La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

deuxieme jour

Marseille, aéroport, zone d’embarquement, sixième top de la montre.

Jeuh avait fait la route avec Brigitte, compagne fidèle de ses aventures humanitaires. Infirmière à ses heures, Brigitte avait, dans les yeux, un horizon d’océan et, dans son cœur, l’appel du large. Au fond de leur connivence, ils n’avaient pas besoin de se parler pour communiquer leur plaisir. Euphorie de partir, plaisir de découvrir, joie de fuir, extase des rencontres, oubli des tracas quotidiens ou simple plaisir pour plaisir, chacun savourait ses arguments et gardait sa propre histoire mais les deux aimaient se retrouver la main dans la main sur un quai de gare ou dans la file d’enregistrement.

Leurs bagages étaient toujours aussi rudimentaires et légers. Ils n’emportaient que le minimum vital ; savon, effets vestimentaires, cigarettes, couteau, cordelette et appareil photo. Chaque mission ramène un peu d’expérience dans la constitution d’un sac de base pour le voyage. La personnalité du voyageur remplit le superflu. Brigitte avait prévu des stylos et des cahiers d’écoliers pour les jeunes enfants. Jeuh emportait quelques jeux de piles pour son magnétophone miniaturisé et deux tee-shirts au blason de son village. Pouvait-on, dès ce moment, dire que l’infirmière était tournée vers autrui ?

Jeuh poursuivait visiblement sa quête de LA.

Une cigarette blonde grillait aux lèvres d’un petit homme. Une femme jeune, un bébé dans les bras, l’attendait avec des yeux de pierrot lunaire. Ses lèvres imploraient, le visage criait la sujétion. L’homme finit tranquillement d’absorber la nicotine dans l’espace fumeur puis rangea son briquet tempête dans une des poches de son blouson. C’est par ce vêtement que Jeuh confirma son impression. Le petit homme était un de ses compagnons. Jeuh avait appris à les reconnaître dans tous les aéroports, ces corridors des humanitaires, véritables havres pour perpétuels migrateurs.

Il est de ces oiseaux un plumage caractéristique : chevelure rase mais mèche en désordre, œil vif, muscles saillants, joues dévorées par une barbe de trois jours, chemisette banalisée ou tee-shirt de couleur claire, anodin, chaussures de sport ou de randonnée aux pieds, besace en bandoulière renfermant secrets et souvenirs épars.

Mais leur comportement est encore plus révélateur pour un œil averti. En perpétuel mouvement, ils fuient le regard, et encore plus le contact avec autrui, non par mépris mais par instinct de préservation. Un journal ou un livre d’auteur à la main, ces étranges personnages hantent les couloirs, ne se posant sur un siège que loin de tous. Ils ne sont pas inquiets mais préfèrent, de prime abord, la solitude et le calme.

Leur nid est tressé de songes, d’amitiés égarées et de paysages nostalgiques. Quand une reconnaissance mutuelle s’opère, après une danse rituelle permettant à chacun de découvrir l’autre, son appartenance, sa destination et une classe tribale commune espérée, un léger sourire apparaît sur les commissures tendues. Une conversation s’engage, dans une langue connue, sur des petits détails de la vie quotidienne dans un aéroport : le café, le distributeur de cigarettes et la meilleure place pour acheter des pellicules photographiques. Ces quelques propos servent de jauge. Il leur est alors facile de prendre la mesure de leur interlocuteur sorti tout droit de ses nuages. L’analyse permet soit d’éviter cet individu qui heurte leur mentalité et bouscule leur soif de repos, soit d’approfondir ce qui pourra déboucher sur une amitié aéroportable.

La parade nuptiale s’est bien passée. Le couple s’installe sur les sièges, de préférence les plus confortables pour leurs postérieurs et pour la discrétion de leurs échanges. La conversation s’égaie sur les destinations à venir, le but de leurs nouvelles missions. La connivence s’établit sur d’anciennes connaissances communes, du Rwanda, de Somalie ou du Cambodge. Ils se calent dans leur fauteuil, les pieds sur leur sac et s’endorment en salle d’embarquement. Les cris, remarques, flashes ou va-et-vient des touristes ne les dérangent plus. Ils n’ont besoin de rien de plus, fantômes dans les halls.

Jeuh fit un signe discret à Brigitte qui se détourna pour donner son propre avis sur l’appartenance entomologique de ce petit homme tabagique. Elle s’avança sans hâte vers le personnage, confirmant par ce pas l’impression de Jeuh.

« Bonjour, moi c’est Brigitte, voici Jeuh. »

« Bonjour »

« Tu pars en Mauritanie avec nous. Dans ton sac, un peu gros et rigide, c’est quoi ? »

« Je m’appelle Raphaël. Je suis le caméraman de l’expé. »

« Dans le style grosse caisse, le traîneau à roulettes que nous tirons, c’est les médocs. »

En quelques onomatopées et raccourcis fulgurants, les présentations furent faites. Raphaël, accompagné de sa femme et d’un de ses enfants, les invita à fumer le calumet tribal autour d’un pot de café brûlant. Les regards de Jeuh et Brigitte suivaient d’un bord d’iris ce rite de séparation du couple, qu’ils connaissaient si bien. La pudeur s’évasait dans l’au revoir qu’ils firent à la jeune maman.

L’hebdomadaire d’informations de gauche gisait au milieu des baves de café en servant de buvard aux petites cuillères exténuées par les incessants tourbillons liquides. Les cendriers pouvaient établir un nouveau recensement, les tasses étaient plus nombreuses qu’à la foire du temple. Les langues étaient éteintes, l’esprit errait sur les tenues des nouveaux arrivants. Sportifs, ils l’étaient visiblement tous, par leurs vêtements et leur bagage, mais aucun samouraï ami ne s’était égaré en leur compagnie. La tablée restait immobile affirmant, sur un accord intangible, son territoire secret.

Jeuh, comme ses frères d’arme, fut choqué par l’arrivée impromptue d’un jeune impoli.

« Salut, je m’appelle Michel. Je peux m’asseoir ? »

Sans attendre, ce dernier tira une chaise qui tentait d’échapper à son labeur quotidien et lui imposa obéissance.

« Je pars en Mauritanie et vous ? »

Qui allait répondre ? Que dire ? Pouvait-on être sourd et muet ? Le réveil était-il obligatoire ?

Jeuh fut intéressé par le coup direct reçu en plein mirage.

« Voici Brigitte, infirmière, Raphaël, caméraman. Je suis Jeuh, le médecin. »

Le sac à dos «vieux campeur » s’écrasa sur quelques mégots, l’index se leva pour commander une nouvelle tournée de caféine. Michel alla droit au but.

« On est combien à partir de Marseille ? »

Jeuh ne savait pas plus que les autres ci-présents donner de chiffres. Le troupeau augmentait de façon raisonnable mais remplirait quand même un charter et comment savoir la taille de l’avion affrété.

« Attends l’embarquement. »

La brièveté de la réponse offrit à chacun un répit de quelques instants. Jeuh en profita pour inspecter le nouvel arrivant. Son allure n’était pas sans rappeler certains compères mais Michel semblait bien jeune.

« Et toi, tu viens faire quoi ? »

Jeuh n’avait pu résister et brisa le miroir. L’ultimatum de présentation sonnait pour ce jeune intrigant.

« Je suis de Marseille. Je me suis décidé, il y a peu de jours, à participer. J’ai envie de voir ce pays avant de retrouver mes collines. »

Ainsi, Michel était un coureur de fond. Jeuh ne se faisait pas d’image précise sur les participants avant de le rencontrer. Il semblait de la trempe des solitaires, de ceux qui cherchent LA. Des rêves pleins les yeux, un franc parler, l’avantage de sa vingtaine d’années, Michel attirait la sympathie du groupe. Il avait passé avec succès les barrières du sphinx.

Le calme revint et Jeuh se concentra sur les autres participants qui faisaient le yo-yo d’un comptoir à l’autre. Ils étaient quand même plus âgés mais puisque cela était admis. Le billet d’avion en main, le porte-cartes autour du cou, les sacs à dos mâchant les épaules fatiguées, les sportifs ahanaient dans un ordre apparent. Jeuh chercha le berger de ce troupeau du nouveau siècle. Habitué à soigner les corps et éponger les âmes, Jeuh eut peu de difficultés à découvrir une espèce de cerbère qui s’époumonait. Aussi haut qu’un caniche, l’homme tenait plutôt du basset artésien par son volume et du carlin par sa tête. Pour un simple passant, la sueur qui dégoulinait de son front pour rejoindre la salive qui suintait de ses lèvres évoquerait une attaque d’apoplexie. Le faciès rougeaud traduisait, ou une grande anxiété et, dans ce cas là, il était vrai que Jeuh lui donnait peu de temps à vivre, ou un problème de goitre qu’il allait falloir soigner rapidement. Dans les deux hypothèses, le cas passionnerait tout chercheur. Un regard vers Brigitte et ses voisins confirma à Jeuh que ses préoccupations étaient partagées.

« On y va ? »

Tel un seul homme, le groupe déglutit l’ultime gorgée, avança la main vers l’urne pour y jeter leur dernière herbe à Nicot. Tous se dirigèrent vers l’espèce de bouledogue qui trottinait tel un nain de jardin devant son moulin. Pour rester dans le domaine canin, Jeuh ne portait pas de jugement avant d’avoir pu approcher la bête.

« C’est toi qui t’occupes des Mauritaniens ? »

La forge de métal en fusion ouvrit son four pour émettre quelques mots d’un éclat cristallin.

« Bonjour, je m’appelle Alfred. Je m’occupe de tout. Vous arrivez juste. Vous avez failli être en retard. Heureusement que je suis arrivé tôt car personne ne peut gérer ça et c’est moi le responsable désigné par Paris. Dépêchez-vous d’enregistrer tous vos bagages au comptoir n°4. N’oubliez pas de payer votre taxe d’aéroport avant de fournir votre billet à l’hôtesse qui prend vos sacs en soute. C’est 245 francs. J’espère que vous avez prévu…

Ah, il en manque encore ! Pourvu qu’ils arrivent dans les temps ! »

La cascade vocale s’éloigna du groupe de Jeuh, encore sous le choc de cette rencontre avec une sorte de griffon korthal qui humait au loin le gibier d’eau. Tranquillement, Jeuh suivit Brigitte pour perdre quelques francs supplémentaires et obtenir un tampon administratif en fait peu décoratif.

Il est vrai que, parfois, le passeport peut s’enorgueillir de quelques visas historiques ou cachets multicolores qui sont montrés ensuite comme autant de médailles sur les plastrons d’anciens poilus. Mais là, c’était une pauvre bavure d’encre, non pas créée, mais tâcheronnée pesamment par quelque obscur rond-de-cuir au bord d’une table poussiéreuse. La vie est ainsi faite de travaux qu’il faut respecter.

Une brave fille, juchée sur de hauts talons, dépassait avec peine le comptoir. Ses chefs lui demandaient d’encaisser par client 245 francs ce qui, il faut le reconnaître, dénotait une bonne productivité dès l’aurore. Cependant la hiérarchie, encore molletonnée et endormie, ne lui avait pas confiée de monnaie. L’initiative la plus sage étant de ne pas troubler la sérénité de ses supérieurs, la demoiselle empruntait des pièces au premier passager pour rendre la monnaie au suivant. Il s’ensuivait une belle pagaille car chacun interpellait son voisin en pensant reconnaître créditeur ou débiteur. En y réfléchissant, Jeuh imaginait que cette jeune femme était en fait la meilleure organisatrice de meeting qu’il n’eût jamais connue. En un temps record, Mademoiselle Loyal avait réussi à faire monter les décibels dans le hall d’attente. Jeuh retrouvait les chaudes soirées de Naples ; il ne manquait que le linge aux fenêtres. Pourvu que personne ne passât à la fouille…

Jeuh fila dans la salle d’embarquement où avaient déjà échoué Brigitte et Raphaël, et sur leurs pas, Michel.

Un maghrébin posait ses orbites agrandies sur le panneau d’information. Jeuh reconnut en lui un nouveau Howard Carter. Les hiéroglyphes alphabétiques restaient une énigme et la main de Jeuh l’invita à le suivre dans les couloirs de ce temple dédié aux modernes Horus. Une inclinaison vers les mains jointes en signe de remerciement, le passager perdu avait enfin trouvé le dernier portail avant le retour auprès de sa famille.

Michel avait déjà acheté du chewing-gum à la menthe, celui que préférait Jeuh. Ce jeune marquait des bons points sans le savoir. Bon, il se posa quand même sur le siège voisin sans voir qu’il y en avait des libres plus loin mais Jeuh était dans un bon jour et ne retint aucun handicap à ce jeune poulain. De plus, il venait de découvrir qu’ils allaient être assis l’un contre l’autre dans le Boeing.

Quand vous savez ce que veut dire « charter », vous comprenez que les liens deviennent plus intimes au fil des heures. Vous suivez une leçon sur le comportement alimentaire de votre vis-à-vis, sur la capacité digestive et ses effets soporifiques. Les effluves qui se dégagent de l’aisselle offerte titillent, ou torturent, vos narines, traduisant parfois une peur de l’envol, du premier décollage, de la suite du voyage, parfois une délicatesse dans le choix des parfums qui évoque involontairement des souvenirs plus personnels et vous permettent de vous évader à la suite d’une subtile essence. La lecture est aussi un repère utile pour affiner le personnage qui vous frôle. Attention cependant aux journaux étrangers tenus en sens inverse par de grosses têtes ornées de lunettes griffées « Rabanne ». Il est évident qu’un livre sur les armes de poing, un catalogue de lingerie fine, les tribunes financières ou politiques ou une bible classent facilement son lecteur. Une revue sportive calme les dysesthésies que vous ressentez et abreuvent les fourmis qui s’attaquent à vos mollets. Son propriétaire peut vous apporter un certain confort et propose ainsi un abord convivial. De même, le lecteur d’une compilation de reportages aventureux devient une proie pour l’espace qu’il absorbe.

Jeuh tomba dans une torpeur bienheureuse et bienvenue, respectée par Michel qui mâchouillait consciencieusement sa pâte. Deux heures dans les bras de Morphée étaient bien meilleures que les vicissitudes affichées des touristes excités par leur escapade.

Il était 9 heures sur l’horloge quand une voix suave les invita à se présenter à la porte d’embarquement. La meute se déchaîna. Le troupeau d’ovins se jeta vers les barrières abaissées, encadré par de solides cow-boys en tenue bleu marine. Jeuh adopta la pose lascive de ses coreligionnaires, suivant d’un œil distrait le tsunami des voyageurs. Il savait que chaque place est numérotée ; au rang 4, sièges A, B et C pour lui, Michel et Brigitte. Avec Raphaël, ils formaient les quatre naufragés d’un espace devenu brutalement désert. Seul, l’homme du désert n’avait pas bougé. Il s’étalait près d’un sac plastique bleu ciel translucide, panacée pour tout viatique sur les terres africaines. Par défaut de communication, par un sommeil qu’il avait abyssal ou par solidarité avec le groupe, Jeuh ne le saurait jamais.

La foule s’égrenait dans le corridor. Jeuh fit les quelques pas nécessaires pour recoller immédiatement au chapelet irrégulier des candidats au départ. Les sièges miniatures furent vite découverts. Jeuh s’installa entre Brigitte et Michel qui plaquait sa joue au hublot. Le sas fut fermé. L’hôtesse fit le discours habituel.

Il est amusant d’observer, pendant ces explications, les attitudes de chacun. Jojo la Frime trouve des rimes entre gilet et poil au nez. Léon, le vertueux employé d’une usine d’outillage, vérifie l’état de la ceinture et son lieu de fabrication. Paulette se tourne vers ses voisins, tord le cou par-dessus son dossier pour imposer, d’un rictus coincé, le silence devant la gravité des risques que des inconscients semblent ignorer. Robert, l’échevelé en préretraite, dévisage, en étalon averti, le bel animal qui s’expose aussi impudemment devant lui. Les deux amoureux ne peuvent se séparer. La salive a séché, ils ne peuvent pas suivre les démonstrations du masque à air.

Les détails sur le vol conclurent l’intervention de la fille de l’air. Le groupe apprit que ce véhicule avait été loué pour l’occasion à une compagnie régionale et que l’équipage était salarié de l’agence organisant ce genre de convoyage. Par chance, aucun nom égyptien ne fut formulé mais la location n’était pas faite pour rassurer Paulette qui poussa un petit cri d’effroi avant d’apprendre par cœur le dépliant sur la sécurité, plaqué sur l’avant du siège.

Quatre heures de contritions, morales pour les uns, physiques pour les autres, avant la délivrance et chacun s’installa du mieux qu’il le put sur son calvaire. Michel fouillait dans ses poches profondes, dépotoir d’objets hétéroclites sinon insolites. Il en sortit un papier dactylographié, mode d’emploi pour une boussole GPS, achetée quelques heures auparavant. Le franglais computérisé fit sourire Jeuh qui pencha la tête pour mieux lire. Au bout d’une dizaine de minutes de concentration, Michel chiffonna le formulaire.

« Tu as des renseignements sur ce que nous allons faire ? Je n’ai pas eu le temps de regarder le programme et j’ai laissé la brochure dans la salle de bains. »

Jeuh se contorsionna sans mot dire pour atteindre le container qui le surplombait. Il en tira les quelques documents collectés les derniers jours.

« Voilà tout ce que j’ai. La course va être longue, mais on va bien se marrer et, en plus, il y a des choses à ne pas louper. »

Tel un vieux hamster velu, vorace et vicieux, Michel se jeta sur les morceaux de papier. Ses cils et sourcils prirent une ligne horizontale, quelques rides étoilaient les paupières.

« Je peux relever les longitudes et les latitudes de ton guide ? C’est pour remplir la mémoire de mon GPS. »

Jeuh adopta une attitude latitudinaire mais restait circonspect devant le besoin de technique de certains de ses congénères.

Le pouce appuyait lentement sur les touches minuscules de l’appareil. L’effort cérébral culminait dans les hautes sphères du «on-off ». Jeuh respecta la concentration car il se savait, comme dans beaucoup de sports, bien inférieur.

L’acte fut achevé, Michel aussi. Les formules mathématiques, l’hébreu de l’algèbre dégageaient peu à peu de ses hémisphères.

« J’ai du me tromper de voyage car je ne me souviens pas que j’allais dans ce coin du pays. »

Jeuh fut heureux. Il jubilait devant la linotte, tel un enfant. Enfin, on allait s’amuser ! !

Brigitte intervint pour confirmer qu’ils partaient assister une course de fond en plein désert en compagnie d’une soixantaine de participants.

Michel souffla un peu.

« Ca va. Je ne cours pas. Je ne fais que de la randonnée. »

« Mais il y a aussi une dizaine de marcheurs qui feront ce qu’ils peuvent. »

« Je peux relire le programme ? »

Un léger tremblement accusait l’émoi du jeune homme. Il fallait avouer que le réveil était un peu dur pour un début de vacances.

« J’ai trouvé ! Ce n’est pas la même organisation. Il doit y avoir d’autres groupes dans cet avion. »

Un rapide sondage périphérique permit de confirmer les dires de Michel qui retrouva spontanément son entrain.

Jeuh put se recaler dans son fauteuil et penser à LA.

Une pesanteur à droite, une main qui se tenait à l’accoudoir et Jeuh réalisa que le vol se terminait. Les heures étaient passées sans bruit. L’avion entreprenait sa descente. La position médiane et l’étroitesse du hublot laissaient Jeuh à ses imaginations sur le reste de l’atterrissage. Les roues collèrent dans un dernier cahot, les turbines calmèrent leur rugissement, la voix de l’hôtesse demanda une certaine discipline. Mais déjà, les touristes étaient debout dans les allées, serrés comme des asperges au marché, s’agrippant au moindre support, ouvrant les coffres pour en extraire leurs précieux bagages. Ils rangeaient maintenant leurs lainages car 29 degrés Celsius les épiaient.

« Bienvenue en Mauritanie ! »

Comme l’ami Jean-Paul, Jeuh eut envie d’embrasser cette nouvelle terre. Un sentiment de joie envahissait les viscères et lui montait à la tête. Encore un nouveau pays à son actif, calé dans son armoire à souvenirs, penserez-vous devant cet impertinent collectionneur géographique. Mais Jeuh sentait qu’il y avait plus dans les premiers pas sur le tarmac : Une imperceptible victoire dans son pèlerinage, une porte qui s’ouvrait sur des perspectives prometteuses, un premier coffre d’or sur la piste du trésor caché, un indice précieux dans la quête de LA.

Les deux bâtiments blanchis récemment à la chaux avaient du voir passer Saint-Exupéry et les équipes de l’Aéropostale. Jeuh se prit à chercher le célèbre biplan et les sacs de jute compostés. La nostalgie enceignait cet aérodrome. Une tonnelle canissée protégeait les arrivants devant le comptoir où étaient délivrés les visas. Sur la porte des toilettes, un panneau manuscrit indiquait la présence d’une buvette. Un faible mur séparait les touristes de l’extérieur où l’oreille devinait déjà une foule pressante et avide de curiosité et de cadeaux. Les chariots vidèrent les soutes et vinrent décharger les bagages aux pieds des nouveaux venus. Jeuh reconnut sans peine la caisse médicale, ornée d’une sangle bleu ciel comme ses émotions.

Alfred, encore plus transpirant sous cette canicule hivernale, remuait ses minuscules bras en moulin à vent. Ce Sancho Pança tentait de rameuter son troupeau afin de donner les dernières consignes et demander un billet de 200 francs pour couvrir les frais de visa. Le groupe «extrem-runer », que Jeuh était chargé d’encadrer, se regroupa pour discuter. Un vent d’insoumission se leva devant cette gabelle supplémentaire et inédite. Brigitte rejoignit Jeuh dans un angle ombragé.

« Comme d’habitude ? »

Jeuh traversa la marée humaine pour se poster au premier rang. Un lointain mais insistant relent d’urine lui confirma qu’il était bien situé dans la file d’attente pour les contrôles. Cinq minutes de pied de grue et Jeuh présenta les deux passeports sans mot dire. Le douanier, dépassé par cette arrivée tumultueuse d’européens, tendit la main sans lever la tête. Jeuh restait muet, regardait par la fenêtre grise les passants en souci. Les noms étaient enregistrés sur un grand livre à l’écriture appliquée, rappelant les cahiers d’écoliers de son enfance. Les passeports changèrent de main. Jeuh suivit d’un œil détaché l’interrogation affichée de ce nouveau préposé. Une discussion en hassanya* s’engagea entre les deux uniformes. Quelques longues minutes d’hésitation, puis le chef, assis comme tout homme supérieur, ouvrit un carnet à timbres multicolores, si africains. Le subalterne déroula une langue usée et humecta les deux marques nécessaires pour un visa en bonne et due forme. Quand Jeuh pensa au nombre de touristes qui attendaient sur la piste, il ne put que plaindre cet homme qui remplissait consciencieusement son devoir. La buvette voisine était justifiée. La médecine du travail occidentale s’en offusquerait. Un coup de tête pour remerciement et Jeuh se retrouva dehors sans avoir déboursé un centime. Brigitte récupéra rapidement son passeport et le glissa dans la banane pendue à la ceinture. C’est un système éprouvé que de bénéficier des groupes de touristes agglutinés autour de leur guide chargé de toutes les démarches. Les douaniers sont le plus souvent débordés par l’ampleur de la tâche et la manne financière. Quelques poissons s’échappent de leurs filets.

Jeuh vérifia toutefois l’économie réalisée et découvrit ainsi la monnaie locale. Deux timbres de 1000 ouguiyas* ornaient un tampon ovale ce qui ne faisait qu’une somme de soixante-dix francs. Le reste allait sûrement aux orphelins de la police.

Brigitte et Jeuh avaient maintenant tout le temps de contempler leurs assistés. Les autres randonneurs, dont Michel, s’assemblaient sous les banderoles tendues par des mains impatientes. Ils reconnaissaient les habituelles compagnies proposant du rêve à moindres frais aux parisiens en panne de macadam. Dans chaque aéroport, ces tour-opérateurs adoptent le comportement du caméléon, ce qui les rend encore plus facilement reconnaissables parmi la population indigène. Ce jour, les guides avaient chaussé, au-dessus de leurs lunettes noires, le chèche local, aux teintes criardes et neuves. Ils tutoyèrent la viande fraîche qui arrivait, comme des grands frères avant un jeu de cache-cache.

« Tu as fait bon voyage ? »

« Ca va. »

« Il fait froid à Paris ? »

« J’habite Marseille. »

Alfred, tel un gibbon, se mit à sauter en remuant les avant-bras. Cette danse jubilatoire intrigua suffisamment Jeuh qui se retourna afin d’en vérifier l’heureux destinataire. Une tête, couronnée d’un bandeau d’un bleu de ciel capricieux, émergeait, tel un iceberg, de la foultitude massée devant le muret. Une main de bâtisseur se dressa en signe de reconnaissance envers le bon animal qui rapportait le gibier. L’homme devait être immense à en juger les segments que Jeuh pouvait distinguer. Cela se confirma quand il franchit d’un pas volontaire la barrière dressée en toute hâte par les gendarmes locaux. Les cheveux étaient longs, retenus par un bandana vif qui mettait en exergue la canitude. Le regard était perçant, l’iris clair, en perpétuel mouvement. La tenue était, à l’inverse des guides, d’un classicisme déconcertant. Jeuh retrouvait le jean traditionnel et la chemisette à revers aux poches indispensables.

Alfred piaffait devant son maître en sautillant de droite à gauche. Un mot le calma et le rassura sur sa pâtée du soir. Simultanément, l’homme s’enquit de la bonne arrivée de la marchandise. Brigitte et Jeuh s’approchèrent de la haute stature. Il était vrai que cet homme évoquait tout à la fois un saint Bernard breton, un personnage de Michel Fauré, Long John Silver et le capitaine courageux de Kipling. Raphaël se décrocha d’une grappe de coureurs pour le saluer.

« Salut, Hon »

Voilà donc Hon, jusqu’à présent entendu mais jamais entrevu. L’image première se fit plus précise. Le modèle était conforme au phrasé synthétique capté quelques jours auparavant. Les présentations d’usage furent faites mais l’esprit de Hon était déjà sur un autre nuage.

« Raphaël, vous en êtes où ? »

« On attend les visas. »

« Donnez-moi tout ça. Je sais comment il faut faire dans ce pays. C’est toujours pareil. »

Jeuh et Brigitte restèrent en arrière, évitant d’expliquer le raccourci utilisé devant l’administration. C’est de façon circonspecte que Jeuh suivit les pas de Hon. Il était curieux de connaître les méthodes utilisées par ce chef autoproclamé. Hon se planta en menhir devant une petite assemblée, interrompant toutes les conversations.

« Alfred, appelle les autres. »

Le chien rassembla le troupeau aussi vite qu’il avait appris. C’est qu’Alfred faisait partie du personnel encadrant, de là à dire qu’il était cadre…plutôt cadré.

« Les gars, il faut me croire. C’est un pays sympa mais difficile pour vous qui venez la première fois. Vous n’avez pas trop chaud ? Tiens, Jean-Claude ! Tu vas bien depuis la Guyane ? Salut, Etienne ! Ton reportage, sympa. Eh ! , Sylvain, bravo encore pour ta dernière perf. Bon, c’est pas tout. On ne va pas rester à discuter là. On a du travail, les gars. Donnez-moi vos deux cents francs. »

Chacun s’exécuta sans se mémoriser les instants de doute précédents. Les bourses se délièrent et tous tendirent les sous que les mains de Hon amassèrent rapidement.

« Bon, maintenant, il faudrait savoir si tout le monde est là. Alfred, la liste ! »

Jeuh sentit qu’il fallait intervenir discrètement car Hon allait vouloir présenter le paquet de billets aux yeux brillants des douaniers et le compte serait logiquement faux.

« Tu évites de parler de Brigitte et moi. C’est fait pour les visas. »

« Comment ? »

« Avec les guides de Noland et de Africaterre. »

Jeuh était content de voir Hon afficher brièvement sa surprise. C’était en fait une petite démonstration, prouvant qu’au moins deux personnages de son groupe n’étaient pas dupes. Jeuh ne voulait pas en tirer un orgueil bien vaniteux. Il préférait marquer son indépendance et se poser en témoin sur le bord de la touche. Il assisterait au spectacle de son balcon, sans renier le chef d’orchestre et en lui souhaitant les applaudissements. Ce message passa en un clin d’œil et Hon s’éloigna vers l’office. Peu de temps après, Hon revint, le travail accompli, mais confirmant qu’il conservait les passeports jusqu’au retour. Brigitte regarda Jeuh et ne bougea pas du gros caillou qui lui servait de siège.

Le muret blanc fut enfin franchi. La nudité était aussi vaste que celle de l’unique piste. Jeuh ne distinguait aucun bâtiment environnant. Atar*, cette capitale de l’Adrar* mythique, devait se situer à quelques kilomètres. Décidément, ce lieu lui rappelait beaucoup les pistes de Mig utilisées par les contrebandiers de qat entre la Somalie et l’Ethiopie : Un ruban goudronné peint dans le reg*, la mort, puis la vie brutale à l’arrivée d’un Fokker, telle la marée.

Des gamins piaillaient en s’accrochant aux bras chargés de bagages. Des mères, allaitant, tendaient leur nourrisson en réclamant des stylos-billes. Les petites filles virevoltaient autour des jambes en jouant et chantant, ce qui est leur façon de mendier. Les hommes observaient stoïquement le travail de leur famille en restant appuyés sur le capot des quelques véhicules présents. Ils ne faisaient aucun geste, se contentant de se frotter les dents avec le classique bout de bois. Hon était partout, omnipotent, omniprésent, omnitout.

« Jeuh, viens avec moi. Il faut charger les sacs qui restent sur la piste. »

Jeuh se délesta de son bagage dans un pick-up sous l’œil vigilant de Brigitte. Cela lui remit en mémoire sa première sortie de spéléologue. La grotte était profonde, peu hospitalière et trop technique pour des néophytes. La majorité d’entre eux avait laissé choir matériel divers et cordes dans les méandres de la cavité. Les moniteurs ne pouvaient à la fois assurer les vires difficiles et trop se charger. Jeuh avait du assumer seul, dans le noir muet, ses peurs et sa première expérience de sherpa. Une simple poignée de main avait servi de reconnaissance profonde à la sortie de la trémie.

La confiance était établie entre les deux hommes et ils retournèrent dans l’enceinte récupérer les colis abandonnés par la troupe en transe devant l’inconnu. Ces cartons sanglés de kraft brun sale ne laissaient aucun indice quant à leur contenu que Jeuh devinait important. Chargés sur les épaules, Jeuh et Hon revinrent aux voitures déjà bondées. La place dans les coffres fut difficile à faire. Il fallut pousser la valise rouge, soulever le sac à dos bleu et tirer en arrière la toile brune d’une sacoche.

« C’est des cadeaux pour Ouadane*. »

Jeuh chercha des yeux Brigitte qui fumait une cigarette en compagnie d’un des chauffeurs. Comme d’habitude, elle était déjà en train de prendre contact et mesurait l’air du temps, les impressions premières d’une telle arrivée dans l’imagination des autochtones. Ses affaires et celles de Jeuh étaient tassées bien au fond d’un pick-up et sanglées par un filet araignée.

Jeuh grimpa dans une voiture et se tassa contre les jambes d’un voyageur muet d’extase. Poussières et cris d’enfants saluèrent le convoi qui s’ébranlait sur la piste.

La route menait tout droit vers un hôtel aux murs hérissés de tessons de bouteille. Le passage était étroit mais l’approche agrémentée de jolies pancartes de bienvenue. Les 4×4 s’engouffrèrent dans la place et vomirent leur contenu.

Toutes les couleurs s’extériorisaient, toutes les langues se déliaient. Le spasme de l’arrivée était levé. La détente revint sur les visages et dans les gestes. Chacun reprenait ses marques et son baluchon. De plus, ce palace revêtait des allures occidentales avec son hall d’accueil aux fauteuils larges et profonds au style club de la période «arts Déco », avec des tentures colonialistes, des trophées de chasse et des tables basses en bois lustré. Le maître d’hôtel, dans son uniforme strict, ne démentait pas cette impression. Il semblait sortir de la meilleure école anglo-saxonne et les reçut avec déférence. Le directeur s’approcha, dans sa veste gris perle, pour présenter l’établissement. La touche exotique était apportée, comme une cerise sur le gâteau, par une tente nomade richement décorée d’arabesques bariolées. Elle trônait en joyau dans la cour principale, reposant sur un écrin de fin sable blond. Mais Hon intervint en Prof, comme dans le conte de Blanche Neige.

« C’est pas tout, les gars. Ca, c’est pour le retour. Les gagnants en profiteront plus longtemps que les autres. Heureux veinards ! Remettez vos sacs dans les 4×4. On boit un coup. On charge l’eau et on file à Ouadane car il est déjà tard. »

Jeuh regarda sa montre et recula la grande aiguille d’une heure.

A 16 heures, la horde des moteurs grondait de nouveau dans les rues d’Atar dont Jeuh regrettait le bref frôlement.

Il se mit à rêver de déambulations dans Trivandrum, Djibouti, Tégus, M’Bour ou Berlin. Le pas suit l’esprit qui brode des histoires merveilleuses sur le quotidien. Les rues cachent des secrets, les pavés et caniveaux recèlent des souvenirs, les embrasures pleurent des images, les murs suintent de regrets, espoirs ou révoltes. Quelle délectation de ralentir à l’angle d’une rue inconnue et de tenter d’en percevoir l’âme ! Jeuh se remémorait «la porte des Larmes » de Guillebeau et Depardon. Tous chaussés de semelles de vent, ils ont cherché LA.

Jeuh s’était installé, comme Brigitte, à l’arrière du Toyota. Entre les deux, se tortillait un participant à l’épreuve. Peu bavard au début, il excitait un peu la curiosité de Jeuh qui l’examina discrètement. Queue de cheval et moustache, grand et charpenté, la peau mate mordorée, les yeux clairs, l’individu regardait de droite à gauche les dernières maisons de la grande rue.

« Moi, c’est Jeuh. »

« Italiano. »

« Toi, Georgio ? »

Brigitte fit irruption avec son tambour.

« Si, ma nomé est Georgio. »

Jeuh écarquilla les yeux. Brigitte éclata d’un grand rire. Le charabia méditerranéen fonctionnait encore une fois à merveille. Et l’infirmière avait encore tapé juste. C’était bien le prénom de leur voisin.

Georgio devint volubile. Les médicaux découvrirent qu’il était donc italien, mais émigré depuis quelques années sur Boa-Vista, deuxième île de la république du Cap-Vert après Santo Antão. Il venait même d’obtenir sa naturalisation. Il vivait seul mais s’occupait d’une association de réinsertion des alcooliques par le sport. Lui-même participait régulièrement à des compétitions mondiales et, en particulier, au Marathon des sables. Jeuh découvrit, ce jour-là, que cette course était mythique dans la légende de tous les grands coureurs de fond.

Ses paroles emplirent d’une douce musique l’habitacle du véhicule. Il était impossible de l’arrêter dans ses histoires et Jeuh se mit à revivre de longues soirées d’hiver au coin du feu avec les anciens. Georgio se saoulait de ses souvenirs, parfois incompréhensibles pour autrui, comme les vieux du village. Puis, il se tourna vers Brigitte qui avait eu le flair de trouver le prénom.

« Tous les Italiens devraient s’appeler Georgio ! »

Charmeur napolitain d’origine, il l’envoûtait de ses mots au langage réinventé. Les autres passagers, exclusivement masculin, passaient au second plan. Il n’y avait aucun geste ou attitude équivoques mais la nature reprenait ses droits et Jeuh pria pour qu’il n’y eut pas, sur la piste qui débutait, un fleuriste ou un marchand de glace.

La piste ; poussière de sable, sables et poussières. Les vitres du Toyota étaient remontées pour mieux respirer et continuer à voir clair. Le chauffeur tira son chèche. Il ne lui restait que les yeux. De toutes manières, la bouche ne lui avait pas encore servi et pourtant Jeuh savait qu’il comprenait les discussions, même si celles-ci n’avaient rien de bien académique.

Un silence s’insinua lentement entre les passagers. Chacun regardait par les fenêtres les cailloux de la piste. Les véhicules se suivaient, tous de marque Toyota sauf un Mercédes flambant neuf. Ils zigzaguaient sans ordre précis, d’un bord à l’autre de la route, prenant une déviation, s’attendant au nœud mais dans un ordre visiblement immuable. Le reg était là avec ses granits gris lewis et ses quatre branches d’épineux. L’immense chenille se courbait et se déformait pour se mouler dans une foire de Luna Park. Le chauffeur leva la main pour indiquer la montagne noire dont Jeuh devinait la frange.

«  187 kilomètres de piste pour aller à Ouadane par la passe d’Amogjar*. 4 heures. »

« Quel est votre nom ? »

« Ahmed. »

Jeuh avait conservé le vouvoiement qui est une marque de politesse importante dans cette contrée. Le tutoiement est rarement toléré car souvent trace de mépris. Il valait mieux laisser venir les choses.

Ahmed, peut-être plus à son aise, se pencha vers l’autoradio. Une mélopée de guitare mauritanienne répondit à l’écho des essieux lombalgiques qui crissaient sous les fesses.

Dans la cuvette du tassili*, arbrisseaux rabougris ou touffes de graminées vert clair s’échappaient de grès roses, verts, blancs, gris et noirs. Paupières au sommeil de plomb dans un désert de plomb sous un soleil de plomb.

La route devint plus chaotique. Il ne s’agissait pas de tôle ondulée, mais de fréquents nids de poule sur un revêtement qui s’était amélioré subrepticement. Les passagers furent secoués de leur torpeur pour voir apparaître une énorme pelleteuse accompagnée d’un camion de chargement aux roues grosses …comme dans les films.

«Ce sont les Chinois qui font la nouvelle route pour aller à Ouadane. »

Ahmed coupa le son de la guitare pour profiter des décibels détonants de la ruche au travail. Jeuh remarqua que, partout, l’homme est attentif à ce qui lui manque. Le touareg rêve de bruit, le citadin de calme. Mais cherchent-ils tous LA ?

Amogjar…

Hamada* de l’Adrar…

Ces mots, aux consonances gutturales et sauvages, évoquaient pour Jeuh solitude et plénitude, le deuxième indice de sa quête. Quel homme résisterait à l’appel de ces noms ? Quel sommeil sans songe ?

La passe évoquée par Ahmed se révéla être dangereuse. Le véhicule ralentit pour frôler le ravin profond. La montée était rude, les rochers immenses, tels des caries tombées d’une mâchoire de géant. Imaginaire cauchemardesque et attirant, krak de templiers ou pyramides inachevées, tout concourait dans ce paysage à confirmer la puissance du monde minéral. Les bulldozers avaient tracé la voie entre un coulis de roches brunies par le soleil et une explosion de grès rose clair, dégoulinant de tout leur sang après la dynamite. Jeuh ne pouvait qu’admirer le chatoiement des ocres et ors de ce fabuleux diadème. La magie s’opérait. Toutes les fibres sensitives étaient en alerte pour capter l’extraordinaire tableau.

Un dernier pierrier et le col fut atteint. Fourmis, quelques indigènes lissaient à la truelle le ciment étalé dans un oued. Photographie dérisoire après avoir senti la pesanteur d’un tel djebel* ou victoire finale de l’homme à l’orée du tassili qui s’ouvrait si grand ? Jeuh opta pour la première hypothèse. Ses rétines garderaient à jamais le souvenir de cette passe.

Le jour tombait. Le soleil disparut rapidement. Les voitures se firent plus pressées, comme un animal voulant rentrer au refuge. Quelques arrêts furent nécessaires pour soulager les passagers. Les conversations reprirent alors entre les différents véhicules. Tous étaient fatigués, avaient trop bu, avaient la gorge et les yeux secs, les lombes meurtries, les muscles raides. Le froid les engourdissait dans une somnolence cotonneuse. La nuit était là. Les dunes aussi. Ces dunes du désert leur revenaient enfin, eux qui les avaient rêvés en prenant leur billet à Marseille et qui avaient souffert si longtemps pour en fouler une. Mais la voiture s’enlisa et il fallut beaucoup de patience au chauffeur pour manœuvrer sous les remarques des passagers. Une dune plus noire que les autres, quelques palmiers, un bâtiment neuf, une piste correcte et enfin les khaïmas* espérées.

Le convoi tourna autour du puits avant de caler de tous ses moteurs. Tous se précipitèrent hors de leur prison de métal et, après quelques pas récupérateurs, débâchèrent les pick-up. Chacun reconnut son sac sous le sable et l’entraîna vers les tentes. Jeuh rejoignit Raphaël et Brigitte pour une cigarette bien méritée.

« Bienvenue à Ouadane ! »

Hon se plaçait au centre de la ronde des 4×4, entre le puits et le feu, éléments de vie.

« Je vous laisse. Installez-vous. Je retourne à Atar chercher les Parisiens. On se revoit demain soir. Tout est prêt pour le repas du soir. »

Hon, personnage qui avait égaré son âme sur les côtes mauritaniennes lors d’un Paris-Dakar en tractant une carriole, laissa le groupe à ses réflexions. La poussière des roues recouvrait les joues des trois compères. Chacun restait sur ses interrogations.

Jeuh repartit vers sa tente où Raphaël avait déjà installé son duvet et le matériel de prise de vue. Il posa son unique sac et entreprit de déballer le strict minimum pour la nuit qui les coiffait. La veste polaire servirait d’oreiller en attendant de voir la fraîcheur du petit matin. Le duvet, tout neuf, fut étalé sur un matelas de faible épaisseur, dans un coin éloigné de l’entrée de la khaïma. Il se recréait ainsi un «sweet-home », avec en prime la montre accrochée aux lacets des chaussures de montagne posées en tête de lit. Afin d’économiser sa lampe frontale, Jeuh alluma une des deux bougies plantées dans le sable. Devant ce briquet inopiné, Raphaël proposa une nouvelle cigarette. La discussion reprit de bon train sur la première impression de la journée écoulée.

Un éclat de voix, un premier baluchon, un deuxième et une tête apparut dans l’embrasure de leur tente.

« Salut, j’ai pas de place ailleurs. Mon nom est Marc. Je peux m’installer ici ? »

L’intimité se brisa comme un cristal. La réalité de la promiscuité fit irruption dans ce nouveau «chez-soi ».

« T’as de la place au fond à droite. »

Jeuh l’avait envoyé inconsciemment, peut-être, à l’opposé de sa couche. Un vieux réflexe.

« Moi, c’est Jeuh. Voici Raphaël. »

« C’est toi le toubib ! Moi, aussi. Je travaille aux urgences d’Aix. On va bosser ensemble. »

Pas un mot pour Raphaël, mais surtout une belle surprise pour Jeuh qui découvrait un acolyte imprévu.

« C’était prévu ? »

« Je suis simple accompagnateur, mais Hon m’a demandé de te filer un coup de main. J’ai pas dit non. »

« T’as du matos ? »

« Perf et tubulures, Ambu, quelques drogues et des seringues. »

« OK, on va s’organiser. »

Jeuh était un peu étonné mais ne pouvait refuser une aide pareille la veille d’une course aux risques inconnus. Il se pencha vers la malle d’urgence et leva le capot plastique.

« Voici le listing de tout le contenu, médocs et autres. 23 Kilos. Vois si quelque chose te manque. »

C’était un bon moyen pour tester un type qui travaille aux urgences et pour doser son expérience sur des missions humanitaires. Quelques médicaments sont souvent utilisés de façon détournée dans ce genre de médecine. Jeuh en profita pour surveiller les réactions de Marc pendant sa lecture. Celui-ci ne sourcillait pas, ne plissait pas les lèvres, ne disait mot.

« Alors ? »

« Ca me va. On verra demain pour l’organisation pratique ? »

« T’as vu Brigitte ? »

« C’est qui ? »

C’était vrai qu’il lui manquait des éléments. Jeuh ne se serait pas laissé embarquer dans une telle aventure, seul et sans une personne de confiance. Hon avait donc oublié un gros détail.

« C’est l’infirmière. Efficace. »

« Ben, moi, j’ai Juliette qui est pharmacienne. »

Jeuh en perdit ses bras et eut du mal à retenir ses paupières. Il allait y avoir plus de personnel médical que de compétiteurs. Il allait être possible d’ouvrir un véritable hôpital ! Hon était soit un grossier personnage qui ne donnait pas sa confiance, soit un farfelu qui avait oublié la première équipe. Dans les deux cas, Jeuh se promit d’éclaircir le rôle qui lui avait été attribué. Raphaël s’approcha de la chandelle afin de sortir de la tente.

« Hon a oublié de t’en parler. C’est bien de lui ! »

Jeuh était un peu rassuré. C’était vrai que Hon et Raphaël avaient l’air de se connaître depuis longtemps.

« Au fait, t’as signé un contrat en cas de problème médical ? Si t’as une «evasan » ou un décès, qui est responsable ? »

Le système de la douche froide fonctionna très bien avec Raphaël qui avait du suivre un stage chez les Lapons.

« Bon, allez, viens. On va voir les Italiens. »

Jeuh se leva malgré le dernier coup d’estoc assené. Il se jura de mettre les choses au point quand Hon reviendrait.

La khaïma italienne était marquée par un drapeau aux couleurs écarlates. Georgio avait retrouvé trois comparses qui participaient à la course. Brigitte se joignit aux visiteurs et alla s’asseoir au milieu des matelas.

«  Voici Ricardo, Philippo et Amérigo. Son tous dé Carrara. »

L’ambiance était chaleureuse autant que les méditerranéens savent l’entretenir. Amérigo parlait encore un meilleur français que les autres et cela permit à Jeuh d’éviter l’anglais qui lui hérissait le poil. La bande se connaissait depuis quelques années. Les trois toscans s’entraînaient ensemble toute la semaine. En dépit de leur jeune âge, Amérigo confirma que Ricardo et Philippo étaient deux véritables champions. La soirée se termina sur un air convivial au dernier cri de «forza Italia ! ».

Raphaël et Jeuh regagnèrent leurs pénates. La bâche frontale de la tente fut rabattue. Juste au dernier pli, un Jean-Claude la retint pour demander asile. Cela faisait en tout quatre locataires, ce qui était peu, comparé à la surpopulation de certaines guitounes.

La nuit fut lourde et les tracas vite oubliés dans la maison d’Hypnos et ses fils. Quelques ronfleurs, originaires de Villedieu les Poêles ? , ou pisseurs nocturnes se prenant les pieds dans les cordes entre les tentes, avaient tenté sans succès de troubler le repos de Jeuh.

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.
Merci de bien vouloir laisser un commentaire.
Serge Billard Baltyde