Récit d’une assistance médicale dans le désert de Mauritanie: Premier jour

Désert de Mauritanie

Premier jour

 « Le désert, c’est aussi l’apprentissage de la soustraction. Le cerveau met le cap en avant. L’homme, cette étincelle entre deux gouffres, trace ici un chemin qui s’effacera après son passage. »

Le chercheur d’absolu. Théodore Monod

« Dans le désert, on sent l’écoulement du temps. Sous la brûlure du soleil, on est en marche vers le soir, vers ce vent frais qui baignera les membres et lavera toute sueur. Sous la brûlure du soleil, bêtes et hommes, aussi sûrement que vers la mort, avancent vers ce grand abreuvoir. Ainsi, l’oisiveté n’est jamais vaine…Et toute la journée paraît belle comme ces routes qui vont à la mer. »

Terre des hommes. Antoine de Saint-Exupéry

Désert de Mauritanie:

Ouadane: Souvenirs de caravanes d’or et d’encens

Chinguetti: Dévorée par le sable, rongée par le vent

Atar: Mythe de l’Aéropostale et des fous volants

Triangle de l’Adrar: Oublié des dieux mais rempli de mémoire.

Ami, ne peux-tu y reposer un soir

Pour, autour du feu, chanter et encore boire

Ce thé aux volutes d’un éternel espoir,

Celui de pouvoir un beau jour apercevoir

Ce qui nous fait rêver, marcher et surtout croire ?

Pourquoi vouloir à tout prix relater ce qui s’est passé pour Jeuh ces derniers jours ? Expérience étonnante, plongée dans un brouillard bien réel, sortie de brumes cérébrales, la quête de LA aura pris des circonvolutions étranges. Jeuh sent qu’il a besoin de tout poser sur la table pour lui et pour tous ceux qui sont à la recherche de LA.

Tout a commencé un soir classique après une rude journée de travail comme chacun peut le dire dans son quotidien. La journée n’avait pas été plus dure ou plus longue que d’habitude, mais il est des périodes où le corps et surtout l’esprit ressentent une certaine lassitude. Routine, cadre trop classique sans lumière contradictoire ; le soleil brille au zénith sans espoir de voir la journée se lover dans les minutes et heures de votre montre. Pas de contre-jour, pas de problème majeur, de ceux qui vous pourrissent quelques cellules cérébrales ; ce long fleuve tranquille qui doit s’appeler l’existence.

Film classique pour photolyse vespérale, canapé et chaussons, tous les ingrédients étaient réunis pour clore cette 5367 ième soirée de vie professionnelle.

Le cri de Alexander Graham Bell explosa dans la chambre. Le système rachidien, si bien expliqué par Charles Bell, venait d’être activé et Jeuh se déplaça vers l’appel.

Il est étonnant de noter que Charles a décrit les fonctions motrices et sensitives et que Alexander en a trouvé une application, qui altère souvent le bon fonctionnement de celles-ci.

Tout à ces pensées sur la généalogie des deux anglo-saxons, Jeuh décrocha le combiné, surtout pour en arrêter la sonnerie. Une voix lui murmura à l’oreille :

« Bonsoir, je m’appelle Hon. Je suis un ami de Pierre qui m’a conseillé de te téléphoner. »

«  ! ! !… »

« J’ai besoin d’un médecin pour une course de 320 kilomètres non-stop dans le désert mauritanien du 27 novembre au 4 décembre prochains »

Jeuh était un peu lent dans ses réponses. Son état reptilien de la fin de soirée réclamait une certaine patience. La mue devait s’opérer, avant de réagir devant une demande aussi surprenante à une heure aussi tardive. Cela passait encore d’une maman qui s’inquiète, à juste titre ou non, pour son chérubin qui présente des coliques au changement de lait, d’un pépé qui a des angoisses nocturnes, d’une jeune fille imprudente qui a oublié sa pilule, d’une demande de prolongation d’arrêt de travail. Ces problèmes, ou plutôt ces éternelles affres, glissaient maintenant sur la carapace blanchie par des années d’expérience. Mais, là, la formulation demandait réflexion.

« Pourquoi moi ? »

« Il n’y a personne pour assumer la surveillance médicale dans ce désert et il y a environ une centaine de personnes dans mon expédition. »

Jeuh aime les réponses directes et franches. Ce monsieur Hon était vraiment dans le besoin, le disait et n’utilisait aucun détour pour l’exprimer. De plus, Jeuh rêvait depuis des temps d’un voyage hors norme. Il était en train de suivre le parcours initiatique de St Jean de Compostelle. Paulo Coelho était souvent assis sur ses genoux et même glissait dans son édredon. Quelle destinée pour un brésilien qui avait réussi sans musique et sans football !

La Mauritanie, par son désert et son aura culturelle, est un lieu mythique pour les pèlerins de la Soumission. Au puits de la sagesse, les enfants apprennent depuis des siècles la Récitation ; voyage au centre de la pensée.

Autre argument, plus métaphysique, Jeuh se rappelait être né dans un pays de désert et, malgré ses missions humanitaires, n’avait jamais approché cet insolite milieu. Curiosité et souvenirs d’enfance se rejoignaient sur les rails de la décision.

« OK, il faudrait m’envoyer par fax ou E-mail tous les détails de votre voyage. »

« T’es sympa ! Je t’envoie ça de suite. Si tu as des questions ensuite, tu peux me joindre sur mon téléphone portable. Bonsoir. »

Le râle de cette communication se répercuta longuement dans la conque de l’oreille de Jeuh avant qu’il ne réalisât qu’il restait seul accroché à la bakélite noire de son téléphone.

Jeuh s’assit sur le rebord de son lit et essaya de mettre en ordre la somme d’informations contenues dans ce message venu d’une autre planète. Le premier reflet qui réveilla son cortex frontal fut le tutoiement final. Sur le versant optimiste, Hon semblait être un personnage fort sympathique, haut en couleurs, comme il est possible d’en rencontrer dans certaines équipes de terrain, quel que soit le milieu professionnel. Il était sûrement un meneur d’homme et sa gouaille devait raviver les cœurs sensibles et faire fuir les patrons. Personnage de Balzac ou autre visage de notre histoire de France, c’était quelqu’un à approcher. L’adret pessimiste était qu’Hon imposait de suite par ce «tu» une position de chef qui pouvait se permettre de considérer les autres comme subalternes. Jeuh savait qu’il ne pouvait pas ce soir établir un portrait fixé de son interlocuteur. Le reste de la conversation était à digérer en premier. L’acceptation de la mission était faite.

Les raisons évoquées plus haut, portées par des neurones entremêlés, s’éclaircissaient et devenaient de véritables arguments. Car Jeuh allait maintenant devoir jouer son propre avocat et obtenir sa liberté, la liberté de partir à la recherche de LA. Une fenêtre s’ouvrait dans son quotidien, comme cela survient de temps en temps, parfois trop rarement dans les périodes de doute, parfois trop brutalement dans les moments de bonheur. Mais, ce soir, Jeuh ne voulait pas la laisser en espagnolette.

Le chêne séculaire de son lit craqua sous la fermeté de Jeuh. La porte de la chambre gémit et se lamenta dans ses gonds sous la main enhardie. Jeuh alla en parler à Murielle, la compagne de tous ses jours de doutes et de joies. Il savait qu’il n’aurait aucune difficulté pour la convaincre. Elle supportait bien les frasques et les utopies de celui, qu’encore jeune, elle avait choisi de suivre. Elle lui avait donné deux beaux enfants en gage de son amour et, maintenant, allait encore subir et favoriser une nouvelle escapade de Jeuh. Et cette fois encore à la rencontre du désert…

Guère plus tard, ils iraient se coucher tels les amants de Pompéi pris dans les laves. Position fœtale, ils ne feront qu’un, comme ils l’ont toujours su. Mais ce soir, Jeuh sentait que le dos était plus arrondi, les pensées plus lourdes, les gestes plus mesurés. Murielle cachait sa peur contre l’oreiller et ne disait mot. Le bonsoir revint en écho. Les rêves furent longs à s’inscrire au programme du cinéma de minuit.

La Mauritanie : Son désert.

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

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Serge Billard Baltyde