La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale. Suite
Serge Billard Baltyde

cinquieme jour

Eclats de voix soudains, bruits de pas et tintements de casseroles marquèrent les 4 heures trente. Jeuh se dressa, chassant les milliers de fourmis qui assaillaient ses jambes. Il lui fallait partir, fuir ce cimetière, aller plus en avant, prospecter et retrouver la douceur passée. Il avala un thé bouillant en saluant le réveil de Brigitte. Celle-ci sortit de sa poche des sachets de café lyophilisé et commença la mixture dans le Thermos : Objet précieux, bon chien pour un bon maître, comme le chèche de Jeuh.

« On file ? »

« Je vais chercher Hon. »

Jeuh se dirigea vers la khaïma mais croisa l’organisateur qui se plantait devant le feu naissant.

« On file plus loin. Ici, tout est fini. Il ne manque personne. »

« Fais ce que tu veux. Moi, je repars en tête de la course. Il y en a des très bons qui sont bien loin déjà. »

« Je te laisse Raphaël. Il dort encore. Je garde Brigitte. »

Ahmed dormait dans sa voiture et émit quelques grognements quand Jeuh tapa sur la vitre. Il était bien tôt pour ce fils de chamelier mais les ordres devaient être suivis. Il était payé pour ce métier mais Jeuh sentait qu’il y avait aussi un courant de sympathie entre eux depuis leur escapade au fortin.

Le Toyota refusa de démarrer. La batterie avait rendu l’âme. Un minuscule clic répondait aux sollicitations du démarreur. Il fallut se faire tracter par un autre véhicule. Ahmed s’occupa de trouver un chauffeur compatissant pendant que Brigitte et Jeuh allumaient une cigarette. Jeuh remarqua que son dernier paquet était pratiquement vide. Dorénavant, il lui faudrait utiliser le matériel local pour assouvir ses déficits nicotiniques. Une fine corde de chanvre fut tendue entre les deux pare-chocs. Elle ne résista pas au premier assaut des chevaux fiscaux. Il fallut la doubler, puis faire des nœuds, puis la tresser, puis la rafistoler et enfin la tripler. Le Toyota d’Ahmed était définitivement trop lourd en ce matin. Hon s’approcha :

« Allez au village me chercher une vraie corde ! »

Jeuh profita de la pause pour examiner la tabatière achetée deux soirs auparavant. En forme de doigtier, elle s’ouvrait sur trois rabats. La première poche contenait un tabac chamoisé, coupé de façon fine. Son odeur était quelconque, si même il y avait un fumet. Jeuh repensait aux senteurs de certains paquets et se promit d’en acheter dès le retour. Le gousset suivant abritait un stylet métallique dont une extrémité était renforcée en punaise. Elle servait à bourrer le tabac dans la pipe. L’autre côté permettait le nettoyage du conduit. Dans la troisième pochette, se trouvait la pipe proprement dite. En forme de fume-cigare, celle-ci était faite de métal finement décoré d’anneaux lumineux. Les traits étaient géométriques, témoignant d’un art consommé pour un objet aussi courant. Le fait de la faire rouler dans la paume de la main révélait une danse des couleurs comme dans un kaléidoscope. Ses sept à huit centimètres s’évasaient en trompette en un minuscule réceptacle. La phalange d’un auriculaire y débordait. Le cuir qui habillait la tabatière était d’un brun sang rehaussé de figures stylisées évoquant certaines étoiles.

Le Toyota arriva à démarrer en suivant sa nouvelle laisse. Enfin, au bout de quatre vint dix minutes, Jeuh et Brigitte purent s’installer sur les mauvais sièges.

Ils ne parlaient pas. Brigitte prolongeait sa nuitée. Jeuh tentait de se caler sur les rêveries. Le CP5 fut dépassé rapidement. Bateau fantôme dans l’hamada, ses voiles se gonflaient dans un dernier bonjour. Le jour pointait de ses brumes bleutées sur des roches frigorifiées. Une dernière ligne droite et les voici au CP6. Ah, non ! Il fallait encore attendre le virage suivant. Et c’était encore bien loin. Les mètres estimés gonflaient en se réchauffant. Les minutes se faisaient de plus en plus distendues.

« Nous avons doublé cinq coureurs. C’est tout. »

Maurice était un type clair, posé et carré. Son métier de banquier lui permettait de gérer tranquillement les entrées et les sorties du CP6 dont il avait la charge en tant que directeur de course. Le cahier était bien tenu, l’inventaire des stocks parfait. La fatigue aidant, Jeuh le trouva d’emblée sympathique.

« Je vais me coucher dans un coin. On verra tout à l’heure. »

« Il n’y a plus d’eau. On peut tenir deux à trois heures, pas plus. »

« Je vais dormir. Tu me réveilles à temps. Je reste avec toi. »

Jeuh se déshabilla rapidement pour plonger dans son duvet, récupéré difficilement auprès de Joseph. Un trou noir, spirale abrutie, l’entraîna dans les abysses.

« Il est l’heure. »

Jeuh ouvrit un œil puis deux. Il faisait bien jour. Le soleil frappait de toutes ses forces sur l’enclume de granit. Les mains plongèrent dans le sable pour un bain sommaire.

« Il y a-t-il du thé ? »

Jeuh se surprit lui-même en réclamant ce breuvage. Il haïssait normalement cette boisson au petit déjeuner. Brigitte lui tendit un verre de café. La journée commençait bien. La tourmente des heures précédentes avait disparu. Jeuh put contempler la faune qui migrait devant les deux tentes. Maurice était toujours aussi allègre et efficace. Pourtant, lui non plus n’avait pas du pouvoir s’allonger cette nuit. Cela lui ferait perdre les quelques kilogrammes superflus qui ourlaient sa ceinture, comme la glace d’un cornet. C’était d’ailleurs vrai qu’il faisait de plus en plus chaud ce matin ! Les gestes et les idées rampaient dans une lassitude méridienne.

Une voiture de l’organisation passait puis s’arrêta. N°2, c’était le véhicule de la logistique. Jeanne en sortit tout échevelée. Brin de femme, brunette à l’air décidé, elle se dirigea aussitôt vers Maurice.

Pour la comparer à une fleur, ce qui est, somme toute, fréquent quand on parle des femmes, Jeuh ne sélectionnerait pas une espèce particulière, ou alors la glycine. Ce n’est pas pour ces fleurs, aux couleurs variables, mais en référence à la tige. Le système racinaire semblait solide car profondément implanté dans ses convictions.

Jeuh les regardait discuter comme assis dans une salle de cinéma. La ventilation était cependant déficiente. Jeanne écoutait posément les requêtes de Maurice, exposées aussi clairement qu’un bilan financier. Les termes en étaient, par contre, plus adaptés et Jeanne affirma qu’elle ferait tout pour l’approvisionner en eau avant la fin du repas de midi. En fait, cet aparté confirma que Jeanne était la cheville ouvrière de l’organisation. Jeuh réalisa qu’il venait de rencontrer l’éminence grise et se leva pour la saluer, avant de la voir disparaître dans son Toyota.

« On aura de l’eau dans trois à quatre heures. »

Jeuh demanda à Brigitte de sortir les comprimés d’hydroclonazone et de vérifier la propreté des jerricanes. Cette eau ne devait pas servir autrement que pour la vaisselle, les soins de pieds ou les radiateurs des véhicules. Sauf urgence et sous la responsabilité des médecins. Il fallait donc anticiper les soixante minutes de décantation car les coureurs ne sont pas patients. Quatre bidons furent ainsi préparés ce qui permettait de fournir vingt litres par heure. Chaque coureur consommait, à son arrivée dans la khaïma, environ 3 litres puis repartait avec trois litres supplémentaires. Jeuh estima donc qu’il pouvait éponger, si l’on peut dire, seize participants avant les secours. Cependant, il y avait encore au moins trente personnes à la traîne, mais la course s’étalait maintenant sur des kilomètres.

Jeuh sortit sa tabatière et entreprit de la préparer. L’index était décidément trop gros, ou mal dégrossi, pour ramener le tabac. Jeuh tapait la pochette sur le sol de la tente dans l’espoir d’en voir s’échapper quelques copeaux. La cigarette et son stylet étaient rangés sagement sur la cuisse en tailleur. La caresse sur le dos de l’animal récalcitrant resta inefficace. La bête était rébarbative et ne voulait pas lâcher son os en caoutchouc. Le patron s’énervait un peu. Il commença à lui crier sa préférence pour d’autres animaux domestiques, tortue ou appareil photo, poisson ou crayon, canari ou gamelle, souris ou chaussette, chacun restant à sa place et nul ne contestant la hiérarchie.

On n’a jamais vu une chaussette fuir devant un gros orteil, une assiette se plier volontairement devant la cuillère, un appareil photo tirer la langue. En réfléchissant à deux fois, il est aussi vrai qu’il arrive souvent que le crayon joue à cache-cache…

Bon, Jeuh l’attrapa par la queue et lui ouvrit grand la gueule. Un vomissement d’herbe à Nicot s’étala entre ses pieds. Il fallait maintenant essayer d’en recueillir le maximum. Pour comble, la hachure était fine. Le tabac tenait difficilement dans l’entonnoir du fume-cigare qui basculait en suivant l’inclinaison naturelle des mains tentant de remettre l’herbe dans la tabatière. Le tonneau des Danaïdes ! Finalement, la pipe fut coincée en équilibre entre les dents. Jeuh rejeta la tête en arrière dans un rictus digne de Groucho pendant que ses doigts grappillaient à l’aveugle les miettes éparses. Heureusement que personne n’était entré dans la khaïma pendant ce numéro de cirque. La position de Jeuh et son air profondément concentré aurait plus évoqué Freaks qu’une funambule de Bouglione. Jeuh pensa qu’il fallait vraiment être à court de nicotine pour allumer une cigarette dans ce pays. Il se remit à penser au paquet de Clan qu’il achèterait au retour.

Quelques barres de nougat dansaient sans prudence devant des baguettes de pain blanc. La proie était insouciante, fredonnant probablement une rengaine provençale. La ronde devint effrénée. Les tartines tapaient dans les mains en se tenant proches les unes des autres. Jeuh ne put résister à tant de savoureux moments et dépouilla une à une les friandises. Pas un cri, mais une immense satisfaction gastrique lui rappela que l’heure du repas n’était pas loin. D’un geste nostalgique, Jeuh examina les vêtements de l’une de ses victimes.

« Made in France. Distribué par Nestlé SA Paris. »

Aucune mention, si minime fut-elle, de Montélimar ou Sault.

Dépité, le serial killer se leva. La réalité émergea brutalement. Le Titanic avait rencontré l’iceberg qui l’a rendu célèbre. Plusieurs coureurs étaient arrivés. Les jerricanes se vidaient rapidement mais Brigitte veillait.

Jeuh savait qu’il lui fallait marcher. Il ramassa son chèche et attrapa son appareil photo. Le soleil, que son père surnomme Khazouz, refusait de lui dessiner la moindre petite ombre. Il fallait avancer pour sortir de la torpeur anesthésique de l’endroit. Jeuh décida d’aller à la rencontre des retardataires.

Une heure de marche puis les sandales de cuir limèrent les carpes, les mollets pochèrent les jambes, le front embarra les sourcils, les mains palmèrent les bras. Le coup de chaleur approchait. Un arbrisseau compatissant tendait ses épines pour défendre le pauvre naïf assoiffé. Jeuh réalisa qu’il avait oublié d’emporter la gourde, s’assit sur une géophyte* et régla son objectif. Au moins capturer l’image d’un coureur dans sa lutte contre le tassili, impala ou phacochère.

Un vélo passa, navette américaine sur la lune, canette de Coca-Cola dans une tribu du Lesotho, sourire chez un pape, objet incongru et éphémère. Le plus remarquable dans cet appareillage était la taille de la langue du cycliste. Jeuh avait l’impression de revoir les célérifèristes sur les draisiennes du siècle dernier.

Un keffieh* apparut de ses damiers palestiniens. Peut-être une photo d’échiquier, politique, coincé dans un arbre, de paix ? L’amusement calmait les élancements de son crâne et Jeuh eut l’impression de moins craindre le chauffeur céleste. Il décida d’accompagner le coureur dans ses derniers efforts.

Maurice était dans tous ses états. L’heure tournait et Jeanne n’était pas revenue. Aucun véhicule n’avait apporté le précieux liquide. Jeuh sut tout d’un coup ce que cela voulait dire. Il en sentait, lui aussi, le besoin mais imaginait sans peine les ravages de la pénurie sur l’équipe.

Une voiture approchait, nuage dans le sable, poussière dans le sable, grain de sable dans le désert.

Raphaël en descendit avec Hon. Ce dernier ne se souciait guère des problèmes du camp et parla uniquement de la formidable course réalisée par les premiers concurrents. Ils seraient arrivés le lendemain si tout leur réussissait. Le reste devenait accessoire, un simple faire valoir, les soldats d’un général qui allait devenir célèbre. La troupe devait subir le bon vouloir, gémir en silence, mourir dans les tranchées pendant que les salons faisaient gorges chaudes. Les légendes sont faites sur des cadavres.

Raphaël s’était approché d’une jeune femme mauritanienne, bien silencieuse. Un lézard apprivoisé courait sur son épaule. Elle ne le regardait même plus, animal de compagnie, confident de ses états d’âme. La tarente* se reposait, inoffensif objet d’ornement. Une conversation s’engagea avec le groupe d’autochtones. Un homme se dressa, encaissa les billets que lui tendait Raphaël et se saisit, après une courte altercation, de la pauvre bête. Bien serrée dans sa main, la tarente ne put se débattre. Le gaillard sortit de la tente et s’approcha du feu. Raphaël partit chercher sa caméra. Le couteau fut extrait de son étui de cuir. La tarente fut plaquée au sol, puis sa tête maintenue en arrière. La lame fit son office. La pellicule imprimait le sang qui gicla de ce cou frêle. La main retourna l’animal sur le dos. Le couteau éventrait. Les doigts arrachèrent tous les viscères sous les commentaires doctement satisfaits du bourreau. Il releva ensuite l’animal par la queue pour le jeter dans les braises. En un ultime effort d’outre-tombe, le corps se convulsa et les pattes essayèrent de fuir le feu. Les rires éclatèrent. L’animateur jouissait sous l’émoi de son auditoire. Il rattrapa les restes de la tarente pour les faire cuire définitivement. Le bonhomme, mauvais homme, pelait lentement, en des gestes décomposés, le dos de l’animal avant de le débiter en tranche puis offrit, narquois, la tête à manger. Raphaël était satisfait. Le film ferait frémir les futurs spectateurs. La jeune fille laissa échapper une larme.

Jeuh sentait que le caméraman s’était laissé gagner par la frénésie de Hon. Seul comptait le résultat, qu’importait le sacrifice. Pourquoi l’homme a-t-il ce besoin de tout saccager, de tout détruire, de faire passer son plus vil désir comme essentiel ? Il fallait fuir.

« Brigitte, tu viens avec moi ? »

Ahmed avait envie de bouger et ne se fit pas prier pour tourner la clef de contact. Il faisait chaud, il faisait chaud, il faisait soif, il faisait soif. Mais les bouteilles embarquées ne devaient pas être ouvertes. Il fallait les réserver aux coureurs qui avaient tenté de partir sans réserve pour les vingt kilomètres suivants. Jeuh s’arrêta devant certains fondus, déliquescents ou évaporés. Les bouteilles disparurent dès les premières distances. Puis les bras se tendirent pour ne récolter que la promesse d’un secours rapide. Ceux-là s’arrêtaient, raidis comme du bois sec sous de maigres folioles, vaincus par l’airain solaire.

L’urgence approchait. Son odeur était familière pour Brigitte et Jeuh. Elle se sent électrique sur les membres, galvanique sur les neurones. Elle leur est motrice parfois dans ces moments de recherche intérieure. Elle fait partie de leur vie, sang de leurs artères, vin de leur repas, influx dérangeant mais bénéfique. Ils la sentent, ils la dansent, ils la désirent, ils la vivent, ils en vivent. D’autres l’appellent adrénaline à l’origine médullo-surrénalienne, terme bien moins poétique pour une étincelle de vie.

Le CP7 était là, planté de ses trois tentes, caravelles sur l’océan de granit. Baptiste, le directeur de course, signala, lui aussi, la carence d’eau, mais leur annonça qu’il avait, en plus, un malade. Voilà un signe, le primum movens de la catastrophe redoutée mais peut-être désirée. Enfin, ça bougeait !

Le pauvre type était recroquevillé dans un coin ventilé de la khaïma. Momie péruvienne avec ses bandes de strapping, il avait adopté la position fœtale et gémissait dans son délire. Sa peau de parchemin était fripée de gris cendré. Ses muscles tressautaient en spasmes ridicules, grenouille de paillasse des cours de biologie. La mâchoire était serrée d’avoir eu trop soif, le ventre dur de coliques lamentables, les mains jointes pour mendier un verre d’eau ou une absolution. La sueur s’échappait de son front brûlant.

Jeuh ouvrit la caisse médicale. La tension artérielle était basse mais le pouls restait bien frappé. Le matériel de perfusion fut déballé avec l’habituelle dextérité.

« Laissez-moi essayer de boire. »

La supplique s’était arrachée dans un souffle. Jeuh bloqua dans ses convictions. Il était possible de tenter une ré-alimentation progressive si l’on disposait de temps, mais les gestes étaient tellement répétés qu’ils confortaient un esprit fainéant. Cependant, le challenge plut à Jeuh. Il demanda l’assentiment de Brigitte, qu’il savait acquis par avance.

« Peux-tu le gérer ? Tu le fais boire en calmant les vomissements avec du Vogalène. Tu ne lâches pas. Tu piques au moindre doute. Je file avec Ahmed au CP9 car il faut absolument trouver de l’eau. Sinon, on n’est pas bien ! »

Jeuh remonta dans le Toyota, fermement déterminé à stopper l’hécatombe. Il baissa sa vitre et héla Baptiste :

« Tu donnes toute ton eau de réserve pour les types qui courent entre les deux CP, sinon on aura de la casse avant ce soir. Je vais t’en chercher un max. ! »

Le fidèle chèche plaqué devant le nez, Jeuh n’attendit pas la réponse pour demander à Ahmed d’appuyer sur le champignon. Il savait qu’il devait revenir au plus vite pour l’équipe et pour Brigitte qui assumait seule les angoisses de la troupe. Quarante kilomètres interminables pendant lesquels aucun mot ne fut échangé. Personne sur la piste et c’était tellement mieux. Cela faisait des bouches de moins à abreuver.

Le carrefour fut atteint dans une poussière mordante. Le sable diabolisait les papilles qui hurlaient de sécheresse. Elles chantaient la pépie sur toutes les partitions. Le gosier répondait andante, la trachée allegretto et les bronches allegro. Le tambour frappait les tempes. Le triangle monstrueux rythmait les battements du « chœur ». Les cymbales claquaient les tympans. Les cors fusionnaient le nombril pendant que la contrebasse délirait sous les pupilles. Et le balai de l’apprenti sorcier continuait d’agiter le sable dans un quadrille de carabosses.

De l’eau, de l’eau ! Il y en avait plein dans cette tente d’abondance. Un litre pour Ahmed et Jeuh, histoire d’arrêter le satanique concert, puis un deuxième pour faire fuir les musiciens attardés. La troisième bouteille permit d’exposer les problèmes de l’amont. Le véhicule fut chargé rapidement. Un sac de riz qui assistait à la scène fut pris en otage sans revendication possible. La gendarmerie mauritanienne, qui regardait jusqu’alors l’harmattan, s’approcha de Jeuh.

« Vous avez un problème ? »

« J’ai besoin de vous. »

Jeuh demanda à rencontrer le commandant de la brigade et lui expliqua la situation. Il voulait, en effet, absolument équiper deux postes de contrôle en moyen radio. Les véhicules de la gendarmerie étaient bardés d’antennes. Mais il fallait joindre et obtenir l’accord du chef du district voisin puisque les CP étaient situés à cheval sur deux régions administratives.

« Je sais que vous pouvez le faire et je vous en remercie, mon commandant. »

L’officier était conforté dans son pouvoir grâce à l’étranger qui dirigeait les opérations. Il devenait respectable dans ce milieu et renforcé auprès de ses hommes. Jeuh le vit donner des ordres brefs en hassanya. La langue française était donc maintenant bien réservée à la classe dirigeante.

Le véhicule kaki suivait le 4×4 de Jeuh. Le jour baissait, il fallait faire vite. Les gendarmes s’arrêtèrent comme prévu au CP8, laissant le Toyota filer sur la piste. Une demi-heure plus tard, Jeuh sautait de son siège pour prendre des nouvelles du malade.

Brigitte avait bien fait son travail. Les vomissements avaient disparu. Le gaillard refaisait surface en buvant par petites gorgées, entrecoupées de gélules de sel et de friandises. Le sourire était plus frais et il acceptait d’ingurgiter le mélange de limonade salée à la framboise que lui imposaient les soignants. La discussion permit de confirmer son abandon. Le coureur finirait marcheur à la petite semaine. Brigitte et Jeuh décidèrent de se séparer. L’infirmière repartirait au CP 8 pour y passer la nuit, en profitant d’un véhicule de logistique qui assurait les va-et-vient. Jeuh allait camper au CP7 en attendant le gros de la troupe qui allait tenter de traverser pendant la fraîcheur nocturne. Le matériel fut partagé équitablement et promesse fut faite de se joindre par les ondes au moindre souci. En effet, la gendarmerie de Ouadane arrivait pour prêter son concours et Jeuh ne put que remercier par la pensée le commandant du district de Chinguetti*. Baptiste semblait heureux et sifflait un air connu. L’eau, tant attendue, coulait en abondance. Les postes radio étaient présents. Rien ne pouvait plus arriver et, en plus, il se gardait le médecin. Il offrit une cigarette blonde à Jeuh qui ne put refuser, vu les expériences du matin.

« J’espère que ça va être calme cette nuit. Il nous reste quatre matelas libres et une soupière de pâtes, des boîtes et ton riz. »

« Tu es là depuis quand ? »

« Hier soir. »

« Sans relève ? »

« J’ai vu passer Hon puis Jeanne. »

Il est vrai que sa tenue se rapprochait de celle d’un poilu de Verdun. Surtout ce soir, en ajoutant la vieille veste chaude sur les épaules d’une chemise délavée, ou mal lavée, pendant sur un jean usé et puant. Mais l’allure générale respirait la détermination et attirait la sympathie.

« On pourrait en profiter pour demander aux policiers d’aller remplir les jerricanes dans les puits du forage. »

Les lumières étaient en effet visibles malgré l’opacité des lieux. Halo tremblant sur une ligne brune, elles restaient stables, immobiles, à la différence des lampes frontales portées par les coureurs.

« OK »

Quelques ordres simples, sans discussion, comme les aiment les uniformes, d’où leur nom, et les voilà partis avec tous les bidons ramassés. Les quelques occupants de deux tentes dormaient ou se reposaient. Une écharpe de silence s’assit. Les cigarettes invitèrent les tasses de thé dans une ronde exponentielle. Fantômes, apparitions, spectres ou ectoplasmes, sortis de nulle part et de partout, arrivés d’ici et d’ailleurs, une famille au complet vint se chauffer et partager leur nuit. Aïcha présenta son bébé, le mari sortit la pipe, les mains plongeaient dans le riz. Jeuh prit l’enfant sur ses genoux, Baptiste offrit une cigarette. Pas de question, pas de différence, pas de couleur, hommes dans la nuit, hommes dans le désert. Simple, comme la vie…Pas d’adieu, pas de remerciement, un sourire puis l’obscurité.

« C’est bien calme. Ils mettent du temps à arriver. Je garde. Va te coucher. »

« Si tu as besoin, appelles-moi. »

Jeuh ressentait le poids de la fatigue appuyer sur la nuque. Il ne fallait pas occuper les derniers matelas et la promiscuité ne le tentait pas ce soir. L’arrière du pick-up ferait l’affaire. Il fallait grimper sans réveiller Ahmed qui se recroquevillait sur le siège arrière. Lever le filet, pousser les sacs, la cantine médicale, autant de gestes qui durèrent une éternité pour un corps soudainement exténué. Le métal gondolé était dur, froid. Jeuh cherchait une position. La Croix du Sud glaçait de ses grands yeux, ses cousines jetaient des boules de neige. Phoebé faisait de la luge. Jeuh frissonna. Son esprit engourdi cherchait LA. Il se savait, en cette heure, « congelé ». Personne ; désert sentimental, îlot de solitude, microbe de l’univers, Quasimodo de Notre Dame ou Lancelot du Lac. Jeuh coulait seul. LA était loin, inaccessible, invisible.

« L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. »

Blaise Pascal.

boisson

La Mauritanie : Son désert, son sable, son marathon. Récit d’une assistance médicale.

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Serge Billard Baltyde