans la tourmente de la vie habituelle de ce couple. Ils calmaient leurs gestes et leurs esprits dans le doux ronronnement de l’aspirateur, dans le va et vient laborieux de la serpillière, dans la fange mêlée au gravier de la caisse du chat. D’autres seraient déjà au cinéma, au restaurant ou dans un grand magasin, au milieu de la foule anonyme et criarde. Eux avaient besoin de s’isoler dans la routine du repassage pour fuir la foultitude qui, tous les autres jours, passait le seuil de leur porte. D’aucun verrait là une mise en ménage hebdomadaire. Ce jour béni, ils le passaient ensemble loin des « qu’en dira-t-on ? », des sourires goguenards de ceux qui rêvent toute la semaine de s’échapper de leur travail, de leur famille, de leur aquarium.

« Je vais dans le garage m’occuper de Mazie et Zette. »

Les noms des deux hamsters femelles avaient été choisis par le fils de la maison. Petite fronde dans la bienséance à revêtir en extérieur, le jeune garçon avait ainsi montré que l’humour reste le plus beau des défauts.

Les deux rongeurs étaient devenus bien gras et gonflés par un poil d’hiver qui les transformait en sorbet de glace. En souvenir de la tarente de Ouadane, Jeuh se mit à imaginer ce qu’il resterait avant de les rôtir. Il fallait maintenant vider le clapier de ses divers ustensiles ; abreuvoir, écuelle, brique, cerceau, accessoires indispensables selon les enfants pour mener une vie décente dans un espace si réduit. La vieille chaise au dossier défoncé servit d’escabeau afin de pouvoir curer la paille imprégnée d’excréments et d’urine. L’odeur était tellement forte que cette corvée avait été déléguée au père de famille à l’unanimité, moins une voix.

Mazie et Zette profitèrent de l’interlude pour se dégourdir les pattes dans un casier en plastique tressé leur laissant entrevoir les verts pâturages alentours. Aucune parcelle de curiosité ne jaillit des yeux ronds de ces animaux finalement bien peu intellectuels. Une fois l’ouvrage terminé, le foin sec étalé, l’eau changée, la gamelle décrottée, les bestiaux remis en sécurité, Jeuh descendit de son inconfortable piédestal.

Le premier pas le ramena à la réalité. Fi d’une dissertation sur la liberté sans conscience, le sol lui rappelait ses jours de peine. Tel Neil Armstrong, il pouvait dire :

« C’est un petit pas pour moi mais un grand pas pour les cobayes. »

Il était temps de rentrer. Le LEM allait partir en l’abandonnant. Son humour en pointillé s’écrasa dans le sourire poli des rongeurs. Il les entendit murmurer :

« Qui est le plus à plaindre ? »

Apesanteur vécue, Jeuh regagna la cuisine en une violence de gastéropode. La porte refermée sur les doigts du général Hiver, le médecin s’assit près du radiateur. Ses deux enfants, Marie l’aînée, et Louis, le cadet, vaquaient à leurs occupations. Ils vinrent montrer les derniers achats, la lecture du jour, la carte postale envoyée par leur ami, les cassettes achetées par maman cette semaine. Ils ne posèrent pas de question sur le voyage de leur père, firent peu de bruit, ne dérangèrent pas le train-train qui se remettait en marche. Papa était revenu encore une fois, cela suffisait. Ils seraient fiers devant les copains quand ils en parleraient d’un air volontairement détaché.

Jeuh donna la pipe au garçon, qui partit dans sa chambre la poser sur des étagères encombrées de coups de cœur ; squelettes d’oiseaux ou de rongeurs trouvés dans les marnes, plumes d’oiseaux échappées d’une aile distraite, ammonites ou trilobites égarés d’une marée lointaine, troncs d’arbre façonnés par les castors, collection de figurines diverses tombées d’une boite de céréales.

Marie examina la fine bague en argent et se pencha en un gros baiser avant de l’enfiler sur un doigt déjà bien décoré et de monter, à son tour, pour écouter un nouveau disque de rap.

Le soleil venait de mourir. Son teint blafard n’augurait rien de bon.

« Tu devrais aller te recoucher. »

Murielle se posa devant Jeuh.

« Mange un morceau avant de monter au lit. »

« As-tu passé une bonne semaine ? »

« Comme d’habitude ! »

Il est vrai qu’entre la fédération des parents d’élèves, la mutuelle petite enfance, l’observatoire départemental du volontariat, le groupe de réflexion sur la notion de pays, les séminaires sur les conduites à risque, l’engagement dans le corps de sapeurs-pompiers, la préparation d’un diplôme universitaire, la présence dans une organisation humanitaire, les cours de gymnastique, le travail scolaire des enfants, le secrétariat du cabinet médical, la comptabilité d’une société immobilière, les activités sportives du mercredi, l’assiduité aux séances de cinéma et la lecture de tout nouveau roman, Murielle épuisait ses dernières heures dans la tenue de la maison.

Il n’était pas un soir sans coup de téléphone, sans réunion, sans écriture. Les journées passaient vite, trop vite. Les nuits étaient courtes, trop courtes pour ce cerveau en perpétuelle ébullition.

Jeuh écoutait sagement les derniers comptes-rendus distillés de façon synthétique mais précise de quelqu’un qui avait l’habitude et même l’obligation de résumer.

La Mauritanie semblait bien lointaine. Ahmed était reparti dans son 4×4. Le manuscrit en peau de gazelle d’Ahmed Mahmoud s’était refermé. Ouadane s’était endormi dans ses draas. LA s’évanouissait au milieu des damans, parmi les djergés. La réalité le submergeait : reprendre le travail au petit matin, courir après le temps, remettre des œillères.

« Les enfants ont laissé des pâtes et un morceau de pizza. »

C’est fou ce que la nourriture peut être simple chez les adolescents. Pâtes, ketchup, pizza, hamburger, frites, mayonnaise et céréales représentent le pivot d’un menu idéal, remplaçant avantageusement par la rapidité de leur préparation la poule au pot de notre bon roi Henri. Mais si le Vert Galant avait pu découvrir les fast-foods américains…

Jeuh pressentit que le délire augmentait avec les ténèbres environnantes. Il finit les restes du repas puis partit prendre une bonne douche, d’autant plus chaude que le froid se montrait aux fenêtres. Le sommeil vint ensuite, comme une serviette de toilette, effacer les dernières crampes.

maman

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

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Serge Billard Baltyde